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samedi 16 janvier 2016

La sociologie de l'autruche

A quoi servent donc les sociologues? Normalement à nous permettre de mieux comprendre le fonctionnement de la société. Mais nombre d'entre eux semblent s'être donné pour mission d'excuser l'inexcusable, de trouver des raisons compréhensibles aux agresseurs et souvent de faire des coupables des victimes. Quand ce n'est pas l'inverse.
Les agressions sexuelles commises la nuit du nouvel-an, notamment aux alentours de la gare de Cologne (plus de 650 plaintes), en sont un nouvel exemple. On avait pu lire dans la Libre Belgique les explications de l'anthropologue Francis Martens pour qui "ce qui s'est passé est classique et traditionnel" (1) et lui rappelle les antiques bacchanales. Il nous expliquait (je le cite de mémoire) qu'il ne fallait pas s'étonner qu'en ces fastes périodes de fêtes, des hommes qui n'ont rien aient envie de consommer comme tout le monde. Et dès lors s'en prennent aux femmes. Mais il se refusait à toute interprétation culturelle.
Depuis d'autres faits sont apparus, en Suède, en Belgique, parfois commis par de très jeunes adolescents (2). Ils sont inacceptables. Il faut le dire haut et fort. Et le faire comprendre. Au risque, sinon, d'attiser le feu.

Dans l'émission "28 minutes" (3), le sociologue Eric Fassin, tout en reconnaissant du bout des lèvres que les agresseurs pourraient être d'origine arabe et/ou musulmane, n'a cessé de seriner (quatre fois au  moins) qu'il y a un problème de grille de lecture, sans qu'on comprenne bien celle qu'il propose: quand on parle d'eux, dit-il, "veut-on dire qu'ils sont arabes, qu'ils sont sans papier, réfugiés, musulmans? C'est à voir. Peut-être...". Valérie Toranian (rédactrice en chef de la Revue des Deux Mondes) estime que "l'islam radical a déplacé le curseur. S'habiller différemment, ne pas avoir l'air d'une pute sont des choses qu'on entend de plus en plus et pour lesquelles des femmes, des filles sont obligées de faire attention à la façon dont elles se vêtent, sinon elles pourraient y être assimilées. Et le pire, c'est que beaucoup de femmes intériorisent cela."
"Beaucoup d'entre eux sont musulmans, mais ça ne veut pas dire qu'ils ont agi comme cela parce qu'ils sont musulmans", rétorque Eric Fassin.
"En Europe, lui répond Caroline Fourest, on avait réussi à faire en sorte que l'espace public soit un peu moins dangereux pour les femmes - c'est toujours dangereux, mais ça l'était moins que dans le reste du monde. Et donc, c'est très violent de subir un retour en arrière ici, dans les rares places que nous avons conquises. Il faut avoir le courage de dire que quand nous accueillons une immigration (...) qui vient de sociétés plus patriarcales que les nôtres, où il y a moins de sécularisation que chez nous, par définition le travail sera plus long, travail sur la laïcité, les droits des femmes."
Eric Fassin affirme qu'il aimerait en savoir plus sur les femmes agressées: "il semble qu'ils s'en soient pris à des femmes allemandes, blanches. Ca donne le sens de leur violence. (...) C'est sexiste, mais c'est en partie des rapports de classe, une manière de rabaisser les femmes. (...) Ils ne sont pas allés violer des prostituées, mais des femmes blanches".
Entre les lignes des propos extrêmement confus et embrouillés du sociologue (visiblement très peu à l'aise), on croit donc pouvoir comprendre qu'il ne faut surtout pas incriminer la culture des pays arabes ou l'éducation des jeunes mâles musulmans, mais la lutte des classes entre ces pauvres hommes arabes dominés et ces femmes allemandes et blanches dominantes. (Mais on n'est pas sûr d'avoir bien compris)

"En cherchant à ne pas stigmatiser une communauté, écrit Philippe Val (4), on la livre, jour après jour, à ses pires ennemis, aux racistes idéologiques, à ceux qui diffusent l'idée que certaines origines impliquent la nature mauvaise de tous les individus qui en sont issus."
"Il faut s'emparer de la réalité, affirme Caroline Fourest, l'affronter et poser comme un cadre de complexité qui permette d'éviter ensuite les récupérations. (3)"
Longtemps, les francophones belges ont fustigé les parcours d'intégration imposés en Flandre (inburgeringcursus), au nom du respect des souhaits de chacun, de sa culture, de son propre rythme d'apprentissage et d'intégration. Il semble aujourd'hui simplement normal d'initier celles et ceux qui viennent d'ailleurs aux valeurs, aux codes, aux règles, à la langue de la société qui leur ouvre ses portes. Peut-on dans le même temps fustiger l'attitude d'Occidentaux qui jouent les néo-colonialistes en Afrique, incapables de respecter les mœurs, les règles et les manières de vivre locales ou nationales, et rester dans le laxisme par rapport aux gens qui arrivent chez nous, sous prétexte qu'il faut laisser du temps à ces pauvres gens ou que notre culture n'est pas la leur?

"Quand on explique tout par le social, et rien par le politique et le culturel, cela signifie que l'on nie à l'autre toute liberté de choix, écrit encore Philippe Val. On devient le défenseur des pauvres, mais on les suppose trop stupides et trop déterminés par leur milieu social pour choisir tel comportement ou tel chemin personnel. En leur ôtant la responsabilité de leurs actes, on leur ôte la dignité d'être libres de choisir. C'est un peu comme si l'on disait à des populations pour la dignité desquelles on milite: ce n'est pas de votre faute si vous êtes des abrutis, c'est la société qui vous a faits comme ça. Mais nous, qui ne sommes pas des abrutis, nous allons montrer au monde que, parce que vous êtes défavorisés et misérables, vous avez de sacrées bonnes raisons d'être des abrutis."

A vouloir taire des faits, à refuser d'accepter une réalité qui, oui, nous dérange à plus d'un titre, on fait le jeu de l'extrême droite. Se mettre la tête dans le sable ne fait pas avancer, en l'occurrence ici, ni la cause des réfugiés, ni celle des femmes, ni celle de la sécurité, ni celle de la démocratie.

Philippe Val encore: "La Journée de la jupe (film de Jean-Paul Lilienfeld, avec Isabelle Adjani) mettait le doigt sur un tabou: les jeunes de culture musulmane et leur rapport à la société française en général et aux femmes en particulier. Le film montre ce que notre société sociologiste nie: la question de l'éducation et de la culture d'origine est bien plus invalidante que la question sociale. Surtout quand l'idéologie dominante s'accroche à la question sociale pour nier le reste, qui est culturel, lequel reste se sent encouragé, inspiré, impuni et justifié. Jamais le sociologisme ne remarque que, plus certaines libertés s'accroissent - droit des femmes, mariage des homosexuels... -, plus l'intégration se complique, à cause de l'archaïsme religieux. Alors, on évite la question."

Plus on sera dans le respect des règles et des valeurs qui régissent nos sociétés démocratiques, plus elles fonctionneront de manière fluide et plus l'intelligence collective et individuelle y gagnera. Mais, à vouloir être à tout prix politiquement corrects avec leurs pauvres, quelle aide nous apportent aujourd'hui tant de sociologues à devenir plus intelligents?

Quand je croisais ma sœur avec ses copines dans le quartier
Moi qui allais en soirée, je lui disais: 
Rentre à la baraque, va faire à bouffer!
Ensuite, j'allais rejoindre mes copines,
Celles qui me faisaient bien délirer.
Abd Al Malik

Woman is the nigger of the world.
John Lennon

Lire à ce propos, sur ce blog, "La nuit des prédateurs" (avec quelques réflexions d'Abnousse Shalmani), 6 janvier 2016.

(1) http://www.lalibre.be/actu/belgique/a-cologne-ce-qui-s-est-passe-n-est-ni-classique-ni-traditionnel-5692aa013570ed3895061f66
(2) http://www.lalibre.be/actu/belgique/une-enquete-ouverte-apres-des-agressions-sexuelles-dans-un-train-bruxelles-tournai-569895b63570b38a5827c018
(3) Pourquoi le silence sur les violences sexuelles?, Arte, 14 janvier 2016: http://www.arte.tv/guide/fr/060828-089-A/28-minutes?autoplay=1
(4) Malaise dans l'inculture, Grasset, 2015.



mercredi 30 décembre 2015

Charlie le joyeux

A quelques jours d'un sinistre anniversaire, je termine la lecture de l'ouvrage de Philippe Val "C'était Charlie" (Grasset). Il raconte la belle aventure de la joyeuse équipe qui, partie de l'éphémère "Grosse Bertha", a ressuscité "Charlie Hebdo" en 1992.
Un Charlie qui s'est construit avec celles et ceux qui le fabriquaient chaque semaine, dépassant la dérision pour rire encore de l'actualité et de ceux qui la font, mais aussi pour partager des réflexions, prendre des positions, susciter le débat. Un journal laïc, féministe, antiraciste, antifasciste et antitotalitaire, universaliste, défendant les droits de l'homme. Un journal engagé pour un monde meilleur et plus drôle. Un journal qui a vu peu à peu certains de ses proches lui cracher à la figure parce qu'il avait l'outrecuidance de dénoncer l'islamisme, cette forme de fascisme qui a suscité (et suscite encore, mais de manière à présent plus larvée) une bien étrange tolérance de la part d'une certaine gauche avant tout anti-américaine. Un journal qui s'est retrouvé bien seul dans la tourmente, sans le soutien du reste de la presse française, après sa publication des caricatures danoises de Mahomet. Un journal que certains ont voulu réduire à de sordides affaires d'argent après le massacre de huit de ses membres par de sombres barbares.
Comme il l'a fait pour des milliers d'autres lecteurs, cet hebdo m'a aidé à me construire, à réfléchir, à prendre position, à mettre des nuances, quoi qu'en pensent et en disent ceux qui voudraient n'y voir qu'une entreprise de démolition et d'islamophobie (un terme inventé pour éviter précisément la dérision, la réflexion et la critique). Ce livre, qui relate cette histoire foutraque, compliquée, enthousiaste, fédératrice malgré les divergences, est un hommage à la mémoire de Cabu, de Charb, d'Elsa Cayat, d'Honoré, de Bernard Maris, de Mustapha Ourrad, de Tignouss et de Wolinski, et aussi à celles et ceux qui continuent aujourd'hui à produire Charlie chaque semaine sous protection policière.
"Charlie était un journal habité par la joie de vivre, parce que le courage se mesure à la joie de vivre", écrit Philippe Val dans sa conclusion.

lundi 1 juin 2015

Ce besoin de culture

On la sent en petite forme la culture ces derniers temps. Elle a l'air abandonnée dans un coin poussiéreux. On ne peut pas la jeter, on s'y est attachée, elle fait partie des meubles, mais c'est comme si elle avait fait son temps. Alors, on lui rabote ses budgets et on passe à autre chose, à l'essentiel plutôt qu'à l'accessoire. Alors que c'est elle l'essentiel, c'est elle qu'il faut soutenir en ces temps troubles. "Après l'attentat (du 7 janvier), on a parlé du vivre-ensemble en permanence, c'était devenu un mot fourre-tout", estime le comédien Philippe Torreton (1). "En oubliant que la culture est la clé du vivre-ensemble, si elle est accessible à tous." Elle est selon lui le seul rempart contre le terrorisme et nécessiterait un redéploiement de moyens budgétaires. "Parce que notre société ne sait pas où elle va, dit-il, qu'elle se questionne, parce que le retour du religieux est inquiétant, que des spectacles se retrouvent censurés ou menacés, c'est maintenant qu'il faut investir. Et ce gouvernement fait l'inverse."
Son collègue François Morel déplore aussi la diminution des subventions à la culture et en particulier au théâtre (2): "les théâtres sont des lieux d'écoute, de rencontre, de discussion, d'intelligence, de beauté, d'humour et de joie". Il se demande où est passé le fameux esprit du 11 janvier et regrette que tant de maires qu'on a vu manifester ce jour-là sabrent aujourd'hui dans les budgets culturels de leurs communes. 
Les représentations du monde, de la société, de ce qui la fonde et la divise permettent un recul et donc une réflexion. "Représenter une chose ou une personne est un élément fondateur du langage, écrivait Philippe Val (3). "La représentation, qui met à distance une figure de la réalité, permet d'entretenir avec elle un rapport, au lieu de la subir comme la subissent les minéraux, les végétaux et les animaux. Or c'est dans ce rapport que l'on entretient avec la réalité que la liberté humaine s'exprime. " 
En cette période de politiquement correct où la majorité des débats évitent les problèmes de fond, le rôle de la culture, c'est donc notamment de s'attaquer aux tabous, aux barrières, aux œillères, à tout ce qui nous dérange. "On doit tout jouer, estime Philippe Torreton. Le théâtre est l'endroit où l'on parle le mieux de l'être humain, et c'est un territoire sans dogmes. C'est un immense champ de liberté. (...) Le théâtre foisonne de caricatures."
François Morel rappelle cette phrase de Winston Churchill à qui on proposait de couper dans les budgets culturels pour soutenir les efforts de guerre: "mais alors, pourquoi nous battons-nous?", a-t-il répondu.

(1) Charlie Hebdo, 27 mai 2015.
(2) France Inter, 29 mai 2015, 8h55.
(3) Charlie Hebdo, 8 février 2006.

vendredi 21 mars 2014

Quand j'entends le mot culture

Les partis d'extrême droite n'aiment pas la culture. On sait pourquoi. Il n'est de bons électeurs qu'ignorants et soumis. Et ne regardant que leurs pieds. Des imbéciles heureux qui sont nés quelque part.

Jacques Bompard, qui en 2004 a quitté le FN (1), parce qu'il a été mis de côté par Le Pen père pour son soutien à Bruno Gollnisch (2), est maire d'Orange depuis 1995. Depuis, la Ville a perdu son label de Ville d'art et d'histoire. Mais le maire, avec la délicatesse qui semble le caractériser, estime  que "les Orangeois s'en tamponnent le coquillard". C'est que Jacques Bompard n'aime pas la culture, "les cultureux de gauche", "les spectacles pour sous-branchés". Aussi veut-il faire naître "une contre-culture populaire", faite de séances d'aromathérapie, de comédies de boulevard et même, excusez du peu, d'une œuvre de Jean-Pierre Pernaut, qui cultive quotidiennement sur TF1 la nostalgie de la vieille France. Le théâtre antique d'Orange accueille des reconstitutions de peplums et des rallyes de voitures anciennes. La grande entreprise de crétinisation qui est devenue l'affaire de la grande majorité des chaînes de télévision ne suffit pas. La culture n'est appréciable que si elle fait oublier leurs soucis aux braves gens, qu'elle les détend. Et puis surtout, il faut "faire plaisir au bon peuple", estime Jacques Bompard qui trouve "scandaleux le financement public du pipi-caca des spectacles d'Avignon, qui choquent le petit peuple et ravissent l'intelligentsia".
Le maire n'a jamais prétendu terminer le chantier de la médiathèque, initié par son prédécesseur socialiste. Il a placé devant le bâtiment un panneau dénonçant sa "laideur indéniable". L'adjoint à la culture n'entend soutenir que des spectacles français et classiques et a fait savoir au responsable du Théâtre du Sablier qu'il voulait que celui-ci lui soumette ses projets "pour approbation". Le cinéma d'art et essai n'a pas droit de cité à Orange. "Le maire a fait supprimer les projecteurs et dallé de béton les balcons de la salle municipale" qu'utilisait l'association cinéphile. Il a bloqué l'achat de certains livres par la bibliothèque et l'a contrainte à acheter des ouvrages de militants FN (3). Bientôt les autodafés?

A Forbach, en Moselle, des responsables culturels craignent le pire. Ici, c'est Florian Philippot, numéro deux du FN, qui est en embuscade. "Je suis là pour ouvrir les esprits, pas pour les fermer, estime Frédéric Simon, directeur de la scène nationale le Carreau. Ce n'est pas une insulte de vouloir se cultiver en dehors de la culture de masse et du prêt-à-penser." Mais il craint l'après-élections: "les deux listes de droite veulent ma disparition pour installer un théâtre de notables bien-pensant, et Philippot va nous rendre la vie impossible" (4).

Pour les partis autoritaires, notamment d'extrême droite, la culture n'existe qu'au singulier et se conjugue au passé. Elle ne nous projette pas, ne nous libère pas; elle nous tire vers l'arrière, nous arrime au sol qui nous a vu naître et n'est qu'outil au service d'un projet politique de "pureté" et d'abrutissement des masses.

Philippe Val, actuel directeur de France Inter, estime que "la civilisation, la culture est toujours composite, impure, négociatrice, c'est pourquoi elle a fini par produire une théorisation politique de cette impureté: la démocratie qui est, entre toutes, la bête noire de (ce qu'il appelle) l'espèce" (5).

"Considérer la culture comme un domaine parmi d'autres ou comme un moyen d'agrémenter la vie pour une certaine catégorie de personnes, estime Amin Maalouf, c'est se tromper de siècle, c'est se tromper de millénaire. Aujourd'hui, le rôle de la culture est de fournir à nos contemporains les outils intellectuels et moraux qui leur permettront de survivre - rien de moins." (6)

Hannah Arendt définissait la culture comme ce qui relie l'homme au monde, ce qui donne sens à l'existence humaine. "La société moderne, écrit Jean Fleury qui la cite (7), en valorisant la marchandise, c'est-à-dire l'utile et la fabrication, minore ce qui intègre vraiment l'homme au monde dans lequel il vit. L'homme produit et consomme de l'utilité et réduit ainsi les relations à des fonctions. (...) La culture est opposée à l'utilité. L'homme utilitaire ne peut avoir de jugement dans la mesure où il est soumis au cycle de la vie".

Les partis d'extrême droite, qu'ils s'appellent Front national, Ligue du Sud, Vlaams Blok ou Belang ou autres n'ont aucune envie que l'homme se relie au monde. Juste qu'il se replie sur lui-même, qu'il rie de ceux qui ne sont pas comme lui, qu'il n'ait aucun jugement, hors ceux qui mènent au rejet de la différence et surtout qu'il ne songe pas un instant à réfléchir. Il risquerait de comprendre, l'homme, que ce type de parti le prend pour un crétin.

(1) dont il est à nouveau proche à l'occasion des prochaines municipales - lire "Un FN identitaire malgré lui", Jean-Yves Camus, Charlie Hebdo, 19 mars 2014.
(2) "Le Front national expliqué à mon père", Charlie Hebdo, hors-série, janvier-février 2014.
(3) informations extraites de l'article "A Orange, pas de quartier pour la culture", Juliette Bénabent, Télérama, 12 mars 2014.
(4) "Forbach, ville minée", Olivier Milot, Télérama, 26 février 2014.
(5) Philippe Val: "Traité de savoir-vivre par temps obscurs", Grasset, 2007.
(6) Amon Maalouf: "Le dérèglement du monde", Grasset, 2009.
(7) Jean Fleury: "La culture", éditions Bréal, 2002 - Annah Arendt: "La crise de la culture - Huit exercices de pensée politique", NRF Gallimard, 1972.




vendredi 25 juin 2010

Rire jaune

Le difficile exercice de l'humour... Didier Porte et Stéphane Guillon viennent d'en faire les frais. Les voilà congédiés de France Inter.
Les arguments avancés par les différentes parties pour se justifier ou se défendre ne sont guère, à mon humble sens, convaincants. D'un côté comme de l'autre. Philippe Val, directeur de France Inter, estime que l'humour n'a pas sa place dans la tranche d'info du matin. Une explication qui n'en est évidemment pas. Toutes les radios ont la leur. Et France Inter en particulier. Stéphane Guillon rétorque qu'on ne vire pas quelqu'un qui fait une audience de deux millions d'auditeurs. Si les chiffres d'audience deviennent la référence ultime, on pourrait alors considérer le foot comme plus intéressant que Molière ou Handke et "Bienvenue chez les Ch'tis" aurait dû recevoir sept oscars.
J'avoue qu'il y a longtemps que je n'avais plus écouté ni Porte ni Guillon. Je les trouvais drôles, vifs, vigoureux dirais-je, féroces souvent. J'appréciais leur style, leurs formules, leur maîtrise de la langue. Mais le ton devenait trop souvent, à mon sens, plus que féroce, méchant et blessant. Volontairement. De l'humour de boxeur. On sentait bien depuis un bon moment qu'on était dans la surenchère et on se doutait quelle serait l'issue du bras de fer entre eux et la paire Hees-Val, à la tête de Radio France et de France Inter. Dans ce combat, c'est toujours le directeur qui finira par craquer et qui perdra. A tous les coups. Accusé de censurer la liberté d'expression, de protéger le pouvoir. A tort ou à raison.
Ce midi, à la fin du "Fou du roi", sur France Inter, il en était encore question. Un intervenant (que je n'ai pas identifié) affirmait que virer un humoriste de la radio parce qu'il fait de l'humour serait comme virer d'une école de chant une chanteuse parce qu'elle y chante. La comparaison me semble trop facile et impropre. Ce serait plutôt comme virer une chanteuse d'un opéra parce qu'elle chante faux. Le tout étant, je suis bien d'accord, de se mettre d'accord sur ce qu'on considère comme faux.
Voilà Val poursuivi par le syndrôme Siné qu'il a viré de Charlie Hebdo quand il en assumait la direction. A force de taper sur tout et tout le monde, Siné en avait fini par ne plus être drôle. Mais la censure ne rapporte rien au censeur. Elle sert bien le censuré. Siné a lancé son hebdo avec l'aide de nombreux autres humoristes. Les salles de Guillon et Porte seront encore plus pleines.
On peut rire de tout, disait Desproges (qui n'a jamais donné dans l'humour un peu populiste et parfois trop facile auquel on a affaire ici). Mais pas avec n'importe qui, a-t-il ajouté en recevant Le Pen au Tribunal des Flagrants Délires. La question ici, c'est: peut-on rire et faire rire n'importe comment? Quelles sont les limites de l'humour? Quand devient-il insultant? Ou agressif? Ou con malgré son semblant d'intelligence? Il est toujours plus facile d'être du côté des moqueurs. C'est moi qui le dis. Aujourd'hui, j'imagine que le politiquement correct doit consister à défendre les politiquement incorrects. Je ne défend pas Hees et Val, mais je n'arrive pas à être politiquement correct.
Une citation de Montaigne pour terminer, à l'adresse tant des humoristes que de ceux qui les ont virés et de ceux qu'ils brocardent: "Sur le plus beau trône du monde, on n'est jamais assis que sur son cul".

mercredi 31 décembre 2008

Je continue à lire Charlie Hebdo

A Claude Semal, en réaction à sa chronique Le pays petit, « Je ne lis plus Charlie Hebdo », parue dans Imagine 71 (janvier et février 2009)

Bonjour, Claude,

La lecture de ta chronique m’a navré (parce qu’elle est navrante) et attristé. Profondément. Depuis bien longtemps, je lis avec beaucoup de plaisir et d’intérêt tant tes chroniques dans Imagine que les éditos de Philippe Val dans Charlie Hebdo. J’y trouve un ton (im)pertinent, des réflexions intelligentes, des visions dérangeantes parfois, divergentes souvent de celles qui circulent partout. Je ne partage pas toutes vos analyses et vos positions respectives, mais je m’en nourris souvent.
La violence de ton attaque envers Philippe Val m’en effraye d’autant plus. Si je peux parfois te rejoindre, la faiblesse voire l’inanité de certains de tes arguments ad hominem me laissent cependant pantois. Mais surtout l’absence totale dans ta longue diatribe du point essentiel qui vaut à Philippe Val le procès que lui fait actuellement une certaine intelligentsia dite de gauche, à savoir la publication des caricatures de Mahomet.

Que l’homme soit parfois excessif, trop sûr de lui et parfois obsessionnel, je peux en convenir. Mais de là à l’abattre comme tu le fais, j’ai du mal à te suivre !
Les références de Val à certains philosophes t’agacent. Dans la société immédiate qui est la nôtre où trop de gens réfléchissent à la vitesse de leur clavier, centrés sur leur seul nombril, et où il est de bon ton de vomir les intellectuels, la mise en perspective, le recul, le recadrage me paraissent utiles… Passons, on a connu meilleure argumentation.
Tu situes Charlie à droite du Parti socialiste sous le prétexte que « ses canonnières canardent désormais aussi sur son flanc gauche ». Alors là, c’est ahurissant, on ne serait à gauche que si on ne critique pas celle-ci et tous ses fourvoiements de ces dernières décennies ?
Je te rejoins concernant Denis Robert : j’ai du mal à suivre Philippe Val mais l’explication selon laquelle sa position serait due au fait que Malka est aussi l’avocat de Clearstream me paraît bien courte et tellement simpliste. Quel intérêt aurait Val dans cette affaire ?
Reste Siné qui m’était, comme à d’autres, devenu illisible depuis des années : l’éructeur ressemble aux chasseurs beaufs qu’il passe son temps à brocarder, tirant sur tout ce qui bouge sans se poser de questions. "Le seul gauchiste d’extrême-droite de France", disait de lui Pierre Desproges, paraît-il. Mais il est visiblement de bon ton aujourd’hui d’être à ses côtés. Il fait les poubelles, la LICRA aussi, dis-tu. Cela suffit-il pour avoir raison ? En ces temps où l’antisémitisme revient en force (voir Philippe Geubels dont les sketchs à l’humour parfumé d’antisémitisme, retransmis par la VRT, font hurler de rire un certain public en Flandre), les positions doivent rester fermes.

Comme elles doivent l’être par rapport aux islamistes. Et c’est là que je ne comprends pas du tout tes silences : il n’y a rien, dans ton tir au bazooka, sur la publication des caricatures de Mahomet. Or, c’est bien là le nœud du problème et de la guerre menée par une certaine gauche bien décidée à avoir la peau de Charlie Hebdo et de Philippe Val en particulier : ceux-ci voudraient s’opposer à toute forme d’antisémitisme mais pratiqueraient allègrement l’islamophobie, c’est-à-dire le racisme. Charlie fut le seul organe de presse français (en Belgique, il n’y en eut pas à ma connaissance) à avoir le courage de publier des caricatures qui le furent aussi dans des pays de culture musulmane. Il s’agissait de défendre la liberté d’expression menacée par les terroristes islamistes. Pendant que Charlie les publiait et se prenait un procès difficile (finalement et heureusement gagné), les autres journaux avaient la tête dans le sable. Ou jouaient les vierges effarouchées : on ne peut se moquer de l’Islam. Toutes les religions pourraient donc faire l’objet de moqueries, mais pas l’Islam. On peut être christianophobe, tant qu’on veut, comme on peut être libéralophobe ou écologistophobe, mais jamais, au grand jamais islamophobe ! Encore est-il question ici de dénoncer l’utilisation à des fins politiques de l’Islam. Mais les positions d’une bonne part de la gauche sur cette question sont faciles, simplistes à l’excès et débouchent sur une alliance objective entre l’extrême gauche et les obsuranto-fascistes islamistes qui ont le grand mérite d’être anti-américains…
Ce débat-là, il est plus qu’urgent que la gauche l’aborde, comme le font Philippe Val, Caroline Fourest, Mohamed Sifaoui et quelques (trop rares) autres ! Mais, à te lire, je désespère un peu plus de la gauche.

Aujourd’hui, certains – via Internet – mènent campagne contre Val avec l’intention avouée de le pousser au suicide. Que tu participes à ta manière à la curée me sidère !

J’ajoute qu’appeler à rejeter Charlie Hebdo à cause des positions de Philippe Val, c’est mépriser honteusement tout le reste de l’équipe qui réunit nouvelle et ancienne génération : Wolinski, Caroline Fourest, Cavanna, Fiametta Venner, Oncle Bernard, Cabu, Charb, Tignous, Honoré, Luz, A.S. Mercier, Jul, etc. Des journalistes et caricaturistes à la plume acerbe, intelligente et utile dans un journal qui conserve, malgré tout, une place indispensable. Qu’aura gagné la gauche à voir disparaître Charlie Hebdo ?

Cette chronique est indigne de toi, Claude. Cet assassinat de Charlie Hebdo est indigne d’Imagine. Mais je n’appellerai pas pour autant à quitter Imagine pour Vlan…

Bien à toi.

Michel Guilbert,
de gauche, tendance complexe