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lundi 11 mai 2026

Le bolchevisme du RN

L'extrême droite n'aime pas la culture et hait les artistes. Sauf celles et ceux qu'elle peut contrôler.
A peine au pouvoir dans une série de communes, le Rassemblement national (qui porte bien mal son nom) divise : il distingue la culture élitiste et la culture populaire et veut favoriser cette dernière. 
Elitistes : le jazz, le cinéma politique, le street art, les animations socioculturelles. Populaires : les combats de MMA et de catch. Avec le RN, on n'est jamais déçu : on est d'emblée dans les clichés les plus gros. Les édiles lepénistes, écrit Le Monde (1), "critiquent (...) la programmation jugée « élitiste » de certaines manifestations, d’ores et déjà menacées, annulées ou dont les subventions seront réduites : Jazz à Vauvert (Gard), Festival international du film politique à Carcassonne, centre socioculturel à La Flèche (Sarthe), festival de street art à La Seyne-sur-Mer… Le nouveau maire de la ville varoise, Dorian Munoz, préfère « les combats de MMA ou de catch » et aimerait attirer des sports extrêmes sponsorisés par la marque Red Bull". La culture du combat, tout un programme...
L'extrême droite rêve de privatiser le service public de l'audiovisuel. Un de ses jeunes servants aux dents longues, Charles Alloncle, est parti en guerre contre Radio France et France Télévision. Rapporteur de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public, il propose notamment (2) de supprimer la chaîne jeunesse France 4, de fusionner France 5 avec France 2 et Franceinfo avec France 24, de réduire d’un tiers le budget des sports du groupe France Télévision et de réduire de trois quarts le budget de ses jeux et divertissements. Avec l'extrême droite, fini de rire et de s'amuser. En avant, marche ! Toutes les missions abandonnées par le service public seraient évidemment reprises par les chaînes privées qui pourront aller plus loin encore dans leur grande entreprise de crétinisation. 
Dans le même temps, Vincent Bolloré a mis à sa botte autoritaire des médias, des maisons de la presse et des maisons d'édition pour imposer sa vision d'un monde fermé dirigé par les puissants. Les auteurs des éditions Grasset ont quitté en masse leur maison pour protester contre le limogeage d'Olivier Nora, PDG respecté de Grasset (3). Bolloré se retrouve avec une coquille vide désormais dirigée par un de ses proches sans aucune compétence dans le domaine de l'édition. Mais on peut l'imaginer ricaner en s'imaginant que nombre de ces auteurs qui l'ont quitté ne retrouveront pas de si tôt un éditeur quand lui édite désormais toutes les voix d'extrême droite, même sans idée ni talent. 

Poutine est dans la même logique destructrice de la culture, beaucoup plus brutale évidemment. Son armée s'attaque aux bibliothèques, aux musées, aux théâtres ukrainiens. "La destruction de la culture est une composante du génocide, écrivent Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko dans "La vie à la lisière" (4). Pour détruire une communauté, il faut détruire sa mémoire, ses mécanismes de transmission des pensées et des sentiments. Reprogrammer ceux qui vivent dans ces territoires. S'introduire dans leurs esprits et dans leurs cœurs, pour y laisser uniquement ce qui les rendra utiles." (...) "Le monde russe n'est pas l'avènement de la grande culture russe, mais la destruction de toute culture, la réduction au plus petit dénominateur commun. Telle était la conception du bolchevisme : l'intellect n'est plus nécessaire. L'éducation, un luxe bourgeois. Celle-ci ne doit être qu'élémentaire, afin que les masses travaillent, comprennent les ordres, sans poser de questions." 
Le RN et ses petits soldats sont très bolcheviques. Bolloré aussi.

"La culture est la colonne vertébrale de l'existence et de la vie", écrivent encore Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko. "La culture suppose le soin. La victoire des forces créatrices sur les forces destructrices."

(1) https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/05/10/au-rassemblement-national-les-nouveaux-maires-ciblent-l-europe-la-culture-et-les-syndicats-ils-y-vont-plus-franchement_6687664_823448.html
(2) https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2026/04/24/charles-alloncle-preconise-des-mesures-d-austerite-pour-l-audiovisuel-public-dans-son-rapport-fusion-de-chaines-moins-de-jeux-et-de-divertissement_6683120_3236.html?search-type=classic&ise_click_rank=4
https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/04/27/le-rapport-alloncle-sur-l-audiovisuel-public-soumis-au-vote-crucial-de-deputes_6683622_823449.html
(3) https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/04/16/grasset-apres-le-limogeage-d-olivier-nora-la-prestigieuse-maison-d-edition-confrontee-a-l-hemorragie-de-ses-auteurs_6680457_3234.html
(4) Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko, "La vie à la lisière - Etre Ukrainien aujourd'hui", Gallimard (Témoins), 2026.

samedi 29 mars 2025

Culture et barbaries

Le première image, immense, est celle de Poutine. En gros plan. Il annonce l'attaque de l'Ukraine. Il faut la dénazifier, affirme-t-il, la démilitariser. On entend une voix féminine qui hurle "Ta gueule !" et on voit une femme se jeter sur cette image projetée sur la toile de fond de scène, l'agiter, tenter de l'arracher. Le visage de Poutine se déforme, autant que sa voix. Et tous deux finissent par se figer. Poutine s'arrête dans un rictus qui lui laisse un air idiot. 
Voilà la première scène de "Ici sont les dragons - première époque - 1917, La victoire était entre nos mains", le dernier spectacle du Théâtre du Soleil (1).
On y passe des tranchées de la Première guerre mondiale au Palais d'Hiver de Petrograd, du front germano-russe dans l'ouest de l'Ukraine à la scène du théâtre à la Cartoucherie de Vincennes. C'est la naissance des totalitarismes que nous remémore ce spectacle vertigineux, glaçant et fascinant à la fois. Les totalitarismes d'hier qui annoncent - on le comprend vite - ceux d'aujourd'hui. 
« Pour pouvoir envisager qui est Vladimir Poutine, nous devions comprendre de quel ventre, encore fécond, il sortait », expliquait au Monde (2) Ariane Mnouchkine, directrice et metteuse en scène.
"Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil ont voulu remonter aux sources, comprendre les rouages de cet infernal système despotique, écrit Fabienne Pascaud dans Télérama (3). Pendant des semaines, des mois, ils ont entrepris un colossal travail de recherche, de lecture d’essais historiques, politiques, sociologiques, de biographies. Pour nous faire entendre et voir en langues russe, allemande, française, et en scènes hautes en couleur, passions, violences et même facéties, comment la guerre de 1914-1918, la révolution bolchevique de 1917 ont permis le marasme."
On y entend les inquiétudes de Churchill, les premières réflexions hallucinées du caporal Hitler, les certitudes sourdes de Lénine et des siens qui ont confisqué dès le début, à leur profit, la révolution et anéanti tout espoir de démocratie. "C'est nous qui décidons - je veux dire le parti."
« La vérité des faits a été trop trahie. Cette histoire est celle d’un mensonge de dimension planétaire dont nous subissons encore les conséquences », affirme Ariane Mnouchkine au Monde.

Les dragons pondent leurs œufs dans d'innombrables nids, mais plus nombreux encore sont les fous qui s'y précipitent pour les couver.
Extrait du spectacle "Ici sont les dragons", Théâtre du Soleil.

A quelques pas de la Cartoucherie de Vincennes, dans le 4e arrondissement de Paris, le Musée Picasso présente une exposition temporaire intitulée « L’art dégénéré : le procès de l’art moderne sous le nazisme". Elle revient sur l’exposition de propagande Entartete Kunst, organisée en 1937 à Munich, qui présentait plus de 700 œuvres d’une centaine d’artistes, représentants des différents courants de l’art moderne, d’Otto Dix à Ernst Ludwig Kirchner, de Vassily Kandinsky à Emil Nolde, de Paul Klee à Max Beckmann, de Vincent Van Gogh à Pablo Picasso, dans une mise en scène conçue pour provoquer le dégoût du visiteur. Ce fut le début d'une purge. Plus de 20 000 œuvres de 1400 artistes classés dégénérés aussi bien en France, qu’en Allemagne, sont ainsi retirées, vendues ou détruites. Le Musée Picasso présente une soixantaine de ces œuvres sauvées de la censure destructrice des nazis. "Sur les murs du musée Picasso, la réunion de ce petit noyau de tableaux et de sculptures présentés à Munich cause aussi un électrochoc, mais inversé, écrit Sophie Cachon dans Télérama (5). On y découvre, troublé, la puissance toujours aussi palpable de mouvements n’ayant en commun que l’impardonnable modernité honnie des partisans de Hitler." Et on pense aux artistes russes d'aujourd'hui qui ont fui leur pays, à la volonté de Poutine de disposer d'une industrie cinématographique qui raconte son Histoire. On pense à Trump qui fait la chasse aux politiques culturelles et aux artistes qui font selon lui de l'idéologie et veut prendre le contrôle d’institutions culturelles pour restaurer la « vérité dans l’histoire américaine » (6). Et on se dit que l'Histoire ne nous a rien appris et que ce sont ces gérontocrates qui sont atteints de dégénérescence. 

Ce temps m'en veut. Je ne fais pas son affaire. Je suis trop peu nationaliste, pas assez raciste. Le bruit m'effraie ; au lieu de jubiler quand rugit le "Heil", au lieu de lever le bras à la romaine, j'enfonce mon chapeau sur la tête.
Ernest Barlach, lettre à Reinhard Piper, 11 avril 1933, cité dans l'exposition "L’art dégénéré : le procès de l’art moderne sous le nazisme".

Le jeu était terminé. (…) On m’appelait « artiste dégénéré », « l’effroi du citoyen », « corrupteur de la jeunesse », « fleur de pénitencier ».
Oskar Kokoschka, Ma vie, 1971

(1) Jusqu'au 27 avril - 
https://theatre-du-soleil.fr/fr/notre-theatre/les-spectacles/ici-sont-les-dragons-2024-2470
(2) https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/11/27/avec-ici-sont-les-dragons-ariane-mnouchkine-sur-le-pied-de-guerre_6416612_3246.html
(3) https://www.telerama.fr/theatre-spectacles/ici-sont-les-dragons-ariane-mnouchkine-et-le-soleil-face-a-un-immense-defi-theatral_cri-7035799.php
(4) Jusqu'au 25 mai -
https://www.museepicassoparis.fr/fr/lart-degenere-le-proces-de-lart-moderne-sous-le-nazisme
(5) https://www.telerama.fr/arts-expositions/l-art-degenere-au-musee-picasso-une-exposition-historique-sur-ces-uvres-jugees-subversives-par-les-nazis_cri-7036917.php
(6) https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/28/donald-trump-veut-prendre-le-controle-d-institutions-culturelles-pour-restaurer-la-verite-dans-l-histoire-americaine_6587248_3210.html



dimanche 29 décembre 2024

Refuser l'obscurité

Boycotter et censurer sont aussi à la mode que insulter et annuler. Triste époque, dirait-on au risque de passer pour un vieux con. On le serait plus encore si on disait O tempora, o mores. Disons-le sans crainte au point et à l'âge où nous en sommes.
Le problème de la censure est que chacun appelle à l'exercer contre le camp d'en face, tout en s'indignant que ceux du sien puissent en être victimes.

Heureusement, on se rend compte qu'on est loin d'être seul à soupirer.
Par exemple, en écoutant hier Christophe Bourseiller sur France Inter (1) qui rappelait l'importance de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, roman qui évoque un futur dystopique où le savoir est rejeté le savoir, la mémoire annihilée et les livres brûlés. Bourseiller y voit un livre prémonitoire repensant, notamment, à la campagne d'épuration littéraire qui, en 2019 au Canada, a vu la bibliothèque d'une trentaine d'écoles catholiques détruire près de cinq mille livres "dans un but de réconciliation avec les nations premières". Ont ainsi disparu des albums d'Astérix, de Tintin, de Lucky Luke et tant d'autres. L'initiatrice de la campagne a même organisé, toujours sous couvert de bienveillance, une cérémonie de "purification par la flamme".  Une trentaine de livres ont été brûlés dans un but "éducatif". On n'était alors pas loin du concept d'art dégénéré qui a amené les nazis à pratiquer des autodafés. Pas loin non plus des pratiques de l'Inquisition.

On se réjouit aussi en lisant que, sous l'impulsion notamment du sympathique et toujours militant Sam Touzani, artiste citoyen, 530 artistes belges, issus de toutes les disciplines, ont signé une carte blanche récemment publiée dans Le Soir, dans laquelle ils s'opposent aux boycotts culturels des institutions et des artistes israéliens. "Une vieille recette qui promet tout, en ne résolvant rien. Sous prétexte de solidarité, on réclame aujourd’hui que des ponts culturels soient détruits par le bulldozer du moralisme. Nous, citoyens libres et artistes, refusons de céder à ce mirage dangereux. Boycotter les institutions culturelles et les artistes israéliens pour défendre la cause palestinienne ? Un raccourci séduisant, certes, mais derrière la rhétorique enflammée, ce geste refuse d’affronter la complexité et choisit la facilité de l’exclusion."
Les signataires rappellent que ce boycott vise les institutions culturelles, prétendument au nom de la justice, institutions qui constituent autant d'espace de rencontre où peuvent se croiser et même s'affronter des voix multiples, y compris les plus critiques. "Boycotter ces espaces, c’est museler précisément ceux qui osent défier les dogmes, dénoncer les injustices et rêver d’un autre monde." Briser une boussole, éteindre la lumière n'a jamais aidé à mettre fin à une guerre ou à une injustice.
Et puis, la censure est une spirale sans fin. "Imaginons un instant appliquer la logique du boycott culturel à d’autres nations. Les artistes chinois ? Écartés, car Pékin n’incarne pas vraiment un modèle de libertés. Les Russes ? Boycottés, histoire de prolonger la guerre froide. Et que dire des Iraniens, des Afghans ou des Syriens ? Adieu la poésie persane, le cinéma iranien et la littérature afghane, car leurs gouvernements échouent au test démocratique. Le Maroc, la Tunisie, l’Algérie ? Pas exactement des phares de démocratie. Et que dire encore de l’extrême droite en Hongrie ou en Italie ? Jusqu’où pousser cette logique absurde, où chaque nation est tour à tour exclue pour les péchés de son gouvernement, confondant nations et individus, États et œuvres ?"
"Ce dont le monde a besoin, affirment encore les signataires, ce n’est pas de murs culturels, mais de ponts solides. La paix ne se construira jamais en fermant les portes, mais en les ouvrant, même aux idées qui nous dérangent. En dynamitant les ponts culturels, on ne fait pas pression sur les oppresseurs : on étouffe les opprimés. En croyant dénoncer l’injustice, on la perpétue."

De son côté, Sam Touzani ajoute ceci : "Quoi que vous pensiez du conflit au Proche-Orient, quel que soit votre degré d’implication ou d’indifférence, sachez ceci : boycotter des artistes israéliens n’est pas un acte de résistance, mais une erreur tragique. Boycotter des artistes, c’est étouffer les voix qui, souvent, portent elles-mêmes des messages de justice et d’ouverture. Des horreurs du pogrom du 7 octobre 2023 à la tragédie qui se joue à Gaza, les souffrances humaines nous rappellent une vérité essentielle : face à ces tensions, la meilleure posture est claire : empathie pour tous, aveuglement pour personne". (...) "Je défends depuis toujours la solution de "deux peuples, deux États", vivant côte à côte dans une paix juste et durable. Mais cette paix restera une chimère tant que les héritiers des assassins d’Itzak Rabin et d’Anouar El Sadate dicteront l’histoire de ce confetti, un territoire qui, sans être Israël, n’attirerait guère plus d’attention que le Soudan. Seul un leadership dépassant la haine, éclairé et ouvert aux artistes, pourra œuvrer à la paix."
Et il invite à agir, "non contre quelqu’un, mais pour quelque chose de plus grand. Signez, partagez cette pétition, et faites entendre une voix de résistance créative" :

Il y a des jours où on est content de ne pas être à la mode. Même peut-être d'être un vieux con. Mais heureux de l'être parmi tant d'autres.

(1) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/ce-monde-me-rend-fou/ce-monde-me-rend-fou-du-samedi-28-decembre-2024-1361015


dimanche 13 décembre 2020

Les intermittences de la culture

Honnêtement, il faut reconnaître que la fonction de premier ministre ou de chef d'Etat est particulièrement inconfortable en ce moment. Qui pourrait assurer qu'il prendrait de meilleures décisions pour sa population qui veut à la fois pouvoir vivre librement et être protégé de ce foutu coronavirus? Mais quand même... On s'interroge: pourquoi laisser fermées les salles de théâtre, de concert et de cinéma et laisser voler les avions et circuler les chalands au coude-à-coude dans les centres commerciaux? On a tous vu ces images de ces foules pressées dans les supermarchés ou les halls d'aéroports. Les chaînes de télé ne cessent de diffuser des publicités nous invitant à aller passer Noël dans les Antilles et le J.T. nous confirme qu'elles atteignent leur but: les agences de voyage se frottent les mains, s'attendant à être bientôt débordées de réservations pour la Martinique et la Guadeloupe. C'est que là-bas les règles sanitaires sont moins strictes et que les bars et restaurants sont ouverts. Jusqu'après les fêtes sans doute, quand les touristes auront à nouveau fait circuler le virus. Et pendant que le tourisme et le commerce de masse revivent as usual ou presque, le secteur culturel se meurt de ne pouvoir jouer, les artistes de ne pouvoir rencontrer leur public, les programmateurs de ne plus savoir comment s'organiser. Assis, masqués, à distance, les uns à côté et derrière les autres, silencieux et attentifs, les spectateurs risquent pourtant moins de se contaminer que tant de touristes et de clients.

C'est cinq jours avant la date prévue de leur réouverture, sans concertation, que les lieux culturels ont appris qu'ils devraient restés fermés. " La décision peut surprendre, estime Samuel Piquet dans Marianne (1), car les professionnels ont mis en place un protocole sanitaire strict et les transports, eux, continuent à fonctionner tandis que les lieux de culte sont ouverts. C'est que le Covid est un dandy. Il déteste prendre le métro dans des rames bondées et ne se mêle jamais à la foule des fidèles ; mais il ne se passe pas un jour sans qu'il s'immisce incognito dans un cinéma d'art et d'essai ou dans un musée spécialisé dans la peinture des impressionnistes et postimpressionnistes. Une fois qu'il aura fait le tour de toutes les salles, l'activité pourra reprendre. " C'est sans doute aussi que la culture reste considérée comme une activité non essentielle, juste un hobby dont on peut faire l'effort de se passer. Contrairement au tourisme, tellement indispensable à notre équilibre. Que deviendrions-nous sans soleil et sans mer bleue à Noël? On n'ose l'imaginer.

https://www.marianne.net/deconfinement-la-culture-premiere-activite-jugee-non-essentielle

dimanche 15 novembre 2020

Mais tissons, métissons

En ces temps de nouvelle inquisition, il est de bon ton de jeter l'opprobre sur tout et même sur n'importe quoi. Tout est condamnable, tout doit être critiqué, repensé, rééduqué. Et surtout dénoncé comme étant le fait des hommes, des blancs, des hétéros, des colons, de tous ces monstres qui ne s'ignorent pas toujours, qui imposent, volent, pillent, cachent, s'approprient. Ainsi de la psychanalyse, de la cuisine, de la musique, du yoga, des coiffures, de la laïcité, de la liberté d'expression, bref, de la vie. La traduction n'y échappe pas. Elle est violente. C'est la magazine Marianne qui, récemment (1), l'écrivait: France Culture annonçait sur son compte Twitter une thèse fracassante de la critique littéraire Tiphaine Samoyault: "La traduction est outil d'oppression". Il faut donc repenser "cette opération par essence ambiguë et complexe non comme un simple outil de communication, mais comme un acte empreint de violence". Comme l'écrit Marianne, "cette forte pensée est intraduisible même en français". Peut-être y a-t-il dans l'ouvrage cité l'une ou l'autre analyse qui mérite intérêt, mais - allez savoir pourquoi - on n'a guère envie de lire cette thèse qui nous est tombée des mains avant même qu'on ne l'approche. 

Il semble qu'aujourd'hui tout soit violence. Cette société outragée qui nous invite à nous flageller dès le saut du lit est fatigante, cette police de la culture qui nous dit ce que nous devons penser est effrayante. Et on ne sait s'il faut rire ou pleurer de toutes ces dénonciations qui s'additionnent chaque jour. Ici, c'est la chanteuse Rihanna qui est fustigée pour porter des tresses dites africaines et le chanteur Bruno Mars pour ses dread locks, là c'est un cours de yoga qui est dénoncé comme appropriation culturelle, ailleurs encore ce sont des plats asiatiques servis dans des cantines universitaires américaines qui sont pointés du doigt. Le yoga ne devrait-il donc être pratiqué qu'en Inde (ou que par les Hindous)? Les étudiants américains ne devraient-ils manger que des hamburgers? La cuisine dite du monde devrait-elle être proscrite? Faut-il interdire les cours de djembé en Occident? Censurer les Rolling Stones et tous les groupes rock qui ont puisé aux sources du blues? Empêcher de chanter dans une langue qui ne serait pas la sienne? Va-t-on, comme un vulgaire dictateur l'a fait récemment, obliger les habitants de chaque pays à se coiffer de telle ou telle manière qui serait respectueuse d'on ne sait quelle tradition? A qui faudra-t-il demander l'autorisation de jouer tel spectacle, de se déguiser en tel ou tel personnage pour un carnaval, pour Halloween ou pour une fête? On en arrive à ne plus savoir quel mot on peut ou non, on doit ou non utiliser pour ne pas risquer de chatouiller la moindre sensibilité. Mais qui ferait la loi? Qui peut assurer que telle pratique trouve sa source à tel ou tel endroit? Qui en est le gardien? Qui a des droits sur telle tradition? Des comédiens se voient reprocher de jouer le rôle d'un autre: un hétéro ne peut jouer le rôle d'un homo, un blanc celui d'un noir, un homme celui d'une femme. Chaque comédien ne devrait-il jouer que son propre rôle? Cesser de jouer donc?  Tous ces procès sont d'autant plus inquiétants qu'ils vont jusqu'à la demande de réparation, d'excuses, d'éducation. On n'est pas loin de procès en sorcellerie et de camps de redressement.

Caroline Fourest a consacré son dernier ouvrage (2) à ce phénomène, à cette génération qu'elle qualifie d'offensée, à cette jeunesse "qui se veut woke, réveillée, car ultrasensible à l'injustice. Ce qui serait formidable si elle ne tombait pas dans l'assignation ou l'inquisition". Elle constate que "le courage d'y résister se fait rare. Si bien que nous vivons dans un monde furieusement paradoxal, où la liberté de haïr n'a jamais été si débridée sur les réseaux sociaux, mais où celle de parler et de penser n'a jamais été si surveillée dans la vie réelle". Et tout cela avec le soutien d'une bonne partie de la gauche qui, souvent par calcul électoral, s'indigne avec les indignés, trouve normal de séparer nos sociétés entre racisés et non-racisés, puis s'offusque de voir son électorat traditionnel basculer dans le camp des populistes et de l'extrême droite. Sans vouloir se rendre compte qu'elle fait ainsi le jeu des suprémacistes blancs. La méconnaissance et la bêtise construisent des murs. Chaque chose et chacun à sa place, évitons les métissages. Mais d'où venons-nous? Comment nous sommes-nous construits sinon par métissage?

Si tous ces bonnes âmes étaient cohérentes - ce qu'elles ne sont évidemment pas - elles interdiraient , plutôt que de la défendre, la burqa qui n'est une tradition que dans les montagnes afghanes. Et elles s'opposeraient au port du voile par les femmes musulmanes qui n'est de retour, dans les pays européens comme dans de nombreux pays de tradition musulmane, que depuis une trentaine d'années sous la pression des barbus soutenus par les machos. Il n'était plus depuis longtemps une tradition. Tout comme l'obligation de nourriture halal, qui ne date que des années 1970. Comme le relève Caroline Fourest, "traumatisés à l'idée que des Blancs adoptent des coupes afro, les mêmes trouvent normal que des étudiantes blanches s'essayent au voile islamique le temps d'un Hijab Day. Une initiative imaginée par des cercles intégristes et reprise par des étudiants de Sciences Po. Le temps d'une journée, ils ont proposé à leurs camarades d'essayer la modestie (sic!). Bizarrement, aucun des inquisiteurs habituels n'y a vu la moindre appropriation culturelle."

Rappelons, une fois encore, les propos de Gaston Kelman dans son ouvrage "Je suis noir et je n'aime pas le manioc" (3): « Permettez-moi de vous dire qu’il n’existe pas de culture africaine. La similitude entre un cadre de Douala, de Bamako ou de Dakar, diplômé, urbain, et un agriculteur du Sahel ou de la forêt équatoriale, analphabète, rural, est la même que celle qui existe entre un cadre suédois ou un golden boy de Manhattan ou de la City et un agriculteur moustachu du sud de la Turquie, un pêcheur de la Tchétchénie ou un Gitan de Bulgarie. La culture est un élément social et non ethnique, même si l’ethnie sert souvent d’espace social d’enracinement à un modèle culturel. Ce cas de figure se retrouve notamment et presque exclusivement en milieu traditionnel rural. Dans tous les cas, la culture reste un élément spatial et temporel. C’est la capacité de s’adapter à son milieu et à son temps. Moi, le Francilien, ce qui me relie culturellement à mon cousin qui n’est jamais parti du village d’origine de mes parents (espaces décalés), ou à celui qui vivait dans ce même village il y a un siècle (temps décalés), est certainement plus mince que ce qui me relie à un Blanc de la région parisienne (espace commun) aujourd’hui (temps commun), ayant les mêmes caractéristiques sociologiques que moi. (…) Mes origines reposent sagement dans mon patrimoine ; mon quotidien, c’est la culture au sein de laquelle je vis. (…) Le problème réside dans le fait que tout le monde confond allègrement culture et valeur. La culture, c’est l’adaptabilité à un milieu et à un moment. C’est la capacité à utiliser des outils (production), les comportements (vie sociale) locaux pour vivre. La culture c’est hic et nunc, ici et maintenant. Elle est donc intimement liée aux notions d’espace et de temps. »

Qui peut contester que le métissage est enrichissant? Que l'enfermement dans une culture assèche? Que la notion même de culture implique celle d'ouverture à l'autre? Que tous ces imprécateurs, ces possesseurs de la bonne parole, ces Savonarole du XXIè siècle se taisent. Et que la vie, métissée par essence, prenne toute la place qui lui revient. En ces temps d'obscurantisme, on a besoin d'air et de lumières. 

(1) 9.10.2020.

(2) Caroline Fourest, "Génération offensée - de la police de la culture à la police de la pensée", Grasset, 2020.

(3) Gaston Kelman : « Je suis noir et je n’aime pas le manioc », édit. Max Milo, Paris, 2003.

dimanche 17 mai 2020

Ce fléau qui nous éloigne

On le sent bien, on le redoute, on le sait, on va devoir s'habituer à vivre, pendant longtemps, éloignés les uns des autres, à voir sa famille, ses amis à distance respectable. Par respect pour eux comme pour soi-même. Pour les protéger, pour se protéger. La peste, c'est les autres. Et nous sommes tous, les autres.
Mais est-ce cela la vie? Ne pas pouvoir se toucher, s'embrasser, se prendre dans les bras? Une telle perspective est déprimante, voire désespérante.
Allons-nous devoir vivre longtemps masqués comme si on portait une burqa? Ne pas voir que l'autre sourit? Ne pas être sûr de reconnaître telle ou telle personne qu'on aurait tant de plaisir à voir? Nous dirigeons-nous vers une société d'anonymes qui s'évitent?
Et tous ces moments si forts en émotions collectives générées par des spectacles, des concerts, des films, des représentations qui nous font vibrer en commun, rire, frissonner, pleurer, devons-nous en faire le deuil?
Dans son dernier film Last Words sur lequel il a travaillé ces six dernières années, le cinéaste américain Jonathan Nossiter évoque l'humanité mourante de 2086 qui redécouvre la joie d'être ensemble dans une séance de cinéma improvisée. "Je montre un futur où tout contact physique  et toute tendresse sont oubliés, et subitement redécouverts grâce au cinéma. J'imaginais 2086, pas 2020! Je suis sûr que, en ce moment, chacun sur Terre pense à ce manque de contact, aux regards fuyants et méfiants qu'engendre l'épidémie. On verra si ce désir de tendresse est perdu ou si, au contraire, il revient avec une force énorme." (1)

La chaîne Mezzo Live ce samedi soir diffusait un concert enregistré le 1er mai dernier et interprété par l'Orchestre philarmonique de Berlin dans ses locaux. Au programme, des œuvres de Lygeti, Part, Mahler et Barber, adaptées à un ensemble de musique de chambre. Les 1180 places de la salle de musique de chambre étaient vides. Pas de public pour cause de coronavirus. Le chef, Kirill Petrenko, salue face caméra. Sur scène, une douzaine de musiciens à un mètre les uns des autres. Pas de public, donc pas d'applaudissements. Très beau, mais si triste.

Comment la culture vivante va-t-elle survivre à ce fléau? "Je crains que la situation ne se prolonge, affirme le comédien et réalisateur Gustave Kervern. Parce que, franchement, aller dans une salle de spectacle en étant espacé, un masque sur le visage, en guettant le moindre mec qui tousse, est voué à l'échec." (2)
La metteuse en scène Ariane Mnouchkine est du même avis: "la distance physique ne sera pas tenable au théâtre. Ni sur la scène, ni même dans la salle. C'est impossible. Pas seulement pour des raisons financières, mais parce que c'est le contraire de la joie" (3).
L'Etat français s'est heureusement engagé à ce que les droits des intermittents du spectacle soient prolongés jusque fin août 2021. Il aimerait en profiter pour renforcer les dispositifs d'accès de l'art et de la culture à l'école. Au moins, pourrait-on en profiter pour avancer dans ce secteur.
"Je n'attendais pas de l'Etat qu'il me sauve, affirme le metteur en scène Thomas Jolly. Ce n'est pas son rôle. En revanche, j'ai besoin qu'il m'accompagne dans mes idées nouvelles. Le président de la République nous a donné ce feu vert: inventer malgré tout. Fin mai, je saurai comment me mettre au travail, et plonger dans cet inconnu. La protection des intermittents qui vont bénéficier d'une année blanche ajoutée à la piste de création qui s'ouvre me rassure et me stimule. Ces expériences vont servir à renouveler le monde d'après, j'en suis convaincu." (2)

Le monde d'après, on aimerait déjà y être, pouvoir nous retrouver au coude-à-coude dans des salles de concert, dans les rues, à table, partageant ce sentiment de fraternité qu'apporte la culture.

(1) "J'ai fait un film apocalyptique plein de tendresse", Télérama, 29.4.2020.
(2) "Les artistes regardent déjà vers demain", Télérama, 13.5.2020.
(3) Télérama, 13.5.2020.

samedi 12 mai 2018

Ceux qui rêvent en noir et blanc

L'Homme est sans limites. Il est capable d'imaginer des robots qui seront plus intelligents que lui. Pourront-ils être plus bêtes? C'est qu'en ce domaine les capacités humaines sont visiblement infinies. Voilà qu'on apprend (via Caroline Fourest) (1) qu'un blanc qui porterait des dreadlocks serait coupable d'appropriation culturelle. Que le chanteur Bruno Mars (qui n'est à première vue pas vraiment blanc, mais qu'importe?) serait coupable de s'approprier la musique noire en jouant du funk et donc de piller la culture noire. Que la pratique du yoga serait une forme de spoliation culturelle.
Peut-on encore, si on n'est pas Brésilien, danser la samba (pire: en jouer)? Peut-on si on n'est pas Japonais pratiquer le judo? Peut-on cuisiner la bouillabaise si on n'est pas Marseillais? Peut-on manger des pâtes sans être Italien? Mais les Italiens eux-mêmes peuvent-ils s'en déclarer les inventeurs quand on sait que c'est Marco Polo qui aurait importé dans son pays le goût des pâtes qu'il aurait découvertes en Chine.
Belge, j'habite en Berry depuis cinq ans. Ai-je le droit de danser la bourrée berrichonne ou dois-je me contenter de la regarder danser par de "vrais" Berrichons? Dois-je manger des moules et des frites et boire de la bière, moi qui n'ai pour seule religion que le vin?

Ces accusations d'appropriation culturelle tournent au terrorisme intellectuel. Chacun voit n'importe où les références qu'il veut voir. Une marque de vêtements a été accusée de copier sur des chaussettes des motifs xhosas (Afrique du Sud) (1). Je ne connais pas grand-chose en couture ou en tricot, mais il m'avait semblé que c'est ce qu'on appelle du jacquard, du nom d'un tisserand français de la fin du XVIIIe siècle. S'est-il inspiré de motifs xhosas (qui effectivement épousent aussi des formes de losanges)? On a du mal à le croire. Mais la marque de vêtements, face à l'agression, a retiré ses chaussettes.
Ces procès publics sont non seulement stupides mais aussi racistes. C'est la loi du chacun ses références, chacun sa culture, chacun ses pratiques. C'est le refus de l'échange, du partage, du métissage, Ce qui se termine inévitablement par le chacun chez soi, le refus des migrations. C'est le nationalisme le plus bête et le plus obtus. C'est l'impasse totale. Le cul-de-sac.
Je me souviens - c'était il y a près de trente ans - que mon fils aîné avait appris à l'école primaire du village que les Blancs vivent en Europe et en Amérique du Nord, les Noirs en Afrique, etc. Nous avions essayé d'apporter "quelques" nuances à cette information. Aujourd'hui, faudrait-il, si on suit la logique imbécile des identitaires, que ce soit le cas? Que l'Europe soit blanche? Que l'Afrique soit noire? Que l'Amérique soit quoi? Ces logiques sont absurdes et dangereuses. Elles s'opposent à l'universalité. Nous appartenons au monde et inversement. Et il est diversifié, qu'on le veuille ou non.
Le metteur en scène Wajdi Mouawad, à la journaliste qui lui demande comment il parvient, par exemple dans son spectacle Tous les oiseaux, à incarner deux points de vue différents, celui des Juifs et celui des Arabes, répond: "Je ne pense jamais que je ne suis pas comme l'autre. Il faut se montrer mesuré quand on déclare je suis ceci ou cela, sinon c'est dangereux, on peut le payer cher" (2).

Gaston Kelman, dans "Je suis noir et je n'aime pas le manioc" (3) rappelle que la culture, c'est hic et nunc. Il n'y a aucun sens à vouloir se réfugier dans une culture illusoire.
« Permettez-moi de vous dire qu’il n’existe pas de culture africaine. La similitude entre un cadre de Douala, de Bamako ou de Dakar, diplômé, urbain, et un agriculteur du Sahel ou de la forêt équatoriale, analphabète, rural, est la même que celle qui existe entre un cadre suédois ou un golden boy de Manhattan ou de la City et un agriculteur moustachu du sud de la Turquie, un pêcheur de la Tchétchénie ou un Gitan de Bulgarie.
La culture est un élément social et non ethnique, même si l’ethnie sert souvent d’espace social d’enracinement à un modèle culturel. Ce cas de figure se retrouve notamment et presque exclusivement en milieu traditionnel rural. Dans tous les cas, la culture reste un élément spatial et temporel. C’est la capacité de s’adapter à son milieu et à son temps. Moi, le Francilien, ce qui me relie culturellement à mon cousin qui n’est jamais parti du village d’origine de mes parents (espaces décalés), ou à celui qui vivait dans ce même village il y a un siècle (temps décalés), est certainement plus mince que ce qui me relie à un Blanc de la région parisienne (espace commun) aujourd’hui (temps commun), ayant les mêmes caractéristiques sociologiques que moi. (…)
Mes origines reposent sagement dans mon patrimoine ; mon quotidien, c’est la culture au sein de laquelle je vis. (…) La culture c’est hic et nunc, ici et maintenant. Elle est donc intimement liée aux notions d’espace et de temps. »

La vie n'est que mouvements, mélanges, métissages, emprunts. La culture aussi. Ou alors elle est mortifère.
Je viens de découvrir Monmon, le magnifique album de Danyel Waro, chanteur réunionnais qui s'exprime en créole. Lisant la traduction de ses très beaux textes, on y voit combien cette langue et ce pays sont traversés - comme tant de langues, tant de cultures - d'influences et d'apports divers. Ici, de Madagascar, de France, d'Inde, d'Afrique, d'ailleurs non identifiés. 
Les obsédés de l'identité (comme si elle était unique et figée) voudraient nous imposer un monde triste, replié sur lui-même, en noir (pour les uns) et blanc (pour les autres). Toutes les couleurs sont dans la nature. Et dans la culture. Leurs imprécations n'y pourront rien.

Toutes les couleurs, même le blanc. Quoi qu'en pense Rokhaya Diallo qui trouve les pansements racistes: "la compresse située au centre de ces pansements est blanche", a-t-elle déclaré (apparemment sans second degré). "Elle suggère donc, écrit l'hebdomadaire Marianne, le recours au sparadrap marron, afin de ne pas laisser percer la couleur honnie de la compresse maléfique, emblême d'un néocolonialisme sanitaire qui se manifeste aussi par la couleur des dents" (4). Et le magazine de se demander s'il faudrait changer la couleur naturelle du coton et de la neige. Et celle du lait? Faudra-t-il le boire avec du chocolat ou du café pour ne pas apparaître comme un colon?

Le combat contre le racisme et pour l'universalisme est suffisamment important pour ne pas se laisser alourdir par ces délires qu'aucun robot ne sera capable d'imaginer. Ceci est donc un hommage à l'Homme et à ses capacités tant (trop) humaines. 

(1) http://laicite-republique.org/c-fourest-le-delire-de-l-appropriation-culturelle-marianne-4-mai-18.html
(2) Télérama, 4.4.2018.
(3) éd. Max Milo, 2003.
(4) "Elle a osé le dire - Sus au blanc", Marianne, 11 mai 2018.

lundi 1 juin 2015

Ce besoin de culture

On la sent en petite forme la culture ces derniers temps. Elle a l'air abandonnée dans un coin poussiéreux. On ne peut pas la jeter, on s'y est attachée, elle fait partie des meubles, mais c'est comme si elle avait fait son temps. Alors, on lui rabote ses budgets et on passe à autre chose, à l'essentiel plutôt qu'à l'accessoire. Alors que c'est elle l'essentiel, c'est elle qu'il faut soutenir en ces temps troubles. "Après l'attentat (du 7 janvier), on a parlé du vivre-ensemble en permanence, c'était devenu un mot fourre-tout", estime le comédien Philippe Torreton (1). "En oubliant que la culture est la clé du vivre-ensemble, si elle est accessible à tous." Elle est selon lui le seul rempart contre le terrorisme et nécessiterait un redéploiement de moyens budgétaires. "Parce que notre société ne sait pas où elle va, dit-il, qu'elle se questionne, parce que le retour du religieux est inquiétant, que des spectacles se retrouvent censurés ou menacés, c'est maintenant qu'il faut investir. Et ce gouvernement fait l'inverse."
Son collègue François Morel déplore aussi la diminution des subventions à la culture et en particulier au théâtre (2): "les théâtres sont des lieux d'écoute, de rencontre, de discussion, d'intelligence, de beauté, d'humour et de joie". Il se demande où est passé le fameux esprit du 11 janvier et regrette que tant de maires qu'on a vu manifester ce jour-là sabrent aujourd'hui dans les budgets culturels de leurs communes. 
Les représentations du monde, de la société, de ce qui la fonde et la divise permettent un recul et donc une réflexion. "Représenter une chose ou une personne est un élément fondateur du langage, écrivait Philippe Val (3). "La représentation, qui met à distance une figure de la réalité, permet d'entretenir avec elle un rapport, au lieu de la subir comme la subissent les minéraux, les végétaux et les animaux. Or c'est dans ce rapport que l'on entretient avec la réalité que la liberté humaine s'exprime. " 
En cette période de politiquement correct où la majorité des débats évitent les problèmes de fond, le rôle de la culture, c'est donc notamment de s'attaquer aux tabous, aux barrières, aux œillères, à tout ce qui nous dérange. "On doit tout jouer, estime Philippe Torreton. Le théâtre est l'endroit où l'on parle le mieux de l'être humain, et c'est un territoire sans dogmes. C'est un immense champ de liberté. (...) Le théâtre foisonne de caricatures."
François Morel rappelle cette phrase de Winston Churchill à qui on proposait de couper dans les budgets culturels pour soutenir les efforts de guerre: "mais alors, pourquoi nous battons-nous?", a-t-il répondu.

(1) Charlie Hebdo, 27 mai 2015.
(2) France Inter, 29 mai 2015, 8h55.
(3) Charlie Hebdo, 8 février 2006.

vendredi 23 janvier 2015

Quand j'entends le mot culture

Ceux qui croient et ne pensent pas veulent qu'on en fasse autant. Qu'on arrête de réfléchir, de voir le monde autrement, de se parler, de se rencontrer, d'échanger, de débattre. Les annulations de manifestations culturelles se succèdent, à cause de menaces d'attentats prises au sérieux par la police, en Belgique comme en France. Et ailleurs aussi sans doute.
Voilà qu'à Tournai le Festival Ramdam, excellent festival "du film qui dérange", est annulé deux jours après son ouverture(1) et le complexe cinématographique Imagix qui l'accueille est fermé durant une semaine. Les fous de Dieu (ou de fascisme ou d'eux-mêmes ou de tout cela) gagnent. Ils ont seuls le droit de déranger.
Le Musée Hergé à Louvain-la-Neuve annule son exposition consacrée à Charlie Hebdo. La bibliothèque de Welkenraedt ferme son expo sur la censure vingt-quatre heures après son vernissage (2). A Paris, la pièce de théâtre "Lapidée" n'aura été jouée que trois jours (3). Ailleurs, en France, en Belgique, ce sont des débats, des rencontres, des projections de films qui sont annulés.
C'est toujours à la culture que s'en prennent, d'abord, les fascistes qui ne craignent rien plus que l'intelligence et l'ouverture d'esprit.
Les religieux de tous bords n'ont pas le droit de dire qu'on ne peut tuer, tout en ajoutant qu'on ne peut blasphémer, excusant ainsi certaines violences. Tout est aujourd'hui devenu blasphème pour les fous furieux qui dévoient les religions. Mais les pires blasphémateurs, ce sont eux qui par leurs actes et leurs menaces sont devenus les plus grandes injures qu'on puisse faire à leurs dieux, si ceux-ci sont vraiment des dieux de tolérance et d'amour. Il faudra continuer à le dire haut et fort.
Ceux qui veulent empêcher les rencontres culturelles marchent dans les pas des assassins du chanteur kabyle Lounes Matoub, dans ceux des tueurs de Daech qui ont - monstrueuse lâcheté - massacré treize enfants irakiens coupables d'avoir regardé un match de foot à la télé (4). La même logique de terreur est à l'œuvre.

Ils sont les massacreurs de la vie
Ils n'ont pas le pouvoir, quel saccage déjà!
S'ils l'ont, désolation, chaos, mort!

Hé oui! Nous les voyons se répandre,
Ils ont pénétré les arcanes du pouvoir,
Après avoir changé leur fusil d'épaule.
L'esprit s'asphyxie de son ignorance,
Ils l'asservissent à leur guise,
Jusqu'à la soumission de notre peuple tout entier.

Lounes Matoub: "Lettre ouverte aux...", 1998.

Post-scriptum à propos du Ramdam: ouf! le festival a pu redémarrer ce dimanche 25!
www.lalibre.be/actu/belgique/tournai-le-cinema-imagix-rouvert-le-festival-ramdam-autorise-a-reprendre-54c4b0ea3570af82d50f98f8

(1) www.lalibre.be/culture/cinema/menace-terroriste-au-ramdam-je-regrette-que-les-valeurs-du-festival-soient-attaquees-54c2023c3570af82d50787e6
www.lalibre.be/regions/hainaut/menace-terroriste-le-festival-ramdam-annule-a-tournai-54c1219c3570af82d50488f6

(2) www.rtbf.be/info/regions/detail_auto-censure-d-une-exposition-sur-la-censure-a-welkenraedt?id=8806032
(3) www.lefigaro.fr/theatre/2015/01/21/03003-20150121ARTFIG00387-la-piece-lapidee-reportee-apres-les-attentats-jihadistes.php
(4) www.lalibre.be/actu/international/des-enfants-tues-pour-avoir-regarde-un-match-de-foot-54bf8e4535701f354347d3fc

mardi 7 octobre 2014

L'intolérance est-elle dans la nature?

"Un papa, une maman, c'est la nature". Voilà un des slogans des participants à la Manif dite "pour tous". Bien, observons alors la nature. On remarque assez vite que chez de très nombreuses espèces le père n'existe pas, le rôle du mâle se limitant à celui de reproducteur. On y voit aussi que l'homosexualité n'y est pas rare, on y a vu des couples du même sexe capables d'attention et d'affection pour des petits dont ils ont pris en charge l'éducation. Et que nombreux sont les animaux qui adaptent leur comportement en fonction des circonstances, de leur expérience, de l'attitude des autres. Bref, la nature est culturelle et s'inscrit dans une dynamique permanente. Elle n'est jamais figée. Elle s'adapte. Imaginons-la s'imposer sans culture. Quelles lois appliquerait-elle? La loi de la jungle, celle du plus fort, la domination voire l'élimination des faibles, la guerre, la conquête de territoires. C'est pourquoi les partis d'extrême droite font souvent référence à un "ordre naturel", à des "lois naturelles" et se méfient tant de la culture.
Dans "Bêtes et hommes" (1), Vinciane Despret relate de nombreuses observations qui ont permis de comprendre combien les animaux sont capables d'adaptabilité (2). "Tous ces exemples, écrit-elle, ont conduit les éthologistes à demander qu'on revisite certaines certitudes: la culture n'était pas le propre de l'humain; elle ne l'a jamais été. Les animaux inventent, changent leur habitudes, créent des ethos particuliers. Et l'éthologie renoue ainsi avec l'étymologie qui lui a donné son nom - ethos, les mœurs, les coutumes, les habitudes: elle devient science des habitudes, de celles qui sont fixées et de celles qui se modifient, de celles qui se transmettent et de celles qu'on voit disparaître. Comme celles des humains."
La nature est donc en mouvement et cette évolution est possible grâce à la culture. Ce que ne semblent pas savoir, ou vouloir voir, les opposants au mariage pour tous qui tentent de nous renvoyer à un état naturel qui n'existe pas. Le degré de civilisation d'une société (sa capacité à être civile, dans tous les sens du terme) se mesure à la complexité de son organisation, des rapports et des formes de communication entre ses membres, à son adaptabilité aux circonstances, à l'évolution de ses réflexions, à ses avancées scientifiques contrôlées. A sa culture donc. La référence à une nature à l'état pur et aux formes immuables est tromperie. Elle n'est qu'une manière de refuser l'évolution de la société.
Résumons-nous: les philistins roses devraient mieux observer la nature. Ils se cultiveraient.

(1) Gallimard, 2007.
(2) notamment ces mésanges anglaises qui avaient mis au point une technique pour ouvrir les bouteilles de lait déposées sur le seuil des maisons au petit matin. Ou encore ces baleines à bosse qui inventent de nouveaux chants qui se propagent comme des chansons à la mode à travers tout l'hémisphère australien.

vendredi 21 mars 2014

Quand j'entends le mot culture

Les partis d'extrême droite n'aiment pas la culture. On sait pourquoi. Il n'est de bons électeurs qu'ignorants et soumis. Et ne regardant que leurs pieds. Des imbéciles heureux qui sont nés quelque part.

Jacques Bompard, qui en 2004 a quitté le FN (1), parce qu'il a été mis de côté par Le Pen père pour son soutien à Bruno Gollnisch (2), est maire d'Orange depuis 1995. Depuis, la Ville a perdu son label de Ville d'art et d'histoire. Mais le maire, avec la délicatesse qui semble le caractériser, estime  que "les Orangeois s'en tamponnent le coquillard". C'est que Jacques Bompard n'aime pas la culture, "les cultureux de gauche", "les spectacles pour sous-branchés". Aussi veut-il faire naître "une contre-culture populaire", faite de séances d'aromathérapie, de comédies de boulevard et même, excusez du peu, d'une œuvre de Jean-Pierre Pernaut, qui cultive quotidiennement sur TF1 la nostalgie de la vieille France. Le théâtre antique d'Orange accueille des reconstitutions de peplums et des rallyes de voitures anciennes. La grande entreprise de crétinisation qui est devenue l'affaire de la grande majorité des chaînes de télévision ne suffit pas. La culture n'est appréciable que si elle fait oublier leurs soucis aux braves gens, qu'elle les détend. Et puis surtout, il faut "faire plaisir au bon peuple", estime Jacques Bompard qui trouve "scandaleux le financement public du pipi-caca des spectacles d'Avignon, qui choquent le petit peuple et ravissent l'intelligentsia".
Le maire n'a jamais prétendu terminer le chantier de la médiathèque, initié par son prédécesseur socialiste. Il a placé devant le bâtiment un panneau dénonçant sa "laideur indéniable". L'adjoint à la culture n'entend soutenir que des spectacles français et classiques et a fait savoir au responsable du Théâtre du Sablier qu'il voulait que celui-ci lui soumette ses projets "pour approbation". Le cinéma d'art et essai n'a pas droit de cité à Orange. "Le maire a fait supprimer les projecteurs et dallé de béton les balcons de la salle municipale" qu'utilisait l'association cinéphile. Il a bloqué l'achat de certains livres par la bibliothèque et l'a contrainte à acheter des ouvrages de militants FN (3). Bientôt les autodafés?

A Forbach, en Moselle, des responsables culturels craignent le pire. Ici, c'est Florian Philippot, numéro deux du FN, qui est en embuscade. "Je suis là pour ouvrir les esprits, pas pour les fermer, estime Frédéric Simon, directeur de la scène nationale le Carreau. Ce n'est pas une insulte de vouloir se cultiver en dehors de la culture de masse et du prêt-à-penser." Mais il craint l'après-élections: "les deux listes de droite veulent ma disparition pour installer un théâtre de notables bien-pensant, et Philippot va nous rendre la vie impossible" (4).

Pour les partis autoritaires, notamment d'extrême droite, la culture n'existe qu'au singulier et se conjugue au passé. Elle ne nous projette pas, ne nous libère pas; elle nous tire vers l'arrière, nous arrime au sol qui nous a vu naître et n'est qu'outil au service d'un projet politique de "pureté" et d'abrutissement des masses.

Philippe Val, actuel directeur de France Inter, estime que "la civilisation, la culture est toujours composite, impure, négociatrice, c'est pourquoi elle a fini par produire une théorisation politique de cette impureté: la démocratie qui est, entre toutes, la bête noire de (ce qu'il appelle) l'espèce" (5).

"Considérer la culture comme un domaine parmi d'autres ou comme un moyen d'agrémenter la vie pour une certaine catégorie de personnes, estime Amin Maalouf, c'est se tromper de siècle, c'est se tromper de millénaire. Aujourd'hui, le rôle de la culture est de fournir à nos contemporains les outils intellectuels et moraux qui leur permettront de survivre - rien de moins." (6)

Hannah Arendt définissait la culture comme ce qui relie l'homme au monde, ce qui donne sens à l'existence humaine. "La société moderne, écrit Jean Fleury qui la cite (7), en valorisant la marchandise, c'est-à-dire l'utile et la fabrication, minore ce qui intègre vraiment l'homme au monde dans lequel il vit. L'homme produit et consomme de l'utilité et réduit ainsi les relations à des fonctions. (...) La culture est opposée à l'utilité. L'homme utilitaire ne peut avoir de jugement dans la mesure où il est soumis au cycle de la vie".

Les partis d'extrême droite, qu'ils s'appellent Front national, Ligue du Sud, Vlaams Blok ou Belang ou autres n'ont aucune envie que l'homme se relie au monde. Juste qu'il se replie sur lui-même, qu'il rie de ceux qui ne sont pas comme lui, qu'il n'ait aucun jugement, hors ceux qui mènent au rejet de la différence et surtout qu'il ne songe pas un instant à réfléchir. Il risquerait de comprendre, l'homme, que ce type de parti le prend pour un crétin.

(1) dont il est à nouveau proche à l'occasion des prochaines municipales - lire "Un FN identitaire malgré lui", Jean-Yves Camus, Charlie Hebdo, 19 mars 2014.
(2) "Le Front national expliqué à mon père", Charlie Hebdo, hors-série, janvier-février 2014.
(3) informations extraites de l'article "A Orange, pas de quartier pour la culture", Juliette Bénabent, Télérama, 12 mars 2014.
(4) "Forbach, ville minée", Olivier Milot, Télérama, 26 février 2014.
(5) Philippe Val: "Traité de savoir-vivre par temps obscurs", Grasset, 2007.
(6) Amon Maalouf: "Le dérèglement du monde", Grasset, 2009.
(7) Jean Fleury: "La culture", éditions Bréal, 2002 - Annah Arendt: "La crise de la culture - Huit exercices de pensée politique", NRF Gallimard, 1972.




samedi 15 février 2014

Le temps des philistins

Voilà donc qu'ils s'attaquent aux bibliothèques. Prouvant à ceux qui en doutaient encore qu'ils sont bien, à l'instar des militants du Tea Party américain, des "zombies cryptofascistes" (1).
Des militants de ce Printemps français glaçant comme l'hiver entendent contrôler les rayons jeunesse des bibliothèques publiques. Contrôler signifiant expurger. Ce qui nous ramène à des heures sombres de l'Histoire. 
Béatrice Bourges se voit déjà en Savonarole du XXIe siècle.
La Ministre de la Culture, Aurélie Filipetti, dénonce les pressions exercées sur des bibliothèques publiques par "des mouvements extrémistes" qui "exigent le retrait de la consultation de tout ouvrage ne correspondant pas à la morale qu'ils prétendent incarner" (2). 
Mais il suffit de patienter pour que la situation s'améliore. "Tenez bon, on arrive!", clament des militants du Front national sur leur affiche (3). Quand on voit leurs dégaines de Témoins de Jéhovah, d'Allemands de l'est des années '80 ou encore, comme le dit Rue89, d'acteurs échappés d'un épisode de Derrick, on n'a qu'une envie: effectivement tenir bon et s'opposer à l'obscurantisme qui se présente comme printanier.

(1) in "Midnight in Paris" de Woody Allen.
(2)
www.lemonde.fr/politique/article/2014/02/10/theorie-du-genre-aurelie-filippetti-denonce-les-pressions-contre-des-bibliotheques_4363880_823448.html
(3)
http://rue89.nouvelobs.com/2014/02/14/tenez-bon-arrive-laffiche-culte-fn-villeurbanne-249939

A lire aussi:
http://rue89.nouvelobs.com/2014/02/15/lauteur-tango-a-deux-papas-na-rien-dune-militante-249913

jeudi 23 juin 2011

Le pouvoir des imbéciles

Culture et populo-nationalisme ne font pas bon ménage. Le second n'aime pas la première. Sauf s'il parvient à l'instrumentaliser. Ce qui n'est pas simple. Alors, il la menace ou lui coupe les vivres.
Il y a quelques mois, Guy Duplat constatait "le divorce entre la culture et la NVA" (1). Il rappelait que "l'écrivain Tom Lanoye et le peintre Luc Tuymans s'en sont pris en termes parfois très vifs aux thèses de Bart De Wever. Luc Tuymans estimant que ce dernier était par certains points encore pire que le Vlaams Belang". Il faut dire que la NVA est plutôt forte en gueule: elle a reproché à Clouseau de chanter "Lieve Belgïe", elle a reproché à Ozark Henry de remercier son public en disant... "merci", elle reproche aux acteurs culturels de ne pas suffisamment soutenir son combat flamand. Les populo-nationalistes aiment une culture aux ordres, incapables de comprendre que ce qui fait la force de la culture est précisément son indépendance. Ou peut-être l'ont-ils trop bien compris... Guy Duplat fait remarquer le paradoxe dans lequel se trouve aujourd'hui la Flandre: "jamais les artistes flamands n'ont été aussi célébrés et aussi peu complexés". Ecrivains, dramaturges, metteurs en scène, cinéastes, plasticiens remportent, loin au-delà des frontières flamandes, un succès dont la Flandre peut être fière. "On ne voit pas ce que la Flandre aurait à gagner à obliger ses artistes à devenir des militants nationalistes", écrit l'éditorialiste de la Libre. "Le populisme, selon lui, consiste ici à s'en prendre au monde culturel taxé d'être trop à gauche et trop élitiste. Des attaques qui, aux Pays-Bas, virent à la kunsthaat, la haine de l'art."
Là, le monde culturel est sous le choc ces derniers jours, nous apprend Guy Duplat dans la Libre de ce 21 juin: la semaine dernière, "le secrétaire d'Etat à la culture (2) a dévoilé sa nouvelle vision de la culture". Vision particulièrement courte et étroite qui passe par une diminution des budgets de 200 millions d'euros, soit 22 % du budget. Si seules quelques grandes institutions internationales sont préservées, les secteurs de l'innovation, de la création, de l'édition, du développement, de l'éducation sont touchés de plein fouet. Le secrétaire d'Etat à la Culture présentera ses plans au Parlement le 26 juin. Ce jour-là, une "marche de la Civilisation" aura lieu à La Haye.
En Italie, la culture est traitée de la même manière, sous les bannières réunies du marché et du populisme. "Le financement des films par les chaînes de télévision dépend plus ou moins directement du pouvoir. C'est Berlusconi ou Berlusconi, résume le producteur Angelo Barbagallo" (3), ancien associé de Nanni Moretti. Et ce sont les comédies qui sont évidemment privilégiées. Le Fonds de création du cinéma et des spectacles vivants est sous la tutelle de Giulio Tremonti, ministre de l'Economie, pour qui "con la cultura non si mangia" (ce n'est pas avec la culture qu'on se nourrit). Mais le producteur Riccardo Tozzi ne désespère pas: "L'Italie est pleine de talents, et le cinéma y a de l'avenir, même si le gouvernement est composé d'imbéciles". Toute la force de la culture est là: dans la résistance aux imbéciles incapables de comprendre en quoi elle nous nourrit.

(1) LLB, 1er mars 2011
(2)VVD, membre du gouvernement minoritaire libéral-chrétien-démocrate, soutenu de l'extérieur par le parti extrémiste de Geert Wilders
(3) Télérama, 11 mai 2011

jeudi 5 mai 2011

Dany Josse et les hyènes

Nous avons été collègues et amis. De 1999 à 2004, nous avons siégé au Parlement wallon et à celui de la Communauté française. Là, Dany Josse présidait la Commission de la Culture et de la Communication. J'en étais membre. Nous avons alors beaucoup travaillé ensemble. Son passage au PS nous avait éloignés. A Mons, en visite de stage, je l'avais revu - ce devait être il y a deux ou trois ans - au Carré des Arts où il dirigeait le Carré des Associations. J'ai appris sa mort avant-hier, avec une réelle tristesse.
Cherchant des informations sur Internet, je trouve, notamment, un article sur le site de la Libre, lui rendant hommage. Je lis les commentaires, des témoignages d'amitié et de respect. Et puis aussi, de manière incompréhensible et injustifiée, des propos d'une bêtise et d'une bassesse confondantes: "une personne de moins à charge du contribuable. Amen. Paix à son âme verte". Le message est courageusement signé "Freddivers" de Beez. Il aurait pu être signé hyène puante ou chacal stupide. Qui s'étonnera que Marine Le Pen caracole en tête des sondages? Les glapissements des hyènes ne changeront rien à la passion que Dany nourrissait pour la culture. C'est, entre autres, ce que je retiendrai de lui. Et j'oublierai tout des hyènes imbéciles qui ne peuvent pas savoir que se taire est, souvent, une preuve d'intelligence.

jeudi 12 novembre 2009

Ma petite entreprise ne connaît pas la crise

La Communauté française a un trou budgétaire de 600 millions d'euros. La Région wallonne ne va pas bien. Et l'Etat fédéral non plus. Donc, il faut faire des économies. Mais tout va très bien, Madame la Marquise!
En Communauté française, la ministre de la Culture l'a confirmé: "les opérateurs culturels sous contrats-programmes ont vu leur indexation supprimée pour 2009." "Mais", s'empresse-t-elle d'ajouter, pour Mons 2015, hypothétique capitale européenne de la culture, "il y a un accord clair (1) et on l'appliquera: "100.000 euros en 2006 et 2007, un million en 2008, 500.000 euros en 2009 et 3,2 millions à attribuer entre 2010 et 2013, selon un calendrier à prévoir". Il ne faudrait quand même pas que Mons et son estimable bourgmestre se rendent compte que c'est la crise. Même si la ministre affirme que "contrairement aux fantasmes d'aucuns, tout ne va pas à Mons". (2)
Mais Mons n'est pas seule à ne pas connaître la crise. La gare de Liège s'est construite à grands frais. Il est vrai que le prestige n'a pas de prix. 437 millions d'euros. C'est bien ce qu'on vous disait.
Le Grand Prix 2009 de Francorchamps laisse à la Région wallonne un déficit de 5, 134 millions d'euros (3). Nous sommes bons princes (nous! suivez mon regard!), nous paierons.
Les aéroports régionaux vivent bien et rêvent d'extension pour mieux vivre encore.
Les autoroutes n'ont jamais de fin. Le député libéral Jean-Luc Crucke propose de créer un tronçon autoroutier de dix kilomètres entre Tubize et Wauthier-Braine pour contourner le bouchon de Hal. Un kilomètre d'autoroute coûte 6 à 6,5 millions d'euros en moyenne.
Et on apprend que la restauration du site de la bataille de Waterloo coûtera 43 millions d'euros.
Et pendant ce temps-là, les pompiers en crèvent. Les JT, ces derniers jours, multiplient les reportages sur ces casernes qui ne sont que des hangars qui prennent l'eau, sur ces camions qui gèlent dehors en hiver, sur ces équipes incomplètes. Sur l'ensemble de la Belgique, les pompiers recevront 2 millions d'euros sur les 70 promis pour l'amélioration de leurs conditions de travail.
Les SAJ, services d'aide à la jeunesse, mènent des actions pour dénoncer le manque de personnel et d'infrastructures. Alors que le nombre de dossiers explose. Le seul SAJ de Charleroi doit traiter 3.000 dossiers avec 4 conseillères, 33 délégués et 10 agents administratifs. (4)
En Belgique, un habitant sur sept se retrouve aujourd'hui en situation de pauvreté.
Mais tout va très bien, Madame la Marquise!

(1) Faut-il conclure de ces propos qu'avec les centres culturels, les compagnies théâtrales et musicales et tous les opérateurs culturels sous contrats-programmes les accords n'étaient pas clairs?
(2) LLB, 07.10.09
(3) LLB, 12.11.09
(4) Le Soir, 17.10.09