lundi 11 février 2019

Changeons tout

Y a pas d'avance, comme on dit en Belgique, si on veut avancer, il va falloir bouger. Et pas qu'un peu. Tout changer en fait à nos modes de vie dévastateurs pour la planète et donc pour nous-mêmes. Consommer moins, beaucoup moins, et mieux, c'est-à-dire plus intelligemment. Et vivre différemment.
Selon le bureau d'études B&L (1), il faudrait - si l'on veut éviter une augmentation de température moyenne de 1,5°C dans le monde - interdire désormais la vente de véhicules neufs pour un usage particulier, l'accès des villes aux voitures à moteur thermique et la construction de nouvelles maisons individuelles, instaurer un couvre-feu thermique, interdire dès 2020 tout vol hors Europe non justifié (pourquoi uniquement hors Europe?) ou encore obliger tout travailleur qui habite à plus de 10 kilomètres de son travail à au moins deux journées de télétravail par semaine. Il faudrait fixer des quotas sur les produits importés (tels que thé, café ou cacao, par exemple), relocaliser la production textile, réduire de plus des trois quarts nos consommations de viande, transformer les parkings en potagers.
Bref, il s'agit de modifier fondamentalement nos habitudes: fini le temps de la sacralisation de l'économie libre et du marché tout puissant, fini le temps du véhicule individuel que l'on utilise pour un oui pour un non, fini la consommation de produits venus de l'autre bout de la planète, fini notre foi en une croissance salvatrice qui s'apparente pourtant à un cancer. Il s'agit surtout d'accepter que, pour la survie de l'humanité, on nous interdise ce qui nous tient lieu de confort. Même si ce confort nous tue.
Les auteurs de ces suggestions ne se font pas d'illusions: "faire accepter à la population un ensemble de mesures complet aussi ambitieux est improbable", estiment-ils, eux qui veulent plutôt nous "aider à comprendre l'ampleur des efforts à réaliser". Ce grand changement, à la fois de points de vue et de pratiques, disent-ils, "se heurtera à nos barrières cognitives et entraînera certainement des rejets massifs". Mais, ajoutent-ils, "ne rien faire serait pire".

Ils rejoignent là ceux qui sont convaincus que tout notre système s'effondrera un jour ou l'autre (et si ce n'est pas à court terme ce le sera à moyen terme). On les appelle collapsologues. Pour eux, la collapsologie est "l'exercice transdisciplinaire d'étude de l'effondrement de notre civilisation industrielle, et de ce qui pourrait lui succéder, en s'appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l'intuition, et sur des travaux scientifiques reconnus". Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2), qui nous donnent cette définition, citent le scientifique Denis Meadows (3) selon qui ces quarante dernières années, alors que nous savions que nous courions vers le pire, "nous avons simplement continué à changer les raisons  de ne pas changer notre comportement".
Les premiers lanceurs d'alerte écologique étaient moqués. Peu nombreux sont ceux qui n'ont pas ri de René Dumont, candidat à l'élection présidentielle de 1974, caricaturé en clown triste ou en oiseau de mauvais augure. Dans ces années-là, on tentait de nous rassurer: il n'y a pas de limites au développement. Dans les années '80, rappelle Meadows, la question des limites pouvait être abordée, mais comme elles semblaient encore très éloignées, elles ne valaient pas la peine de s'y pencher. Dix ans plus tard, ces limites apparaissaient plus proches, mais le marché et la technologie allaient offrir des solutions de confiance. Depuis, le message dominant nous affirme que c'est la croissance qui nous apportera la solution, c'est elle qui nous donnera les ressources nécessaires pour affronter les problèmes.
De plus en plus, il apparaît que la croissance n'est pas la solution mais le problème. Mis à part les lobbies économiques et ceux qui les soutiennent, qui doute encore que nos ressources sont de plus en plus limitées et que leur exploitation mène l'humanité dans le mur?
L'effondrement arrivera, d'une manière ou d'une autre, les collapsologues en sont sûrs. La seule question est: quand? Demain ou après-demain? "Cela ne se fera pas en un jour. Un effondrement prendra des vitesses, des formes et des tournures différentes suivant les régions, les cultures et les aléas environnementaux. Il doit donc être vu comme une mosaïque complexe où rien n'est joué à l'avance." (2) A nous de nous y préparer, à faire preuve de réalisme, sachant que l'utopie a changé de camp. "Est aujourd'hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l'énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu'elle soit territoriale ou humaine." Et c'est bien parce que nous ne voulons pas de catastrophe qu'il faut l'avoir à l'œil, sans se mettre la tête dans le sable: "nous faisons un pas de plus en constatant  qu'il sera très difficile de l'éviter, et que nous pouvons seulement tenter d'en atténuer certains effets".
Pablo Servigne et Raphaël Stevens nous invitent à sortir de chez soi dès maintenant et "créer des pratiques collectives, ces aptitudes à vivre ensemble que notre société matérialiste et individualiste a méthodiquement et consciencieusement détricotées au cours ces dernières décennies. Ces compétences sociales sont notre seule vraie garantie de résilience en temps de catastrophe".
Ces questions, fondamentales pour l'humanité et son avenir, seront-elles dominantes dans le Grand débat en France? On a des doutes. Les populistes font, à leur sujet, comme les ultra-libéraux (et, il faut bien le dire, la grande majorité des partis politiques et de la population) les mêmes gestes que les trois petits singes: surtout ne pas savoir. Et faire semblant de croire. A qui ou à quoi? Ni la technologie, ni la croissance ni un deus ex machina ne nous sauvera de notre aveuglement et de notre attachement au confort.

(1) https://www.marianne.net/societe/rechauffement-climatique-scenario-noir?_ope=eyJndWlkIjoiMWRhMjc0MDM2MDEzNTMyNzJkNjYxMmIyOWM2M2NiMDAifQ%3D%3D
(2) Pablo Servigne et Raphaël Stevens, "Comment tout peut s'effondrer - petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes", Seuil, 2015.
A lire aussi: http://www.socialter.fr/fr/module/99999672/748/pablo_servigne__qleffondrement_a_dj_commencq
(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Dennis_Meadows

vendredi 8 février 2019

Jeunes pousses et vieux délires

La Ministre flamande de l'Environnement vient de démissionner. Joke Schauvliege avait affirmé que les jeunes Belges qui ont pris l'habitude de manifester chaque jeudi pour l'amélioration du climat et donc pour la préservation de leur avenir sont manipulés. "Je sais qui se cache derrière ce mouvement, tant pour les manifestations dominicales que pour les marches des jeunes pour le climat. On me l'a aussi dit à la Sûreté de l'Etat. Je peux vous garantir qu'il y a plus, derrière tout cela, que des actions spontanées de solidarité pour le climat." (1) Bref, une belle déclaration dans l'air du temps, complotiste et  mensongère, digne d'un Ubu Trump. Déclaration d'ailleurs très vite démentie par le patron des services de renseignement qui affirme ne pas faire suivre les manifestants pour le climat. Elle a donc démissionné: "je n'ai pas voulu travestir la vérité, mais je suis allée trop loin", s'est-elle excusée tout en maintenant, si on la comprend bien, qu'il y a une part de vérité dans ses délires.
C'est cette même curieuse ministre de l'Environnement qui avait auparavant affirmé que "un arbre a toujours eu pour vocation d'être coupé". (2) Sans doute dans sa même logique, un chevreuil ou un faisan ne vit-il que pour être mangé, un terrain vague n'existe-t-il que pour être recouvert de béton ou des terres agricoles ne peuvent-elles qu'être transformées en zone industrielle ou commerciale.
Les populistes veulent en finir avec l'élite qui occupe le pouvoir. Comment savoir ce qu'est l'élite? Et quels sont les critères qui amènent à en faire partie? Joke Schauvliege y appartient-elle ? Si c'est le cas, il faut en effet se débarrasser de cette élite pour la remplacer par des gens intelligents. Juste intelligents, qu'ils appartiennent ou non à l'élite.
Dans un peu plus d'un mois (le 16 mars, nous indique Wikipedia), ce sera l'anniversaire de l'ex-ministre flamande de l'Environnement. Si quelqu'un veut lui faire un cadeau utile, il pourrait lui offrir "La vie secrète des arbres" de Peter Wohlleben. (3) Elle pourra y découvrir un monde qu'elle ignore, fait d'échanges, de liens, de ce qu'on pourrait même appeler solidarité. 
Elle comprendrait alors que les arbres sont comme les jeunes humains: ils ont envie de vivre.

Les jeunes invitent à une grève générale pour le climat le 15 mars et à signer leur pétition:
http://globalclimatestrikeforfutur.wesign.it/fr

(1) https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/sous-le-feu-des-critiques-la-ministre-schauvliege-demissionne-5c59ab179978e2710e1256f0
(2) https://www.levif.be/actualite/belgique/marquee-par-de-lourdes-controverses-qui-est-joke-schauvliege/article-normal-1088499.html
(3) version française aux éditions Les Arènes, 2017.

mercredi 6 février 2019

Notre démocratie

Une démocratie ne peut vivre sans débat. Bien sûr, le président français qui entendait bousculer les vieux partis et l'ensemble du système politique aurait dû, dès le début de son mandat, ouvrir des espaces de dialogue, plutôt que s'instituer, de manière infatuée, comme un président jupitérien. Il n'ouvre le débat, depuis la mi-janvier et pendant deux mois, que sous la pression des Gilets jaunes. Mais il le fait. Le Grand débat national invite chacun à vider son sac (et on sait qu'il est sans fond pour certains) et surtout à émettre des propositions. 
Mais de très nombreux G.J. refusent d'y participer. La CGT fait de même, préfèrant rester dans une certaine tradition française: celle de la rue et des slogans. 
On a le droit de critiquer la forme de ces débats, mais d'une part chacun est libre d'en organiser, et d'autre part on a du mal à comprendre ceux qui se plaignent de ne pas être entendus et qui refusent les occasions de se faire entendre. Il y a, c'est vrai, mille raisons de trouver la démocratie imparfaite, mais ceux qui refusent de participer au dialogue se rendent inaudibles et donnent l'impression de vouloir rester dans l'entre-soi et de préférer conserver ces imperfections pour pouvoir continuer à grogner. 
"Quand partout dans le monde, écrit Télérama, des régimes brutaux plaquent leur main de fer sur les bouches dissidentes, et que nos propres institutions, rouillées, n'en finissent plus de grincer, déclarer pompeusement ce débat mort-né et refuser d'y participer semble irresponsable." Olivier Pascal-Mousselard rappelle les débats de l'Agora athénienne, du Forum romain, de la salle du Manège en 1789, d'Occupy Wall Street tout récemment. "L'audace, l'imagination et la responsabilité de chacun contribuaient grandement à (la) réussite (du débat). Ce serait un beau pari que la France, qui n'a pas - contrairement à l'Italie, la Hongrie, la Pologne, les Etats-Unis et tant d'autres - cédé le mégaphone à ses leaders populistes, permette enfin aux fragiles, aux sincères et aux taiseux de s'exprimer; que l'exigence de la réflexion l'emporte sur le ping-pong des opinions." (1)
Les sondages constatent que sur le plan politique le mouvement des G.J. profite d'abord et avant tout à une Marine Le Pen qui vivotait depuis son deuxième tour catastrophique de la dernière élection présidentielle. Son parti, RN-ex-FN, n'a pas la moindre idée de ce qu'est un débat. C'est un parti de chef.

Le maire de Ciron, en Indre, a organisé un débat auquel a participé une trentaine des 580 habitants de la commune (2). 5 % de la population. On ne nous écoute pas, se plaint une part importante des citoyens qui paraît avoir d'autres priorités que de venir débattre un samedi en fin d'après-midi. Le maire constate par ailleurs que "ce n'est pas si simple de réunir quinze personnes pour constituer une liste" pour les élections municipales. Parmi d'autres, une revendication dans ce débat: la prise en compte du vote blanc. Absurde, n'est-il pas? Des électeurs refusent de faire un choix électoral, estimant ne trouver aucun parti, aucune liste qui réponde à leurs attentes mais n'ont pas le temps ou le courage ou les deux de se présenter eux-mêmes au suffrage. Voilà qui me rappelle une anecdote (peut-être déjà rapportée ici): la maire d'un petit village de l'Indre se fait virulemment interpeller par un de ses administrés: "Vous ne pensez qu'à vous en mettre plein les poches!". Elle lui répond que si c'était là son objectif elle aurait choisi une autre activité que celle de maire rurale qui lui coûte plus qu'elle ne lui rapporte. Et elle l'invite, s'il est insatisfait, à se présenter aux prochaines municipales, bref, à prendre ses responsabilités. Réplique du grognon: "Vous rigolez? Si c'est pour avoir autant d'emmerdes que vous...".
Autre revendication dans ce même débat de Ciron: la possibilité de révoquer les élus. Elle existe pourtant depuis le début du sytème démocratique que nous connaissons. Elle s'appelle élection.
Encore faut-il y participer: les électeurs de Thizay, en Indre toujours, étaient invités dimanche dernier à élire, suite à des démissions, quatre nouveaux conseillers municipaux. Seuls un tiers d'entre eux se sont déplacés pour choisir leurs représentants (3). 
On voit par là que la démocratie, il ne suffit pas de la réclamer dans la rue. Elle n'est pas qu'un concept qui vit d'un claquement de doigt. Elle est avant tout une question de responsabilité personnelle.

(1) Olivier Pascal-Mousselard, "Débat, acte I", Télérama, 16.1.2019.
(2) "Grand Débat: Ciron donne le la", La Nouvelle République - Indre, 4.2.2019.
(3) "Un seul tour a suffi pour élire quatre conseillers",  La Nouvelle République - Indre, 4.2.2019.

lundi 28 janvier 2019

La maison brûle

Les bonnes nouvelles se font trop rares pour ne pas se réjouir de celle-ci: les jeunes descendent nombreux dans la rue pour pousser les élus à agir en faveur du climat.
A Bruxelles, pour leur troisième rendez-vous, les lycéens et les étudiants du supérieur étaient 35.000. (1) Bien décidés à poursuivre leur mouvement tant que le gouvernement n'aura pas agi de manière ferme pour préserver leur avenir. Un avenir totalement incertain et inquiétant du fait de la pusillanimité des politiques et de la volonté d'une majeure partie de la population de toujours consommer plus.
La Suédoise Greta Thunberg (16 ans) a lancé le mouvement en manifestant seule chaque vendredi face au parlement suédois, en se rendant à la Conférence internationale sur le climat en Pologne, puis, tout récemment, au Forum de Davos, pour interpeller les décideurs.  "La maison brûle, dit-elle. Les adultes disent qu'il faut donner de l'espoir aux jeunes. Je ne veux pas de votre espoir. Je veux que vous commenciez à paniquer." (2)
Son exemple a rapidement été suivi en Belgique, en Suisse, en Allemagne. "Ne vous laissez pas intimider par les vieux aigris qui demandent ce que vous entreprenez vous-mêmes en faveur du climat", a lancé un des jeunes porte-parole belges. Ils ont renvoyé dans les cordes Marie-Christine Marghem, l'incompétente et méprisante Ministre fédérale de l'Energie, qui leur promet des coachs climat dans leurs écoles. Ils veulent des mesures structurelles fortes, pas des gadgets qui les infantilisent. Ils appellent les politiques à écouter les scientifiques, à mettre en place un plan climatique ambitieux et contraignant qui limite le réchauffement climatique à 1,5°C. Ils veulent que la Belgique devienne neutre en carbone avant 2050. Et constatent que ce pays qui compte quatre ministres de l'Environnement n'a aucune vision sur le climat. Solidarité avec les pays du sud et transition écologique sociale sont leurs autres revendications. (3)
En Allemagne, les jeunes se mobilisent plus particulièrement contre les centrales à charbon responsables d'une importante pollution (4).

Hier, 70.000 Belges manifestaient dans les rues de Bruxelles pour appeler les politiques à bouger enfin. Message non reçu. L'essentiel de la classe politique garde un regard narquois, voire méprisant, sur ces mobilisations. Bart De Wever estime que, plutôt que de manifester, les jeunes feraient mieux d'aller à l'école, pour pouvoir travailler à l'amélioration des technologies pour lutter contre le réchauufement climatique (5). Il ne veut pas comprendre l'urgence, pas comprendre qu'aucune technologie ne nous apportera la solution. Que c'est un changement radical de société qui seul peut sauver la planète. Y compris celui du système démocratique électif: les élus n'osent toujours pas affronter réellement les problèmes urgents de peur de ne pas être réélus. Ils sont pathétiques. La maison brûle, mais ils ont peur de perdre leur siège. Nous le sommes aussi. L'effondrement nous guette et nous sommes en train de nous demander où nous irons en vacances l'été dernier.

(1) https://www.lalibre.be/actu/belgique/la-troisieme-marche-des-jeunes-pour-le-climat-a-bruxelles-fait-le-tour-du-monde-5c4ac3fcd8ad5878f03ab9f1
(2) https://www.levif.be/actualite/environnement/greta-thunberg-eclipse-patrons-et-presidents-au-forum-de-davos/article-normal-1083923.html
(3) https://www.levif.be/actualite/belgique/students-for-climate-la-protestation-ne-peut-que-grandir/article-normal-1083913.html
(4) Arte, Journal, 25.1.2019, 19h45.
(5) RTBF - La Première, Revue de presse, 28.1.2019, 8h30.

mercredi 23 janvier 2019

Des attentes excessives

Les Gilets jaunes conspuent les élus et vouent une véritable haine à l'actuel président de la République. Qu’ont-ils donc fait pour être l’objet d’un rejet aussi violent ?
En France plus encore qu’en Belgique, les citoyens ont tendance à tout attendre de leurs élus : à eux de prendre en charge la société dans tous ses aspects. Je paie des impôts, trop d’ailleurs, donc je suis en droit d’attendre « tout » et tout de suite de ceux qui me représentent à tous les niveaux. Y compris qu’ils agissent comme je pense.  « C’est une spécificité française, affirme Gilles Finchelstein de la Fondation Jean Jaurès : on croit, à l’excès sans doute, que la politique peut faire beaucoup. »[1] Ce que confirme le philosophe André Comte-Sponville : « Les Français attendent tout de l’Etat, comme si c’était lui qui allait créer des emplois, de la richesse, du bien-être ! -, puis lui reprochent de les avoir déçus… Nos hommes politiques, pour gagner les élections, font semblant de croire à cette toute-puissance de l’Etat, voire finissent par s’en convaincre. Puis perdent les élections suivantes, faute d’avoir pu tenir leurs promesses… C’est toujours le cycle de l’espoir et de la déception. Mieux vaudrait apprendre à vouloir, à agir – mais on ne le peut que sur ce qui dépend de nous. »[2]  La journaliste allemande Helen Bömelburg lui fait écho : « Paradoxalement, on attend encore beaucoup de l’Etat en France. Il doit traditionnellement tout régler : il intervient dans tous les gros contrats industriels – on l’a vu pour Alstom, dont la vente n’a pas été négociée par le conseil d’administration mais directement par le président Hollande. Quand une canalisation éclate dans la rue d’un village on n’appelle pas le plombier mais le maire. Nous, les Allemands, on nous ferait confiance pour réparer nous-mêmes les dégâts sur le champ. »[3]
Est-ce parce que les Français ont un idéal de société trop élevé qu’ils se tournent vers les politiques pour les aider à l’atteindre et les critiquent dans le même temps parce qu’ils savent qu’ils n’y arriveront jamais ? Une étude fait apparaître que la France a un PIB par habitant élevé mais un déficit de satisfaction. "La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer", affirme l'écrivain Sylvain Tesson. « Les Français se disent beaucoup moins heureux que ce que laisseraient prédire leurs conditions de vie objectives, explique l’économiste Claudia Senik[4], professeure à la Sorbonne. Comme si, à l’échelle européenne, le seul fait de vivre en France réduisait de 20 % la probabilité de se déclarer très heureux. » En France, dit-elle encore, « le rapport à l’Histoire, au passé et à l’avenir est problématique : on veut protéger l’existant, une France éternelle et immuable, au détriment de l’innovation, de l’avenir. » L’économiste compare la France et le Danemark, situés aux deux extrémités du tableau : les Français ont une vision du bonheur utopique, alors que « les Danois ont des aspirations réalistes, on leur inculque une morale de la responsabilité individuelle – c’est à eux de se débrouiller pour contribuer au bien commun. »  Que peut faire le politique s’il est seul responsable du bonheur de citoyens foncièrement insatisfaits?                                                         
Les Français n’ont cependant pas, loin s’en faut, le monopole de la grogne. Un peu partout dans le monde, elle a pris en otage l’opinion publique. D’après le World Happiness Report de l’ONU publié en mars 2017, la Norvège est, selon une série de critères, le pays le plus heureux du monde. « Mais si les Norvégiens sont heureux, pourquoi y a-t-il autant de commentaires  pleurnicheurs et malheureux sur les réseaux sociaux au sujet des réfugiés, des hommes politiques et de la bureaucratie », s’interroge Dagbladet.[5] Peut-être parce que l’époque est  à la plainte, peut-être parce que les réseaux sociaux sont devenus à la fois le réceptacle et le haut-parleur de grognes irraisonnées. La mode est à la bougonnerie.
Heureusement, nombre d’associations font évoluer positivement la société, sans attendre que les élus leur ouvrent la voie. L’émission de France Inter  « Carnets de campagne »[6]  donne, depuis plus de dix ans, la parole à des entrepreneurs, au sens premier du mot, à des responsables d’associations, de coopératives, d’organismes  qui travaillent à redynamiser le milieu rural, à tisser des liens, à développer des projets en économie sociale et solidaire, à soutenir les initiatives de développement durable et d’autonomisation, etc. L’émission se présente comme « le rendez-vous des solutions d’avenir à toutes les questions de vie, de consommation, de formation, de santé, de production, de culture ou d’habitat » et met en lumière les « invisibles des campagnes et des villes et leurs initiatives et inventions ». Dans le sillage de l’émission de Philippe Bertrand sont nés des Cafés des Bonnes Nouvelles[7] qui entendent sortir de la culture de la grogne « pour partager ce qui va bien », diffuser des initiatives positives, soutenir des dynamiques. Pourquoi toute cette dynamique est-elle autant occultée par une grogne finalement très irrationnelle  ? Il y a urgence à créer, en France, des structures de dialogue et de participation citoyenne.

(Note: la majeure partie de ce billet est extraite d'un projet de livre que j'avais intitulé "Pour en finir avec la classe politique - vers une démocratie citoyenne". Projet qui n'a pas trouvé preneur...)




[1]  France Inter, 29.9.2016, entre 8h20 et 9h.
[2] A. Comte-Sponville, "C'est chose tendre que la vie".
[3]  [3]  « Les Allemands, si loin, si proches »,  Stern, 18.09.2014, in Le Courrier international, 02.10.2014.
[4] « Malheureux comme un Français », interview de Claudia Senik, par Juliette Cerf, Télérama, 10.12.2014.
[5]  « Le bonheur est dans le Nord », in Le Courrier international, 23 mars 2017
[6] du lundi au vendredi de 12h30 à 12h45.
[7]  https://cafebn.wordpress.com

lundi 21 janvier 2019

Les Gilets jaunes par les nuls *

Que veulent encore les Gilets jaunes? Qui le sait? Eux affirmaient que l'objectif de leurs manifestations de samedi était d'être plus nombreux que le samedi précédent. Sacrée ambition! A Paris, ils ont défilé en boucle. Tourner en rond semble leur convenir. Difficile évidemment de connaître leurs revendications quand on voit que leurs différentes chapelles se disputent entre elles, que certains de celles et ceux qui se sont battus depuis le début replient pavillon tant ils et elles (surtout elles) se font insulter et même menacer de mort par d'autres G.J. (1)
Les agressions, parfois très brutales, de journalistes se poursuivent en Belgique comme en France. Ce mouvement est investi notamment par des hommes violents convaincus d'avoir tous les droits, et d'abord celui de cogner. Il est temps que cette hystérie fascitoïde s'arrête. Une sous-préfète me disait récemment être effrayée par le risque totalitaire qu'on soupçonne dans ce mouvement.
Disons-le sans détour: certains des G.J. les plus suivis (tant par d'autres G.J. que par la presse et par les partis extrémistes) ont une très mauvaise haleine. Ils dégagent une odeur d'égout. Ces nuisibles sont des propagateurs de haine, d'antisémitisme, de complotisme, d'analyses brutales et inquiétantes.  (2) Le magazine Marianne disait récemment de l'un d'eux qu'il n'était ni facho, ni anar, ni complotiste. En fait, il est tout cela à la fois et bien plus. Il répercute n'importe quelle information, même les plus idiotes et les plus inadmissibles, avant de s'empresser d'effacer celles qu'on lui reproche. Son excuse: il ne savait pas. Et c'est bien là l'énorme problème de ce mouvement, être composé de gens qui ne savent pas, d'analphabètes de la démocratie. Et même de la civilité.
Ils se plaignent de ne pas être entendus, mais refusent de participer aux débats organisés, pour tenter de voir clair dans leurs demandes, par l'Etat. Sont-ils donc rétifs au dialogue? Ont-ils peur de ne pas être d'accord entre eux, de se trouver face à des gens qui ne pensent pas comme eux? Il n'y a pas de démocratie sans débat. Quelqu'un les comprend-il encore? Où est leur logique (s'il y en a une)? Faut-il encore faire appel aux sociologues pour tenter de comprendre leur mouvement? Ne faudrait-il pas plutôt se faire éclairer par des psychologues?

(1)  https://www.huffingtonpost.fr/2019/01/17/attaques-sur-facebook-ces-gilets-jaunes-decident-de-jeter-leponge_a_23645537/?utm_hp_ref=fr-homepage
(2) https://www.nouvelobs.com/politique/20190114.OBS8414/eric-drouet-et-maxime-nicolle-que-nous-apprennent-leurs-pages-facebook.html
* (Re)lire sur ce blog "Les Gilets jaunes pour les nuls", 12.1.2019.

vendredi 18 janvier 2019

Sobriété

Les Gilets jaunes exigent une amélioration du pouvoir d'achat. Qui ne le souhaiterait? Mais pour acheter quoi?
Bien sûr, il y a trop de familles dans le besoin, trop d'isolés qui ne s'en sortent pas, trop de gens pour qui les fins de mois tombent le 15. Mais il y a aussi des besoins nouveaux qui nous coûtent cher.
"Il a vraiment augmenté le pouvoir d'achat? Non, peut-être" (1). Ainsi l'économiste belge Philippe Defeyt, de l'Institut pour un Développement durable, titre-t-il une note du 6 janvier dernier. Dans laquelle il constate que la consommation a, elle en tout cas, "augmenté qualitativement et quantitativement" depuis le début du siècle.
Il constate que le nombre de voyages en avion pour des vacances d'au moins quatre jours a doublé de 2000 à 2017. Dans le même temps, le parc automobile a augmenté de 20% et le nombre moyen de véhicules par ménage de 15%. La mobilité routière en voiture a progressé de 16% (alors que la distance moyenne parcourue par habitant est revenue à son niveau de 2000). Le pourcentage de ménages propriétaires d'au moins un téléphone mobile est passé de 45 à 98%. La proportion de ménages équipés d'un lave-vaisselle est passé de 41 à 62%. Les exemples se suivent et montrent que si nous avons parfois des fins de mois difficiles c'est aussi parce que nous dépensons plus. Nos frais en communication (Internet, appareils divers, abonnements aux différentes formes de télé, etc.), nos déplacements, y compris pour nos loisirs, notre équipement en appareils électroménagers ont fortement progressé, parce que nous avons rendu toutes ces dépenses indispensables dans nos vies.

Certains voudraient voir une similitude entre le mouvement des Gilets jaunes et celui de mai '68. Ils se trompent sur bien des points. Mai '68 dénonçait notamment la société de consommation. Novembre '18 indique plutôt une volonté de consommer plus.
Le grand débat qui débute en France devrait être l'occasion de repenser les taxes en même temps que notre consommation. On peut effectivement imaginer de taxer moins les produits de première nécessité, pour autant qu'ils répondent aux critères des circuits courts et d'une alimentation de qualité, respectueuse, dans ses modes de production, de l'environnement.
Et on peut donc, à l'inverse, envisager de taxer plus les produits qui ne répondent pas à ces critères, de taxer plus les produits de luxe, les produits polluants, de taxer les marchandises aux kilomètres parcourus. De taxer - enfin! - le kérosène, les billets d'avion, les voyages en navires de croisière.
Pour cela, il est indispensable de modifier les règles internationales, de quitter le principe de la libre concurrence entre les produits. Ils ne se valent pas tous, ils n'occasionnent pas tous les mêmes dégâts à la planète. Pour cela, il nous faut plus d'Europe, certainement pas moins. Pour cela, nous avons à lutter contre cette publicité qui pollue nos écrans, nos esprits et nos portefeuilles. Pour cela, il nous  faut accepter de consommer moins, avoir envie d'être plus sobres.

Post-scriptum:
https://plus.lesoir.be/201499/article/2019-01-19/le-kroll-du-jour-sur-le-salon-de-lauto
"j'étais peut-être un bourgeois moi aussi mais je n'étais pas écoresponsable, je roulais en 4x4 diesel - je n'aurais peut-être pas fait grand-chose de bien dans ma vie, mais au moins j'aurais contribué à détruire la planète",
"c'est un petit être impulsif le consommateur, bien plus impulsif que le bœuf",
Michel Houellebecq, Sérotonine, Flammarion, 2019.

(1) "Non, peut-être" est la manière bruxelloise (et tellement belge) de dire "oui, bien sûr". 


jeudi 17 janvier 2019

Des nouvelles de la France profonde

"La Vieille Gaule recherche jeunes pêcheurs" titre la Nouvelle République - Indre ouest. Comment faire en sorte que les jeunes aient la pêche en rejoignant une association de pêcheurs qui a pour nom  "La Vieille Gaule"? Disons-le comme on le pense : il n'est pas très bandant.

Voilà des nouvelles de la France profonde. Mais comment appelle-t-on l'autre France? La France légère, la France de surface, la France superficielle?

Dans la même série, (re)lire sur ce blog
"Des nouvelles de la France profonde", 17.6.2018, 10.10.2017 et 8.10.2016;
"Pour éviter le torticolis", 1.8.2016;
"Carnet rose", 2.8.2016

(1)  16.1.2019.

dimanche 13 janvier 2019

Froid dans le dos

Est-il encore question de revendications chez les Gilets jaunes? Ou plus simplement d'occuper les rues et les places, de montrer qu'ils existent et qu'ils ont tous les droits? Y compris de pratiquer les actes les plus infâmes?
Hier à Rouen, ce qui s'apparente à des milices G.J. a tabassé une équipe de journalistes de LCI (1). Et d'autres équipes de journalistes ont été agressées ou menacées dans d'autres villes (2).
Pendant ce temps à Paris, un homme qui se prétend journaliste Gilet jaune traque les élus et les journalistes pour les interroger sur le vif (3). Vraisemblablement sans carte de presse, en tout cas sans respect de la déontologie du métier, sans aucune objectivité et sans recul, il confond interview et interrogatoire, journalisme et justice. Son interlocuteur est, avant même qu'il ne l'aborde, déjà condamné, à partir d'arguments issus de l'imagination de ce procureur des rues, caché derrière sa caméra et enfermé dans ses certitudes. On ne doute pas qu'il provoquera, lui aussi, l'admiration du MélenChe: Fouquier-Tinville est réincarné (4).
Après neuf samedis consécutifs d'occupation (et de dégradation) de l'espace public, ce mouvement est toujours aussi incapable de se structurer et de porter des demandes collectives.
Et il voudrait donner la parole directement au peuple? Ce peuple-là, ensauvagé, effraie. Quelle attitude auront certains G.J. vis-à-vis de journalistes qui, avant un référendum, auraient le culot de faire leur travail, c'est-à-dire de confronter les points de vue, de mettre en perspective la question en débat, de jouer le rôle qui est le leur: critique et indépendant?
Quelle société totalitaire nous préparent les Gilets jaunes?

Post-scriptum: à lire cet article sur le même sujet et sur celui de la haine sur les réseaux dits sociaux ("Nausée", 10 janvier):
https://www.rts.ch/info/suisse/10134960--les-reseaux-sociaux-sont-devenus-le-caniveau-des-bassesses-humaines-.html

(1)  https://www.lavenir.net/cnt/dmf20190112_01280669/video-des-journalistes-de-la-chaine-lci-attaques-par-des-gilets-jaunes-a-rouen
(2)  https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/01/13/gilets-jaunes-plusieurs-journalistes-pris-a-partie-lors-de-l-acte-ix_5408480_3224.html
(3) https://www.marianne.net/societe/aphatie-tapie-crespo-mara-cet-inquietant-journaliste-gilet-jaune-autoproclame-qui-traque-les
(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine_Fouquier-Tinville