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dimanche 5 mai 2024

Fascination de la violence

En France, ces dernières semaines, de manière aussi incompréhensible qu'inquiétante, on a vu des adolescents tués par d'autres. Pour des raisons diverses. Souvent très futiles. A chaque fois, au couteau. Pourquoi des jeunes se promènent-ils avec un couteau dans leur poche ? Comment peuvent-ils l'utiliser pour tuer ?
Ici et là, on voit des gens fascinés par ce tueur en série qu'est Poutine. D'autres attirés par la violence islamiste. Aux Etats-Unis, posséder une et même plusieurs armes est considéré comme normal, mais fumer un joint est criminel. Dans le conflit Hamas-Israël, certains ont été jusqu'à applaudir les viols, les éventrations, les assassinats de juifs, quand d'autres se réjouissent de la mort de musulmans. 
Comment expliquer une telle fascination pour la violence et les violents ?

Dans "Un monde flamboyant" (1), Siri Hustvedt fait dialoguer deux de ses personnages tous deux artistes plasticiens : "Comme je lui disais que Marinetti était un fou répugnant, il a répliqué qu'il aimait ce qui était fou et répugnant. Qu'il aimait le feu, la haine et la vitesse. Il y a de la beauté dans la violence, a-t-il dit. Personne ne veut le reconnaître, mais c'est vrai. (...) J'ai réagi à ses propos. J'ai dit que c'était une esthétique fasciste, et que pour voir de la beauté dans les mutilations et les effusions de sang, il fallait être complètement distancié des individus concernés. Mais Rune a appris qu'une vive décharge verbale ou visuelle provoque des réactions fortes, qu'il peut alors savourer à son aise. Il est séduit par une insurrection facile, de l'espèce qui ne coûte rien à personne."

Dans son dernier ouvrage, "Le Couteau" (2), récit de l'agression qui faillit lui coûter la vie, Salman Rushdie imagine un dialogue avec l'homme de vingt-quatre ans qui a tenté de l'assassiner au nom de sa religion. Rushdie lui cite Bertrand Russel qui, dans The Faith of a Nationalist, dit ceci : "Les gens tendent à aligner leurs croyances avec leurs passions. Les hommes cruels croient un dieu cruel et prennent prétexte de leurs croyances pour excuser leur cruauté. Tandis que les bonnes personnes croient un dieu de bonté, et elles auraient été bonnes de toute façon." Rushdie imagine que, enfant, "le A.", comme il l'appelle, était "un brave garçon qui a bon cœur et n'aurait fait de mal à personne" et se pose ces questions : "un tel enfant, à peine adulte, peut-il se voir enseigner la cruauté ? La cruauté était-elle déjà en lui, dans quelque recoin intime, attendant les mots qui allaient la libérer ? Ou a-t-elle pu être véritablement semée dans le sol vierge de votre caractère pas encore formé, y prendre racine et s'épanouir ? Ceux qui vous connaissaient ont été surpris de votre geste. Le meurtrier en vous n'avait pas encore montré son visage. Ce sol vierge a eu besoin de quatre années d'Imam Yutubi pour devenir ce qu'il est, ce que vous êtes devenu." Juste après, Rushdie a cette réflexion sur l'humour : "la seule façon de comprendre la polémique autour de ce livre (Les Versets sataniques) c'était d'y voir une querelle entre ceux qui ont le sens de l'humour et ceux qui ne l'ont pas. Je vous comprends bien à présent, mon assassin raté, hypocrite assassin, mon semblable, mon frère. Vous pouviez envisager un meurtre parce que vous étiez incapable de rire."

Peut-on enseigner l'humour ? C'est une arme désarmante. Le monde s'en trouverait meilleur.

(1) Babel - Actes Sud, 2014, traduction de Christine Le Bœuf.
(2) Gallimard, 2024, traduction de Gérard Meudal.


mercredi 1 mai 2024

Un endroit tranquille où mourir

Un mardi après-midi (hier), on apprend en lisant "Le Couteau" (1), le dernier ouvrage de Salman Rushdie, que son ami Paul Auster ne va bien, qu'il souffre d'un cancer du poumon. On s'inquiète pour lui. "Il faudrait lui retirer deux ou trois lobes du poumon. Je lui rappelai que le dramaturge devenu président de la République tchèque, Vaclav Havel, lui aussi gros fumeur, s'était retrouvé après son opération avec seulement la moitié d'un de ses poumons et qu'il se portait bien. Il en a ri et a déclaré qu'il espérait faire mieux. C'était bon de le voir et de l'entendre rire. J'étais heureux de le voir si optimiste. Mais le cancer était sournois. On ne pouvait qu'espérer que tout aille pour le mieux."
Le lendemain (ce matin), on apprend que Paul Auster est mort. L'un (qui ne croit pas aux miracles) aura échappé miraculeusement à une vingtaine de coups de couteau, l'autre aura dû céder face au cancer. 

Dans Le Monde (2), Denis Cosnard le décrit comme "un immense écrivain américain. L’un des plus brillants de sa génération, le plus francophile aussi. Un orfèvre dans l’art du récit, plongeant dans son enfance, son histoire, ce qu’il appelait sa « zone intérieure », pour nourrir des textes romanesques, autobiographiques ou même politiques d’une intelligence et d’une sensibilité extrêmes. Il savait retracer comme nul autre la vie de ses personnages ou la sienne dans toute leur amplitude, leurs contradictions, leurs sinuosités, leurs bifurcations liées parfois à d’apparents hasards." Il salue aussi sa "langue limpide", et sa "maitrise de la narration". Le critique du Monde relève que "ses premières phrases sont des modèles du genre". Au hasard, parmi d'autres de ses livres, on ouvre "Brooklyn Follies" (3). On lit la première phrase : "Je cherchais un endroit tranquille où mourir. Quelqu'un me conseilla Brooklyn et, dès le lendemain matin, je m'y rendis de Wetchester afin de reconnaître le terrain". Paul Auster est mort hier soir dans sa maison de Brooklyn.

(1) Salman Rushdie, "Le Couteau", Gallimard, 2024, trdaction de Gérard Meudal.
(2) https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2024/05/01/le-grand-ecrivain-americain-paul-auster-auteur-de-moon-palace-et-leviathan-est-mort-a-77-ans_6230916_3382.html
(3) Paul Auster, "Brooklyn Follies", Actes Sud, 2005, traduction de Christine Le Bœuf.

vendredi 3 février 2023

Savonarole, le retour

Dans quels temps obscurs (et stupides) sommes-nous tombés pour que l'art soit l'objet d'autant d'attaques ? Des activistes pour le climat s'en prennent à des tableaux dans les musées plutôt qu'aux bagnoles, aux avions ou aux pesticides. D'autres, au nom de leur morale, veulent faire interdire des œuvres, empêcher des artistes de s'exprimer, parce qu'ils ne pensent pas comme eux. Comme si ces flics de la pensée, ces censeurs, ces inquisiteurs ne comprenaient pas la différence qui existe entre expression artistique et réalité. Invitons les à regarder le tableau Ceci n'est pas une pipe  de René Magritte. C'est un tableau, une représentation d'une pipe, mais pas une pipe, on ne peut la tenir en main, la bourrer de tabac, l'allumer, ni la fumer.  Représenter, c'est mettre à distance et ainsi permettre de réfléchir.
Une rétrospective de l’artiste américain Philip Guston (1913-1980) a été reportée de 2020 à 2022 par trois musées américains et par la Tate Modern de Londres, explique Le Monde (1), parce que certaines toiles représentant le Ku Klux Klan, quoique dénonçant le suprémacisme blanc, pourraient heurter les Noirs. "Guston est blanc et le public ne fait plus la différence entre montrer, adhérer ou dénoncer. Ces deux années ont surtout permis de « reprofiler » une exposition dont la première étape, à Boston fin 2022, a vu cinq toiles sur le KKK retirées sur les quinze prévues."
Il y a surtout dans cette attitude des musées à la fois une peur des activistes et un mépris pour le public considéré comme incapable de comprendre, de prendre une distance.

Lors de sa séance de vœux récemment, la Ministre française de la Culture, Rima Abdul Malak, a annoncé qu'elle entend « lutter contre les assignations identitaires et la cancel culture ». "Elle redoute, écrit Le Monde (1), de voir la France prendre le chemin américain de la censure de livres, films, tableaux. Par l’extrême gauche dans le champ intellectuel au nom des minorités ; par l’extrême droite politique, au nom de la majorité blanche. Elle est sur la ligne du philosophe Ruwen Ogien, distinguant l’offense du préjudice : un créateur peut offenser mais ne pas nuire. En Amérique du Nord, offenser est devenu blasphème. Les conséquences sont vertigineuses."

Pour certains activistes identitaires, seul un homosexuel devrait pouvoir jouer un rôle d'homo dans un film ou un spectacle, idem pour les non-binaires, les minorisés, les racisés ou tous ceux et toutes celles qui se sentant différents se sentent aussi ostracisés. Ce qui a amené Tom Hanks, oscarisé pour son rôle d’homosexuel atteint du sida dans Philadelphia (en 1993), à déclarer qu'aujourd’hui il refuserait le rôle, parlant de « l’inauthenticité d’un hétéro jouant un gay ». L’acteur français Vincent Dedienne fait justement remarquer que si Tom Hanks n’est pas gay, Denzel Washington, son avocat dans le film, n’est pas avocat dans la vie. Et il ajoute : « Il fait sale temps pour les acteurs. » (1)
En Belgique, au printemps dernier, la journaliste Safia Kessas a dû être mise sous protection policière. Son crime : avoir interviewé Angela Davis alors qu'elle n'est pas noire. Elle est pourtant, rappelle Marianne (2), "une intellectuelle engagée sur les questions coloniales et qui se définit comme intersectionnelle". Le communiqué des plaignants est un salmigondis de reproches ostracisants de la part des ostracisés. Angela Davis a affirmé n’être nullement opposée au choix de Safia Kessas comme interlocutrice, qu'il s'agit là d'une « mauvaise question », que le « focus sur les identités » entraîne des raccourcis et elle a estimé que la « cancel culture » est  « perturbante ».
Faudrait-il donc être femme pour interviewer une femme ? Islamiste pour interviewer un islamiste ? Homme pour jouer un homme ? Pédophile pour jouer un pédophile ? Con pour jouer un con ? La bêtise atteint des sommets et elle est effrayante. Chacun dans sa niche ou pire dans sa cage.  

L’Observatoire français de la liberté de création déplore une « vague inédite de déprogrammations dans tous les champs de l’art et de la culture ». Selon l’Observatoire, on assiste à une confusion des rôles : il revient aux programmateurs de montrer des œuvres et de créer le débat si elles sont problématiques, mais c'est au juge de les interdire ou non au nom de la loi. "Marqué à gauche, indique Le Monde (1), cet observatoire déplore que « d’autres types de censure » voient le jour, encouragés par des groupes antiracistes ou féministes."
Récemment, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême a déprogrammé une exposition consacrée à Bastien Vivès accusé de faire dans ses livres l'apologie de la pédopornographie. Le dessinateur Enki Bilal condamne (3) "les grosses conneries qu’il (Vivès) a proférées sur les réseaux sociaux quand il était plus jeune", mais défend le droit à la provocation. "Si on veut faire de la provoc, on doit pouvoir le faire. Dans l’art, c’est même souhaitable. Mais il faut rester dans le domaine du fantasme, du décalage du réel. Il faut faire preuve, même dans les plus grands délires, d’une certaine nuance – mot qui semble avoir perdu tout son sens dans le monde binaire d’aujourd’hui. Le déferlement de haine sur les réseaux sociaux le prouve, avec la désagréable impression que le wokisme – ce maccarthysme à l’envers – y prend sa part. Que cette idéologie provienne de la gauche est atterrant."

Avec une quarantaine d'autres personnalités du monde de la culture, Enki Bilal a signé une tribune s'alarmant d’« un climat de peur menaçant la liberté de création » (4). Ils rappellent " qu’interroger ou contester le travail d’un auteur est légitime, mais que le bâillonner ne l’est pas. Comment un artiste pourrait-il encore prendre des risques, interroger sa part d’ombre (et la nôtre), chercher à bousculer, à remuer les passions humaines, à questionner notre condition commune – parfois sombre – en se demandant, à chacune de ses productions, si son prochain habit ne sera pas fait de goudron et de plumes ? Aucun auteur ne peut créer en tremblant." Si ce sont les censeurs qui décident ce qui est publiable ou exposable, "quel sens aura encore l’activité artistique ? Qu’est-ce donc que cela, si ce n’est la réintroduction, par une fraction de la société, d’un délit d’outrage aux bonnes mœurs qui avait valu à Flaubert d’être poursuivi en 1857, car l’art, disait-on, devait poursuivre un but moral et contribuer à  épurer les mœurs".
"Autour de nous, écrivent-ils encore, beaucoup sont tétanisés par le climat ambiant mais peu osent parler, ayant légitimement peur pour leur carrière et leur réputation. Quand une société en arrive là, elle est au bord de l’obscurantisme."

Un des slogans de mai 68 était "Il est interdit d'interdire". C'était il y a 55 ans. Une éternité. Depuis, nous sommes devenus timorés. Il y a treize ans, le livret de Stéphane Hessel Indignez-vous ! connaissait un succès enthousiasmant. Aujourd'hui, certains prennent l'injonction au pied de la lettre, s'enflammant à la moindre contrariété, au moindre propos contraire à leur vision non pas du monde mais d'eux-mêmes ; ils mènent une chasse en meute, sans prendre le temps de s'informer, de débattre, de réfléchir. Haro sur qui ne pense pas comme moi (qui ne pense pas).

Nous vivons une époque de censure dans laquelle bien des gens, particulièrement des jeunes, en sont venus à estimer qu'il faut limiter la liberté d'expression. L'idée selon laquelle heurter les sentiments d'autrui, offenser leur sensibilité, c'est aller trop loin est aujourd'hui largement répandue, et lorsque j'entends de braves gens tenir de tels propos, je me dis que la vision religieuse du monde est en train de renaître dans le monde laïque, que le vieux dispositif religieux de blasphème, d'inquisition, d'anathémisation, et tout le reste, pourrait bien être en train de faire son retour. 
Je peux affirmer, et je le fais volontiers, qu'une société ouverte doit autoriser l'expression d'opinions que certains de ses membres peuvent trouver désagréables, sinon, nous acceptons de censurer les opinions qui dérangent, nous nous retrouvons confrontés à la question de savoir qui doit détenir le pouvoir de censure. 
Quis custodiet ipsos custodes ?, comme on disait en latin. Qui nous protègera de nos gardiens? 
Salman Rushdie, "L'instinct de liberté" (5)

(2) https://www.marianne.net/societe/trop-blanche-pour-interviewer-angela-davis-une-journaliste-belge-sous-protection-policiere
(3) https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/01/26/enki-bilal-dessinateur-c-est-une-dictature-en-marche-je-serai-toujours-du-cote-des-artistes_6159344_3246.html
(4) https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/02/01/affaire-bastien-vives-interroger-ou-contester-le-travail-d-un-auteur-est-legitime-le-baillonner-ne-l-est-pas_6160127_3232.html
(5) in "Langages de vérité", Actes Sud, 2022.

mardi 16 août 2022

Comment dit-on hypocrisie en persan ?

L'Etat iranien a la mémoire qui flanche. Il n'a rien à voir, affirme-t-il, avec l'agression au couteau dont a été victime Salman Rushdie. « Dans cette attaque, seuls Salman Rushdie et ses partisans mériteraient d’être blâmés et même condamnés », a affirmé le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères (1). On est peu de choses en Iran. Voilà ce brave ayatollah Khomeini tombé dans les oubliettes de l'histoire. Le si sympathique « chef spirituel suprême » de l'Iran de 1979 à 1989 avait, peu avant sa mort, appelé, via une fatwa, à tuer l'écrivain Salman Rushdie accusé de blasphème contre le prophète Mahomet dans son roman "Les Versets sataniques".

"Aussi paradoxal que cela paraisse, écrit l’écrivain franco-turc Nedim Gürsel (2), (lui-même poursuivi pour blasphème), ce roman, qui a fait couler beaucoup d’encre et pas mal de sang, dont celui de son auteur (...), n’est pas à proprement parler un roman sur Mahomet, ni sur l’islam. Le Prophète est certes l’un de ses personnages sous le nom de Mahound, mais le récit a plusieurs axes, une trame complexe et une forme narrative que l’on peut qualifier de postmoderne. Voire de comédie burlesque." Mais, on le sait, les religieux raides n'ont aucun sens de l'humour pas plus que de la création. "Il n'y a pas de création sans liberté, affirme Nedim Gürsel. Au nom de celle-ci et en tant que romancier, et notamment en tant qu’auteur des Filles d’Allah, qui a été poursuivi en justice pour blasphème et soutenu par Rushdie, je défendrai le recours à la fiction pour parler notamment du Prophète de l’islam sans me soucier du fait que le considérer comme un personnage de roman le désacraliserait." (...) "Il faut admettre qu’un romancier, en puisant dans les récits historiques ou religieux, a le droit de créer des personnages, y compris des prophètes pour en faire des protagonistes d’une parodie, voire d’une farce burlesque. C’est ce qu’a fait Salman Rushdie et rien d’autre." 

Le crime dont a été victime Salman Rushdie trente-trois ans après le lancement de la fatwa appelant à son assassinat a ravivé l'intérêt pour son roman auprès de personnes qui n'en avaient jamais entendu parler. Les ventes sont en hausse (3). Son agresseur et l'Etat iranien auront aidé à faire découvrir cette œuvre qu'ils veulent interdire.

"Et maintenant, Mahound arrive en triomphateur ; et, en fin de compte, je vais perdre la vie. Maintenant son pouvoir est devenu trop grand pour que je puisse le défaire."
Baal lui demanda : "Pourquoi es-tu si sûr qu'il va te tuer ?"
Salman le Persan répondit : "C'est sa Parole contre la mienne."
(Salman Rushdie, "Les Versets sataniques", Pocket Plon 1999, p. 479)


(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/14/les-versets-sataniques-qui-ont-fait-couler-beaucoup-d-encre-et-pas-mal-de-sang-ne-sont-pas-a-proprement-parler-un-roman-sur-mahomet-ni-sur-l-islam_6138036_3232.html
(3) https://www.lalibre.be/culture/livres-bd/2022/08/13/les-ventes-des-versets-sataniques-en-hausse-apres-lattaque-contre-salman-rushdie-FRNHEXHRXBA6LHFCWCH4QCTJAU/

dimanche 14 août 2022

Rushdie et les sombres crapules

Il n'y a pas d'âge pour être un sombre salaud. C'est à quatre-vingt-sept ans que Khomeiny a proféré une fatwa contre Salman Rushdie appelant à le tuer. Et c'est, trente-trois ans plus tard, un autre sombre crétin de vingt-quatre ans qui l'a exécutée en poignardant l'écrivain (heureusement sans réussir à lui ôter la vie) . Le jeune agresseur n'a sans doute jamais lu Les Versets sataniques, à peine en a-t-il entendu parler. Sans doute lui a-t-il suffi de savoir que ce livre est prétendument islamophobe pour se transformer en assassin de la liberté d'expression et de création.

"Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l'islamophobie", écrit Salman Rushdie dans sa remarquable autobiographie Joseph Anton (1). "Critiquer la violence militante de cette religion dans son incarnation contemporaine était considéré comme du fanatisme. Une personne phobique avait des positions extrêmes et irrationnelles, c'était donc elle qui était fautive et non pas le système religieux qui revendiquait plus d'un milliard d'adeptes à travers le monde. (...) Une religion n'était pas une race. C'était une idée, et les idées résistaient (ou s'effondraient) parce qu'elles étaient assez fortes (ou trop faibles) pour supporter la critique, non parce qu'elles en étaient protégées. Les idées fortes accueillaient volontiers les opinions contraires."

Pour expliquer l'agression de Salman Rushdie, le journal iranien Javan évoque aujourd'hui, (2) de manière totalement incompréhensible, comme si Khomeiny n'avait jamais appelé au meurtre, l'hypothèse d'un complot ourdi par les Américains : "Un autre scénario, c'est que les Etats-Unis veulent probablement propager l'islamophobie dans le monde". Alors que l'islamophobie si elle existe se nourrit des actes violents de tous ces fous furieux de Dieu. Une fois encore - air connu, on tente de faire passer l'agresseur pour la victime.
"Les manifestations, les mots de haine, les agressions sous couvert de défense, les menaces de ceux qui se prétendent menacés, le couteau affirmant qu'on cherche à le poignarder, le poing accusant le menton de l'avoir attaqué, tout cela devint familier, la grande hypocrisie malveillante de l'époque, a écrit Salman Rushdie (3). Même le prêcheur sorti de nulle part n'étonnait plus personne. De tels saints hommes bien peu saints surgissent tout le temps, issus d'une sorte de parthénogénèse pathologique, un bizarre tour de passe-passe qui transforme des nullités en sommités."

"Lorsqu'elle est combinée avec l'armement moderne, écrit encore Salman Rushdie, la religion, cette forme médiévale de déraison, devient une véritable menace pour nos libertés. Ce totalitarisme religieux a causé une mutation meurtrière dans le cœur de l'islam et nous en voyons les tragiques conséquences à Paris aujourd'hui. (note : après le massacre barbare de l'équipe de Charlie Hebdo) Les religions, comme toutes les autres idées, doivent faire l'objet de critique, de satire et, oui, méritent que nous leur manquions de respect sans avoir peur. (4)"

Pour tous les dangereux obscurantistes qui tuent celles et ceux qui ne pensent pas comme eux - et en particulier pour l'agresseur de Salman Rushdie assez lâche pour ne pas assumer son acte -, cet extrait des "Versets sataniques" de Salman Rushdie. Et qu'ils se grattent où ça les démange !
Parmi les palmiers de l'oasis, Gibreel apparut au Prophète et se retrouva en train de débiter des règles, des règles, des règles, jusqu'à ce que les fidèles puissent à peine supporter l'idée d'une autre révélation, dit Salman, des règles sur la moindre chose, si un homme pète, il doit se tourner vers le vent, une règle sur la main à utiliser pour se nettoyer le derrière. Comme si aucun aspect de l'existence humaine n'était laissé sans règlement, libre. La révélation - la "récitation" - indiquait aux fidèles la quantité de nourriture à manger, la profondeur du sommeil, et les positions sexuelles qui avaient reçu l'autorisation divine, et ils apprirent ainsi que la sodomie et la position du missionnaire étaient approuvées par l'Archange, tandis que la loi interdisait toutes les positions où la femme était au-dessus. Gibreel dressa en plus la liste des sujets de conversation permis et interdits, et indiqua les parties du corps qu'on ne pouvait pas gratter quelle que soit la démangeaison.

(1) Plon, 2012, p. 400.
(2) https://www.lalibre.be/international/amerique/2022/08/14/lattaque-contre-rushdie-est-un-complot-des-etats-unis-pour-propager-lislamophobie-dans-le-monde-selon-un-journal-iranien-GBUXADWPJJFK3K6EQRK5SSZALQ/
(3) Salman Rushdie, "Deux ans, huit mois et vingt-huit jours", traduction Gérard Meudal, Actes Sud, 2016.
(4) publié sur le site de l'English PEN, association d'écrivains qui défend la liberté d'expression, in Le Courrier international, 15 janvier 2015.
A lire :
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/14/ce-qu-incarne-salman-rushdie-c-est-la-liberte-d-expression-face-a-l-islamisme-et-aux-fondamentalismes-et-il-l-a-payee-a-plusieurs-titres_6138000_3232.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/13/attaque-contre-salman-rushdie-faire-front-contre-l-obscurantisme_6137951_3232.html
https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/de-charlie-hebdo-a-salman-rushdie-de-la-kalachnikov-au-poignard

dimanche 1 novembre 2020

De Salman Rushdie à Samuel Paty

Les agressions et les crimes aussi lâches qu'abjects se multiplient en France au nom du Prophète. Derrière les meurtriers ne se cachent même plus des irresponsables religieux et des chefs d'Etat qui voudraient réglementer la société française et brider la liberté d'expression comme ils le font déjà chez eux. Il faudrait être sourd et aveugle pour qualifier, aujourd'hui encore, les tueurs de loups solitaires. Leurs ignobles actes s'inscrivent dans une stratégie qui remontent loin dans le temps.

Jean Birnbaum (1) situe la scène originelle dans un commissariat londonien, en 1990, à la veille de Noël: "ce jour-là, l’écrivain Salman Rushdie comparaît devant un drôle de tribunal. Face à lui, plusieurs notables musulmans qui prétendent intervenir auprès du régime iranien pour faire lever la fatwa le condamnant à mort. Invité à signer une déclaration apaisante dans laquelle il s’excuserait d’avoir offensé les musulmans en publiant son roman, l’auteur des Versets sataniques fait amende honorable. Comment expliquer ce geste de reddition, après lequel Rushdie ira vomir sa honte aux toilettes ? Par le profond isolement d’un homme qui se débattait seul, depuis longtemps déjà, au milieu d’un guêpier planétaire." Ce n'est pas le loup qui est solitaire, c'est l'agneau. "Ce roman, que l’écrivain lui-même considère comme un récit imaginaire plein d’admiration pour le prophète de l’islam, a fait l’objet d’autodafés jusqu’au cœur de Londres." Le traducteur japonais de Rushdie sera plus tard assassiné, son éditeur norvégien blessé par balles, tandis que la protection policière dont fait l'objet l'écrivain est critiquée pour son coût, y compris à gauche. "Lui qui est né en Inde, et qui s’est engagé pour la défense des migrants, se trouve soudain accusé de racisme. Lui qui est profondément ancré dans la tradition musulmane, se voit traité d’islamophobe par des intellectuels qui lui reprochent d’insulter les déshérités. Ces esprits progressistes ne savent sans doute pas qu’en Iran le régime des mollahs a écrasé les marxistes, les syndicalistes, les féministes…" Selon certains, si le sinistre Khomeiny a déclenché cette fatwa contre l'écrivain, c'est qu'il était empêtré dans la guerre Iran - Irak et qu'il fallait faire diversion. Le roman de Salman Rushdie, qu'il n'a sans doute jamais lu, était une heureuse opportunité. Quoi qu'il soit, selon Jean Birnbaum, "la campagne qui vise Rushdie est organisée par des Etats puissants et de riches institutions religieuses". A Londres, un certain Kalim Siddiqui, un prédicateur qui dirige un obscur Institut musulman, organise des rassemblements publics où il fait voter à main levée l’exécution de l’écrivain. Cette méthode sera reproduite régulièrement.              "Ainsi, à l’origine de la crise des caricatures, on trouve encore un homme seul. Encore un militant de gauche, accusé de blasphème et de racisme." Cette fois, il s'agit d'un auteur danois de livres pour la jeunesse, Kare Bluitgen, qui au début des années 2000, constatant l’influence des intégristes musulmans sur son quartier de Copenhague, décide de publier une vie de Mahomet destinée aux enfants, afin de favoriser le dialogue interculturel. Il ne trouve aucun dessinateur pour illustrer son livre, en parle à un journaliste du quotidien Jyllands-Posten qui publie des dessins de Mahomet. En 2005, des imams danois les diffusent en y ajoutant "trois caricatures qui n’ont pourtant été publiées par aucun journal, mais dont la virulence toute particulière est propre à jeter de l’huile sur le feu". Et l'incendie prend vite. Les imams s'excitent à la télé en Turquie, en Egypte, au Liban, en Syrie, au Soudan ou au Qatar. "En Inde, un ministre musulman offre son poids en or à celui qui exécutera l’un des dessinateurs. Au Pakistan, un groupuscule met à prix la tête des dessinateurs à plus de 1 million de dollars." Le Danemark est menacé de toutes parts. 

Par solidarité, pour défendre la liberté d'expression, Charlie Hebdo publie les dessins danois. En 2011, en représailles, les locaux de l'hebdomadaire français sont incendiés dans une indifférence quasi générale. Au contraire: certains s'indignaient qu'on puisse s'indigner d'un attentat contre un journal islamophobe. Le journal sera ensuite inondé de milliers de messages islamistes menaçants, en français et en arabe. Et le 7 janvier 2015, ce sera l'irruption des frères Kouachi dans les locaux de Charlie pendant la conférence de rédaction. On connaît la suite. Pas un instant, écrit encore Jean Birnbaum, les ricaneurs français qui traitaient l'équipe de Charlie d'islamophobe n’entrevoyaient que ce qui se jouait maintenant autour de cet hebdomadaire, "c’était un front planétaire dont les termes décisifs étaient fixés loin de Paris : Occident, mécréants, califat, djihad…" Il faut sortir d'une explication locale ou  nationale, les enjeux sont ailleurs. "Les ayatollahs iraniens qui ont condamné Rushdie à mort, en 1989, avaient tout autre chose en tête que la lutte antiraciste en Grande-Bretagne. Les prédicateurs égyptiens ou qataris qui ont lancé l’assaut contre le Jyllands Posten, en 2005, se moquaient bien du sort des immigrés au Danemark. Les émirs qui ont donné l’ordre d’assassiner Charlie Hebdo, en 2015, s’intéressaient assez peu aux inégalités dans les banlieues françaises. Et les djihadistes qui viennent de provoquer la décapitation de Samuel Paty ne semblent guère concernés par les violences policières. Quelle que soit leur origine sociale ou culturelle, tous se réclament d’une même religion et d’un même combat, qui ne connaissent pas les frontières. C’est leur force, leur vocation. C'est que pour les islamistes, "la fonction du djihad est d’abattre les barrières qui empêchent cette religion de se répandre sur toute la surface de la terre", avait précisé Abdallah Azzam, l’une des grandes figures tutélaires du djihadisme, diplômé de la prestigieuse université Al-Azhar, au Caire. Rien ne sert de faire son mea culpa, de remettre en question la tradition laïque française ou multiculturelle britannique, il faut juste comprendre - et admettre - que nous sommes face à la déviance d'une religion qui veut imposer ses dogmes, ses rites, ses règles et ses lois, à tout prix. Dont celui du sang.

Aujourd'hui, on entend le président turc appeler son confrère français à faire examiner sa santé mentale parce qu'il défend le principe de la liberté d'expression. Le ministre turc de la Culture traite les dessinateurs de Charlie Hebdo de "bâtards" et de "fils de chiennes". Et un ancien premier ministre de Malaisie affirme (2) que le président Macron est "très primitif lorsqu'il blâme la religion de l'Islam et les musulmans pour le meurtre du professeur". Selon lui, les Français ont tué des millions de personnes par le passé, dont beaucoup de musulmans, ce qui justifie la colère de ces derniers. "Les musulmans ont, dit-il, le droit d'être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres du passé." On ne sait de quels massacres il parle ni de qui sont ces millions de personnes massacrées, mais on a bien compris qu'on est dans le même type de campagne que celle qui n'a pas cessé depuis les attaques contre Salman Rushdie. Il faut abandonner toute rationalité, cesser de chercher à comprendre. Sinon cette volonté d'étendre par la violence une toile d'araignée, d'abattre la notion même de laïcité et d'imposer un islam non des Lumières, mais de l'obscurité.
On sait combien l'influence des Frères musulmans est grande dans la nébuleuse islamiste. Le grand-père de Tariq Ramadan, Hassan al-Banna, a fondé dans les années 1920 en Egypte cette organisation qui entend lutter contre l'emprise laïque occidentale. A défaut de parvenir à instaurer une dictature théocratique, écrit Caroline Fourest (3), le mouvement "milite pour une vie en société où les libertés individuelles sont confisquées, la mixité honnie, les femmes dominées et voilées, les minorités sexuelles opprimées, le tout au nom de la charia!".
Voilà bientôt un siècle que le projet s'étend et nous, nous continuons à battre notre coulpe, à nier l'évidence, à crier avec les loups à l'islamophobie, quand ce n'est pas à soutenir l'insoutenable.

La religion est un poisson carnivore des abysses. Elle émet une infime lumière, et pour attirer sa proie, il lui faut beaucoup de nuit. Hervé Le Tellier, "L'Anomalie" (Gallimard, 2020).

(1) Le Monde, 28.10.2020.                                                              (2) https://www.lalibre.be/international/europe/les-musulmans-ont-le-droit-de-tuer-des-millions-de-francais-selon-l-ancien-premier-ministre-de-la-malaisie-5f9ac54c7b50a6525ba5f55e                                                                                                           (3) "Frère Tariq", Grasset, 2004.





samedi 7 janvier 2017

Charlie va bien (merci pour lui)

J'étais dans ma voiture sur le parking de ce magasin bio, écoutant France Inter, quand on a appris que des coups de feu avaient été entendus dans les bureaux de Charlie Hebdo. J'ai su que le pire, que comme beaucoup d'autres je craignais depuis longtemps, était arrivé. C'était il y a deux ans aujourd'hui. J'ai alors perdu une partie de ma famille: Cabu, Honoré, Tignouss, Charb, Wolinski, Bernard Maris et d'autres qui les accompagnaient dans la parution de cet hebdomadaire impertinent et (pour moi) salutaire.
Les tueurs imbéciles qui les ont lâchement massacrés croyaient tuer un journal. Ils n'ont fait que donner une nouvelle vie à un hebdomadaire moribond. Pendant des années, j'ai appartenu à cette poignée de lecteurs hebdomadaires de Charlie en Belgique. Depuis le massacre, le journal s'y vend à plus de huit mille exemplaires dans quatre-vingt pour cent des points de vente (1). Dommage que ces crétins soient morts. Ils auraient vu à quel point leur projet a échoué, a atteint un objectif exactement opposé à celui qu'ils visaient. Ils auraient pu comprendre combien ils ont été stupides. Le dictateur Khomeiny s'est-il rendu compte qu'il était devenu le meilleur agent littéraire de Salman Rushdie  (2) ? Qu'en lui faisant un procès imbécile et totalement injustifié, il a dopé les ventes des Versets sataniques et fait connaître mondialement son auteur?
A quelque chose malheur est bon, dit un dicton populaire. Un peu partout depuis le massacre de l'équipe de Charlie, des citoyens ont décidé de se réunir, de se rencontrer, de se parler, d'imaginer d'autres rapports entre eux, une autre société. C'est le cas ici à côté, c'est le cas dans les Deux-Sèvres, c'est le cas ailleurs. On ne remerciera pas pour autant les tueurs, on se contentera de constater leur bêtise abyssale. Ils n'ont pu comprendre que si on peut tuer des gens on ne peut tuer des idées et des valeurs.


A lire:
- l'interview de Coco dans Marianne;
http://www.marianne.net/coco-charlie-on-reussi-retrouver-esprit-debat-bouffe-deconnade-100249075.html
http://www.marianne.net/agora-etre-charlie-c-est-resister-islamisme-cultivant-esprit-voltairien-100249098.html
- sur ce blog les billets de janvier 2015.

(1) http://www.lalibre.be/actu/belgique/charlie-hebdo-vend-toujours-plus-de-8-000-exemplaires-par-semaine-en-belgique-586d0b86cd708a17d55836e1
(2) même si celui-ci l'a payé chèrement - lire son autobiographie "Joseph Anton", Plon, 2012.

samedi 12 novembre 2016

L'année du paon

Comment un personnage aussi repoussant que Trump peut-il séduire? Quel crédit, quelle légitimité peut avoir un président qui a passé sa campagne électorale à injurier la moitié de ses concitoyens? Trois jours après, ces questions restent entières et les réponses multiples. On l'a dit, il est trop simple d'opposer élites et milieux populaires. Comme le disait encore Bernard Guetta hier matin (1), "il n'y a pas que des laissés-pour-compte qui aient voté pour lui, mais également beaucoup de gens riches ou très riches, immensément séduits par sa volonté de réduire leurs impôts". Le vote Trump est ici comparable au vote Le Pen (2): le sud-est de la France contaminé par le virus FN est aussi peuplé de braves bourgeois, voire de personnes aux très hauts revenus, qui plébiscitent l'extrême droite pour sa volonté d'ériger des murs et de rejeter l'étranger. C'est le vote de l'égoïsme sous toutes ses formes.
Et le sort des couches populaires est bien le cadet des soucis du milliardaire. "Ce n'est pas se soucier des plus démunis que de leur vendre de faux espoirs, de fausses solutions et de fausses explications de leur appauvrissement, par ailleurs bien réel. Quand Donald Trump met tous les malheurs du monde sur le libre-échangisme, il oublie bien trop vite qu'ils tiennent avant tout au recul de l'Etat et à la dérèglementation qu'il ne veut pas combattre mais encore accentuer et qu'un retour au protectionnisme n'arrangerait rien, mais aggraverait tout", dit Bernard Guetta.

Les électeurs trumpés affirment rejeter en un seul bloc toute la classe politique qui serait corrompue et coupée des réalités de monsieur et madame tout le monde. Ce qui est insultant et méprisant pour  les élus qui, parfois en ne comptant pas leur temps, s'efforcent de mener une politique cohérente en répondant aux problèmes de terrain. Et, de toute façon, pourquoi alors faire confiance à un personnage aussi répugnant, vulgaire, agressif, menteur, arrogant, sexiste, raciste, accusé à de multiples reprises d'agressions sexuelles, sans programme sérieux et crédible et sans aucune expérience politique? Pourquoi ne pas avoir choisi alors la candidate écologiste ou le candidat libertarien?
Trump peut être comparé à Berlusconi. La réussite financière de ces hommes fascine et beaucoup de naïfs aux analyses simplistes se disent convaincus que ce qu'ils ont réussi dans les affaires ils doivent pouvoir le réussir pour le bien de leur pays. Même si un Berlusconi a profité de son statut de président du Conseil pour faire plus d'affaires encore et a laissé l'Italie dans un état lamentable. Même si Trump sait comment éviter le fisc. "Ce milliardaire héritier d'une immense fortune et tellement habile à se soustraire au fisc n'est ni l'incarnation de la vertu ni celle des couches populaires", estime encore Bernard Guetta.

Son agressivité est en phase avec les propos violents, orduriers et mensongers qui s'expriment aujourd'hui par torrents sur Internet. Facebook s'est d'ailleurs vu reprocher d'être devenu une énorme caisse de résonance de mensonges et de fausses informations (3).
Trump a lui-même basé sa campagne, d'une agressivité inouïe, sur les mensonges, les menaces, les promesses les plus folles, les plus absurdes et - on l'espère - pour une bonne part intenables. Mais l'essentiel n'était-il pas de se faire élire, quitte à cocufier aussitôt après ses électeurs (4)? Il affirme qu'il ne lui faudra qu'un mois pour vaincre Daech. Son arrogance et sa suffisance sont sans limites. Il annonce un investissement de mille milliards de dollars dans les travaux publics, mais aussi une sensible baisse des impôts des entreprises et des citoyens. L'Etat va donc augmenter ses dépenses tout en diminuant ses recettes. Quel homme d'affaires sérieux gèrerait de la sorte son entreprise?
Difficile de savoir ce que sera la présidence de Trump tant l'homme a multiplié les déclarations idiotes et les promesses impossibles à tenir. Tant il change d'avis rapidement. Voilà qu'il annonce qu'il n'abrogera pas l'Obamacare, pourtant une des plus fermes promesses de sa campagne. Il allait le faire dès le premier jour de sa présidence. Il se contentera de l'améliorer, vient-il de déclarer. C'est que, lors de leur brève entrevue, Barak Obama lui en a expliqué tout l'intérêt. Dommage que le candidat Trump ne se soit pas un minimum informé avant de faire des promesses qui prennent ses électeurs pour des demeurés. Peter Wehner, ancien collaborateur de Ronald Reagan et des Bush, père et fils, dénonçait en janvier (5) "(l')ignorance (de Trump) sur des questions élémentaires d'intérêt national", son absence de "désir de s'informer sur la plupart de ces sujets, et encore moins de les maîtriser. Aucun autre candidat à la présidence n'a été aussi dédaigneux de la connaissance, indifférent aux faits, insensible à sa propre ignorance." L'homme, disait-il, est fantasque, incohérent et sans scrupule. Il a un côté vulgaire et cruel." Peter Wehner dénonçait son narcissisme, son "mélange détonant d'ignorance, d'instabilité émotionnelle, de démagogie, d'égocentrisme et d'esprit rancunier".

Cet opportuniste sans foi ni loi sera un danger pour son pays comme pour le monde, surtout avec une Cour suprême demain dominée par une majorité d'ultra conservateurs et un vice-président qui a tout d'un fanatique religieux (6). Trump ne croit pas plus aux méfaits du tabac qu'au réchauffement climatique. Entouré de climato-sceptiques et de créationnistes (dont certains pourraient occuper des postes importants dans son gouvernement), il se présente comme sceptique par rapport à la science. Surtout si des théories scientifiques s'avèrent gênantes pour faire des affaires. Il se pose en défenseur des producteurs de charbon et de toutes les énergies carbonées, s'oppose à l'avortement, défend la peine de mort. Il va jeter de l'huile sur le feu en Israël s'il déménage, comme il l'a promis, l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Et les Syriens, les Ukrainiens et bien d'autres peuples peuvent craindre le pire selon les positions les plus inattendues et incohérentes que pourra prendre ce président qui ne connaît pas la différence entre un cessez-le-feu et un traité de paix. 

Certains analystes font remarquer que quasiment toute la presse américaine a soutenu Hillary Clinton. Et que ce soutien de l'establishment a finalement profité à Trump. C'est oublier un peu vite le soutien de Fox News à Trump et qu'il y a six mois encore une bonne partie des médias américains, les télévisions surtout, se faisait plaisir et surtout de l'audience en invitant ce candidat outrancier aux déclarations provocatrices. Certains journalistes ont d'ailleurs reconnu n'avoir pas fait leur travail en le laissant se pavaner et en négligeant de le contredire ou de confronter ses déclarations à l'emporte-pièce aux chiffres et aux réalités.
Un journaliste a vu clair avant les autres: Michaël Moore annonçait dès la fin juillet la victoire de Trump: "des millions de personnes, écrivait-il alors, seront tentés de devenir marionnettistes et de choisir Trump dans le seul but de brouiller les cartes et voir ce qui arrivera." (7)
Ce qui arrivera? Peut-être le pire pour nombre d'électeurs de Trump. Et pour tous les autres, à l'exception sans doute des plus fortunés.

Résumons-nous: la démocratie ne mène pas toujours à la démocratie.

Les manifestations, les mots de haine, les agressions sous couvert de défense, les menaces de ceux qui se prétendent menacés, le couteau affirmant qu'on cherche à le poignarder, le poing accusant le menton de l'avoir attaqué, tout cela devint familier, la grande hypocrisie malveillante de l'époque. Même le précheur sorti de nulle part n'étonnait plus personne. De tels saints hommes bien peu saints surgissent tout le temps, issus d'une sorte de parthénogénèse pathologique, un bizarre tour de passe-passe qui transforme des nullités en sommités.
Salman Rushdie, "Deux ans, huit mois et vingt-huit jours",
trad.: Gérard Meudal, Actes Sud, 2016.

(1) https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-11-novembre-2016
(2) (re)lire sur ce blog "Frère et sœur", 6 juillet 2016.
(3) http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/11/11/accuse-d-avoir-influence-l-election-americaine-facebook-se-defend_5029769_4408996.html
(4) http://www.lalibre.be/debats/chronique-redaction/les-electeurs-de-trump-cocus-des-le-premier-soir-58244e2fcd70fb896a67cda1
(5) "Pourquoi je ne voterai jamais pour lui", New York Times, 14 janvier 2016.
(6) http://www.marianne.net/sexiste-homophobe-si-vice-president-mike-pence-etait-pire-que-trump-100247723.html
(7) http://www.huffingtonpost.fr/michael-moore/cinq-raisons-pour-lesquelles-trump-va-gagner/

mercredi 24 février 2016

Les fils des Joseph (Staline et McCarty)

Le terrorisme gagne chaque jour du terrain. Par les kalachnikovs et par les mots. La violence qu'il exerce se diffuse par certains intellectuels. Soit des gens qui sont censés aider les autres à réfléchir, mais qui font tout pour les en empêcher dès qu'il est question d'un dieu. Surtout celui des musulmans.
Voilà que de sombres crétins dans les médias de l'Etat iranien réitèrent l'appel au meurtre de Salman Rushdie (1). Avec 600.000 dollars de récompense pour le lâche qui ira assassiner un écrivain. Quand Khomeiny, le fou de Dieu, avait lancé le premier appel en 1989 il avait provoqué une réprobation générale. Aujourd'hui, la relance de cette fatwa ne suscite quasiment aucune réaction. Les appels scandaleux et meurtriers se sont aussi banalisés que les relations avec l'Iran se sont normalisées. Ainsi va ce monde.
Ceux qui flinguent au nom de leur dieu se sont trouvés d'utiles complices parmi les intellectuels occidentaux devenus de staliniens maccartystes qui veulent empêcher tout débat. Il n'est plus question ni de raison, ni d'esprit critique. Dieu semble s'être imposé comme la meilleure idée qui soit. Incontestable.
L'écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud vient encore d'en faire les frais. Il a eu le culot d'affirmer que "le sexe est la plus grande misère dans le monde d'Allah" et de critiquer la manière dont sont traitées les femmes dans cette même culture. Un groupe d'universitaires lui est tombé sur le dos, à bras raccourcis. L'accusant (2) "d'alimenter les fantasmes islamophobes". Comme s'il n'y avait pas lieu de craindre des fanatiques qui, au nom d'une religion, font la guerre aux femmes et à tous ceux qui ne pensent pas comme eux. "Nous vivons une époque de sommations", déplore Kamel Daoud. Que savent, que peuvent savoir ces sociologues, ces historiens, ces philosophes de ce que vit et a vécu quelqu'un comme lui menacé de mort par les islamistes parce qu'il s'exprime librement ? Kamel Daoud dénonce les préjugés de spécialistes : "je sermonne un indigène parce que je parle mieux que lui des intérêts des autres indigènes et post-colonisés". A se vouloir à toute force anti-raciste, on se conduit comme les pires des colons, ceux qui ont choisi de maintenir des populations entières dans l'obscurantisme et la peur. Kamel Daoud annonce qu'il abandonne le journalisme. Qu'ont gagné les censeurs?
L'écrivain algérien a - heureusement - reçu le soutien de nombreux autres intellectuels (3). L'intelligence a toujours survécu à tous les dieux, à tous les inquisiteurs et à toutes les polices de la pensée. "Quand cette guerre contre l'islamisme sera terminée, écrit Riss (4), il faudra faire les comptes de toutes les lâchetés, les complaisances, les trahisons des intellos et des journalistes qui auront tout fait pour intimider et faire taire les voix contestataires."

Pour tous ces censeurs, cet extrait des "Versets sataniques" de Salman Rushdie. Et qu'ils se grattent où ça les démange!
Parmi les palmiers de l'oasis, Gibreel apparut au Prophète et se retrouva en train de débiter des règles, des règles, des règles, jusqu'à ce que les fidèles puissent à peine supporter l'idée d'une autre révélation, dit Salman, des règles sur la moindre chose, si un homme pète, il doit se tourner vers le vent, une règle sur la main à utiliser pour se nettoyer le derrière. Comme si aucun aspect de l'existence humaine n'était laissé sans règlement, libre. La révélation - la "récitation" - indiquait aux fidèles la quantité de nourriture à manger, la profondeur du sommeil, et les positions sexuelles qui avaient reçu l'autorisation divine, et ils apprirent ainsi que la sodomie et la position du missionnaire étaient approuvées par l'Archange, tandis que la loi interdisait toutes les positions où la femme était au-dessus. Gibreel dressa en plus la liste des sujets de conversation permis et interdits, et indiqua les parties du corps qu'on ne pouvait pas gratter quelle que soit la démangeaison.

(1)http://www.rtbf.be/info/medias/detail_des-medias-iraniens-renouvellent-la-fatwa-de-mort-contre-l-ecrivain-salman-rushdie?id=9219925
(2)  http://www.huffingtonpost.fr/ahmed-charai/islam-radical-kamel-daoud_b_9290366.html
(3) http://www.huffingtonpost.fr/2016/02/21/kamel-daoud-accuse-islamophobie-quitte-journalisme_n_9284162.html?utm_hp_ref=france
http://www.huffingtonpost.fr/sophie-belaich/kamel-daoud-islam-femmes-islamophobie_b_9299096.html?utm_hp_ref=france
http://www.huffingtonpost.fr/ruth-grosrichard/kamel-daoud-entre-deux-fatwas_b_9296290.html?utm_hp_ref=france

(4) "Celui croyait au logiciel, celui qui n'y croyait pas", Charlie Hebdon, 24 février 2016.
http://www.marianne.net/pourquoi-monsieur-antiracisme-valls-refuse-parler-islamophobie-100240479.html

dimanche 18 janvier 2015

Confusion

Qu'ont en commun les églises catholiques et évangéliques nigériennes et Charlie Hebdo? On se le demande. Plusieurs d'entre elles ont été incendiées par des manifestants qui veulent ainsi défendre leur Prophète injurié par Charlie Hebdo. Il est grand le mystère de la foi. Depuis sa création en 1970, Charlie a tourné en dérision bien plus souvent l'église catholique que l'islam, mais ce sont les chrétiens nigériens qui paient aujourd'hui pour de petits dessins avec lesquels ils n'ont strictement rien à voir. On aurait pu, beaucoup plus logiquement, s'attendre à ce que ce soient les morts de Charlie lâchement assassinés au nom du Prophète qu'on cherche à venger. Mais non, des foules enflammées (par qui?) s'en prennent à n'importe qui pour un dessin que tous ces gens n'ont vraisemblablement pas vu, qu'ils n'ont en tout cas pas compris. Le Prophète, tout comme Charlie, a bon dos. Tous ces manifestants fous furieux en font la démonstration tous les jours : la religion, c'est comme le sport : dangereux. "Lorsqu'elle est combinée avec l'armement moderne, écrit Salman Rushdie, la religion, cette forme médiévale de déraison, devient une véritable menace pour nos libertés. Ce totalitarisme religieux a causé une mutation meurtrière dans le cœur de l'islam et nous en voyons les tragiques conséquences à Paris aujourd'hui. (...) Les religions, comme toutes les autres idées, doivent faire l'objet de critique, de satire et, oui, méritent que nous leur manquions de respect sans avoir peur. (1)" 

(1) publié sur le site de l'English PEN, association d'écrivains qui défend la liberté d'expression, in Le Courrier international, 15 janvier 2015.



vendredi 8 février 2013

Egalité bla bla

Il est des positions qui nous prouvent que la terre est ronde. Voici un parti bruxellois, "Egalité", dont on nous dit qu'il se situerait à l'extrême gauche et qui tient des propos et a des attitudes dignes d'un ayattolah, c'est-à-dire à l'extrême droite.
"Egalité" revendique le "chahut" qu'il a organisé à l'ULB il y a un an (1) pour empêcher Caroline Fourest de s'exprimer sur les dérives que l'on peut qualifier de fascisantes de faux dévots, dangereux pour la démocratie. Tout leur discours se résumait à un incompréhensible slogan: "burqa bla bala". Tout le monde a parlé de ce chahut, se réjouit Nordine Saïdi, l'un des perturbateurs. Ceux-ci ont fait le buzz, ils en sont aussi fiers que des candidats à une vulgaire émission de télé-réalité. Mais cette réalité-ci est bien triste: ce faux chahut n'était rien d'autre qu'une vraie censure. Saïdi feint de s'étonner des suites données à l'affaire. Voilà les censeurs qui se posent en victimes, une de leurs poses préférées. 
Une pose d'autant moins crédible que Nordine Saïdi a placé sur son profil Facebook une vidéo intitulée "Breivik: le terroriste préféré de l'islamophobe Caroline Fourest". Courageusement, il affirme n'être ni l'auteur ni (de manière assez incompréhensible) le diffuseur de cette vidéo qui on l'imagine ne connaît pas les nuances et met dans le même sac une démocrate pourfendeuse de tous les intégrismes et partisane de la diversité culturelle et un assassin malade de pureté culturelle. Avec cette vidéo, la bêtise le dispute à l'abjection. 
Caroline Fourest, logiquement, a déposé plainte contre Nordine Saïdi. Celui-ci se récrie: cette plainte "est une tentative d'intimidation à son égard", dit-il dans un communiqué (2). On a du mal à le suivre: il agresse et s'étonne d'être poursuivi. D'agresseur, le voilà à nouveau victime, le pauvre homme. Il affirme se réjouir du procès qui lui est fait: il s'en servira "pour exposer à la justice pourquoi il considère Mme Fourest comme coutumière de propos islamophes".
Nous y (re)voilà: l'islamophobie, ce terme inventé par les intégristes islamistes pour interdire qu'on les critique. "Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles: l'islamophobie", écrit Salman Rushdie (qui sait de quoi il parle!) dans sa remarquable autobiographie "Joseph Anton" (3). "Critiquer la violence militante de cette religion dans son incarnation contemporaine, poursuit-il, était considéré comme du fanatisme. Une personne phobique avait des positions extrêmes et irrationnelles, c'était donc elle qui était fautive et non pas le système religieux qui revendiquait plus d'un milliard d'adeptes à travers le monde. (...) Une religion n'était pas une race. C'était une idée, et les idées résistaient (ou s'effondraient) parce qu'elles étaient assez fortes (ou trop faibles) pour supporter la critique, non parce qu'elles en étaient protégées. Les idées fortes accueillaient volontiers les opinions contraires."
On attend impatiemment de comprendre quelles mouches ont piqué des militants dits d'extrême gauche qui se rangent du côté de bigots obscurantistes. La terre est ronde. Mais peut-être le contestent-ils.

(1) lire sur ce blog "Faiblesses d'esprit", 8 février 2012.
(2) LLB, 6 février 2013.
(3) Plon, 2012, p. 400.