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mardi 30 janvier 2024

Grogne des procrastineurs

Le secteur agricole est en pétard un peu partout en Europe de l'ouest. Les agriculteurs néerlandais se sont mobilisés pour s'opposer à la décision de leur gouvernement de faire baisser les émissions d’azote en réduisant les cheptels, notamment de vaches laitières. Les agriculteurs flamands ont manifesté aussi pour l’azote. Puis, leurs confrères allemands pendant des semaines contre le projet de leur gouvernement de supprimer les aides publiques au diesel agricole. Maintenant, c’est la France. Et la Wallonie suit.
Le Vif (1) publie une interview de Philippe Baret, ingénieur agronome à l’UCLouvain et spécialiste du monde agricole belge et européen.

Pour Philippe Baret, "’il y a un effet de contagion et une bonne part d’opportunisme à moins de six mois du scrutin européen. Les agriculteurs savent très bien que la politique agricole européenne sera mise sous pression en cas de changement de majorité au Parlement et à la Commission UE. En réalité, c’est un bras de fer ancien qui se poursuit aujourd’hui. Il faut rappeler que près d’un tiers du budget européen est attribué à l’agriculture".
Faute de consensus entre ses Etats membres, l’Union européenne a récemment allongé de dix ans l'autorisation d'utilisation du sur le glyphosate. "Il existe évidemment tout un écosystème rassemblant des acteurs du secteur agricole, du secteur chimique et du secteur financier qui forment une masse d’influence pour faire reculer ou retarder les avancées au niveau écologique mais aussi de la santé." Phlippe Baret rappelle que la plupart des directives dont les agriculteurs dénoncent la lourdeur "poursuivent un objectif de santé avant tout et pas seulement écologique. (...) Les directives sont là pour améliorer la qualité de ce qu’il y a dans nos assiettes et la santé des gens."

"Le problème principal est, en fait, interne au monde agricole, pas au niveau de la Commission. D’un côté, les gros exploitants, soit 20 % des agriculteurs, qui font de plus en plus de bénéfices, absorbent néanmoins 80 % des subventions européennes. De l’autre, les petits exploitants, soit 80 % des agriculteurs, qui sont de plus en plus sous pression, ne touchent que 20 % des subsides. C’est cette inégalité-là qui est, à mon sens, à la base des problèmes du monde agricole."
"En Belgique, il y a des fermiers qui gèrent 1 200 hectares en pommes de terre et qui exploitent d’autres agriculteurs qui travaillent pour eux. Cette configuration est encouragée par le secteur agro-alimentaire et de la grande distribution. Au lieu de bloquer les routes et de gêner les citoyens, les tracteurs devraient faire le siège des supermarchés comme Aldi, responsables d’une course aux prix les plus bas et aux profits."

Les agriculteurs se plaignent d'un excès de contraintes administratives, mais certains contrôles ont été facilités. "Lorsqu’on reçoit des subsides surtout à une telle échelle, cela suppose des contrôles, donc de l’administratif. C’est logique. Le contrôle par satellite, lui, est en réalité une simplification pour les agriculteurs. Exemple : un fermier doit semer son couvert végétal pour le 11 novembre. Le 8, le satellite constate que ce n’est pas fait. Un sms prévient l’exploitant que le satellite repassera le 11, avec une sanction à la clé cette fois. Avant, l’agriculteur devait envoyer lui-même la preuve avec des photos quadrillées qu’il coloriait. Et les contrôles étaient aléatoires. Désormais, ils sont systématiques mais simplifiés. (...) "Toutes ces mesures n’ont pas été décidées sans concertation avec le monde agricole. Les syndicats étaient autour de la table pour les négocier et aujourd’hui ils sont dans la rue pour dénoncer ce qu’ils ont négocié. (...) Si vous consultez le registre des lobbies européens, vous verrez que la Copa-Cogeca, qui regroupe les principales organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne, est dans les bureaux de la DG Agri de la Commission tous les jours. La politique agricole commune (PAC) a pris un an de retard à cause des négociations."

Philippe Baret rappelle que le patron du grand syndicat FNSEA en France est le président du conseil d’administration du groupe Avril (Ndlr : qui est le numéro 1 des huiles alimentaires, comme Puget, Lesieur, et qui compte des filiales dans 18 pays). L'agronome est "inquiet du rôle simpliste que ces grands syndicats jouent par rapport à la mue indispensable du monde agricole". Selon lui, les grands syndicats agricoles mènent "un combat d’arrière-garde pour maintenir le vieux monde. Ce n’est pas représentatif de l’ensemble des agriculteurs. Ce n’est qu’une partie des agriculteurs qu’on retrouve sur les barrages routiers et dans la rue. La transition du modèle du passé vers le modèle de demain est inévitable. Ce n’est pas qu’une question écologique. C’est avant tout une question de système agricole. Les agriculteurs eux-mêmes sont les premières victimes du changement climatique, du manque d’eau… Ils savent depuis le début des années 2000 qu’il va falloir changer. Mais voilà, on a procrastiné et aujourd’hui la transition fait plus mal. Il y a sûrement des choses à négocier et à revoir. Mais ce qui m’inquiète le plus avec ces mouvements d’agriculteurs, c’est de savoir si ces manifestants ont un projet au-delà de la grogne et sont-ils vraiment dans l’optique de changer ?"
"On est dans le populisme tel que le définit l’historien Pierre Rosanvallon. (...) Pour lui, le populisme c’est la politique négative : on râle, on critique, mais on ne propose rien ou presque. Or le mouvement agricole tel que je le vois aujourd’hui dans les rues ne me semble pas avoir, jusqu’ici, de proposition à faire pour l’avenir. Il est juste dans la grogne – trop d’administratif, pas assez de revenus… –, sans aucun projet.

(1) par Thierry Denoël, 27.1.2024.
https://www.levif.be/societe/environnement/agriculture/agriculteurs-au-lieu-de-bloquer-les-routes-ils-devraient-faire-le-siege-daldi/

lundi 20 février 2023

Toujours pas de pluie

Nous sommes le 20 février. Voilà 31 jours qu'il n'a pas plu en ce mois qui fut longtemps très pluvieux en nos pays, sinon quelques gouttes trop rares pour espérer atteindre la nappe phréatique. Les nappes sont basses à la fin d'un hiver trop sec. Les prévisionnistes nous annoncent un été catastrophique, de sécheresse, d'incendies multiples sans doute, de morts d'arbres, d'effondrement de la biodiversité.
Si nous étions logiques, si nous étions responsables, nous attendrions de nos élus à tous les niveaux de pouvoir qu'ils prennent des mesures fortes pour s'attaquer maintenant, tout de suite, immédiatement, au réchauffement climatique. Pas à l'horizon 2030 ou 2050, mais maintenant. Et nous les accepterions. Mais on n'entend rien, on ne voit rien. La réforme des retraites a pris toute la place. Au rythme où se dégrade la situation, qui sera encore là en 2030 ou 2050 pour toucher sa pension de retraite ?
Nous ne voulons pas comprendre ce qu'il se passe, nous ne voulons pas voir que nous sommes incapables de quitter notre confort dégradant. Nous voulons vivre comme toujours, surtout ne rien changer à nos mauvaises vieilles habitudes. Il faudrait éliminer le mot toujours de notre vocabulaire.
Et que les présentatrices et présentateurs météo cessent de présenter comme belle une journée ensoleillée et triste une journée de pluie. Il n'y a pas plus beau qu'une journée de pluie.

jeudi 12 mai 2022

Changer de cap

Hier encore, je me désolais. Aujourd'hui, je me réjouis. En écoutant ces récents diplômés d'AgroParisTech qui appellent à déserter le monde économique pour lequel ils ont été (dé)formés. Ils nous donnent de l'espoir.
« Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fiers d’obtenir ce diplôme, à l’issue d’une formation qui nous pousse à participer aux ravages écologiques et sociaux en cours. Nous ne considérons pas ces ravages comme des ‘enjeux’ ou des ‘défis’ à relever », ont-ils déclaré au cours d'une cérémonie de remise des diplômes le 30 avril dernier.

Sur le site de Charlie Hebdo (1), Jacques Littauer rappelle que "AgroParisTech, fondée en 2007, est l’héritière de trois établissements prestigieux : l’institut national agronomique Paris-Grignon ; les « eaux et forêts » ; et l’École nationale supérieure des industries agricoles et alimentaires (ENSIA). Mais il fallait un nom anglais moche. Le vrai est « institut national des sciences et industries du vivant et de l’environnement ». Or, justement, le vivant est la préoccupation de ces jeunes diplômés, qui estiment que « l’agro-industrie mène une guerre au vivant et à la paysannerie ». Et, après 3 ou 4 ans d’études sur le sujet, ils savent de quoi ils parlent."
Le groupe d'anciens étudiants, écrit La Libre (2), a dénoncé les débouchés classiques de leur cursus, dans l'industrie alimentaire, les semences OGM et l'agriculture intensive. "À nos yeux, ces jobs sont destructeurs et les choisir, c'est nuire en servant les intérêts de quelques-uns", estiment-ils. "Si notre cursus à AgroParisTech nous a mis en avant ces débouchés, on ne nous a jamais parlé des diplômé.es qui considèrent que ces métiers font davantage partie des problèmes que des solutions et qui ont fait le choix de déserter".
"Ils estiment, écrit Jacques Littauer, que les start-up et l’innovation ne sauveront qu’une seule chose – le capitalisme – et pas eux, ni la Terre, ni les animaux, ni nous. Croissance verte ? Transition écologique ? Économie verte ? Développement durable ? Très peu pour eux, qui estiment que pour être durable, notre société devrait se débarrasser de « l’ordre social dominant ». Destinés à devenir les « cadres » de notre société, et des sociétés commerciales, ces jeunes gens refusent de faire semblant." (...) "Loin de prétendre avoir toutes les solutions, ils reconnaissent « douter ». Mais ils veulent tendre la main aux anciens diplômés, qui négocient avec leur conscience, ou détournent le regard sur ce que fait leur entreprise." (...)
"Si vous voulez faire briller vos yeux, vous pouvez regarder la vidéo (2) de ces jeunes gens honnêtes, courageux, et chaleureusement applaudis. Sept minutes d’espoir dans un monde de brutes."

(1) "AgroParisTech : l’agriculture « verte » se fera sans eux",  mis en ligne le 11.5.2022 sur le site de Charlie Hebdo.
(2) https://www.lalibre.be/planete/environnement/2022/05/11/des-jeunes-diplomes-lancent-un-appel-a-deserter-le-secteur-agro-industriel-vous-pouvez-bifurquer-maintenant-AJSBCP77QVB6LIVZW2LJARTUGQ/

samedi 9 mai 2020

Et après?

Voici le temps de sortir de chez nous. Pour aller où? Nous précipiter, comme d'autres, dans les supermarchés, les magasins Ikea et de piscines et les files menant au drive des Mc Do? Ou nous organiser pour bâtir une autre société, de la sobriété, de la solidarité, de la justice sociale?
A nous tous de transformer en chance cette crise du coronavirus, de faire de cette crise sanitaire une crise salutaire, comme le suggère Nicolas Hulot. Aux responsables politiques de l'être plus que jamais, responsables, de prendre les mesures indispensables à la survie de l'humanité et de la biodiversité. C'est maintenant, plus que jamais, qu'on appréciera l'intelligence et le courage des uns et des autres.
Des actes pour engager un vrai changement de société, c'est ce que réclament dans un appel (1) quelque deux cents personnalités des milieux culturels et scientifique. "Le consumérisme nous a conduits à nier la vie en elle-même: celle des végétaux, celle des animaux et celle d'un grand nombre d'humains. La pollution, le réchauffement et la destruction des espaces naturels mènent le monde à un point de rupture. Pour ces raisons, jointes aux inégalités sociales toujours croissantes, il nous semble inenvisageable de revenir à la normale. La transformation radicale qui s'impose - à tous les niveaux - exige audace et courage. Elle n'aura pas lieu sans un engagement massif et déterminé. A quand les actes? C'est une question de survie, autant que de dignité et de cohérence."
Pas question de revenir à la normale. D'autant qu'on pourrait plutôt qualifier la situation d'avant d'anormale. Tellement contraire à nos propres intérêts, à ce qu'il serait normal de faire pour nous sauver, nous et la planète.

Des aides publiques pour éviter la catastrophe pour tant de secteurs d'activités sont évidemment indispensables. Mais ni pour tous, ni à n'importe quelles conditions.
Il serait inacceptable d'aider les entreprises qui ont versé, en cette période difficile, des dividendes à leurs actionnaires, qui fraudent le fisc, qui placent leurs bénéfices dans des paradis fiscaux, qui polluent sans vergogne (oui, c'est plus compliqué). Voici le temps de cesser de soutenir les secteurs de l'automobile, du trafic aérien, de la chimie et tant d'autres qui nous mènent dans le mur à grande vitesse. Au contraire, il y a urgence à accélérer le projet de sortie d'une production carbonée, notamment en taxant les produits aux kilomètres parcourus. C'est le moment de mettre fin aux accords de libre échange, pour les remplacer comme le suggère Nicolas Hulot, par des accords de juste échange (2).
Le bien-être de nos sociétés ne doit plus se mesurer à l'aune du PIB. Notre mode de vie nécessite trois planètes. Cessons de nous réjouir de voir augmenter les ventes de voitures, de viande,  d'appareils électro-ménagers, d'objets connectés. "La croissance n'est pas la solution, mais LE problème", rappelle Jacques Littauer (3) Les prix des produits doivent intégrer leur coût environnemental. Un véhicule, même électrique, coûte infiniment plus cher à la planète, et donc à l'humanité, que son prix au consommateur, en termes de sécurité routière, de dégâts environnementaux, de création et de maintien d'infrastructures, etc. Idem pour les voyages en avion, en paquebots, pour les téléphones mobiles et les ordinateurs, pour les légumes produits avec des pesticides.
Ce sont les productions locales et respectueuses de l'environnement qu'il faut soutenir, les commerces de proximité, les achats groupés, la mobilité et le tourisme doux, les produits et les processus économes en eau, en espace et en énergie.
La crise actuelle a fait redécouvrir à quantité d'urbains les avantages de la campagne. Allez, hop, retour à la campagne, surtout dans ces régions oubliées où les maisons coûtent deux sous et ne demandent qu'à revivre. L'impact sera important sur les commerces locaux, les producteurs locaux, les structures hospitalières, les écoles, les activités socioculturelles. Relocalisons les services publics, soutenons les initiatives de solidarité, de covoiturage, d'achats groupés, les artistes et la culture.

Nicolas Hulot appelle aussi les esprits procureurs à céder la place aux esprits éclaireurs (4). Il en appelle à la radicalité et à l'investissement de chacun. Partout en Europe. Et bien au-delà.
Y a du travail, mais aussi beaucoup de gens prêts à se retrousser les manches. Oui, le temps est venu.

Un appel à l'Union européenne, une pétition à signer:
https://secure.avaaz.org/campaign/fr/green_recovery_loc/?aaluBfb&post_action=1&cid=42046&lang=fr&_checksum=af526b0c773011b0c32e7c22d7caaed8b997546b17ad6690dfe0ee9b6398a1b7&fbogname=Michel&fbogname=Michel

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/06/non-a-un-retour-a-la-normale-de-robert-de-niro-a-juliette-binoche-de-joaquin-phoenix-a-angele-l-appel-de-200-artistes-et-scientifiques_6038775_3232.html
(2) https://www.franceinter.fr/societe/le-temps-est-venu-decouvrez-la-tribune-de-nicolas-hulot
(3) "Le PIB nous rend aveugles", Charlie Hebdo, 15.4.2020.
(4) https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-06-mai-2020

mercredi 25 mars 2020

Les temps sains

Nous aimerions passer des temps assassins aux temps assainis. Plus et mieux qu'assainis: renouvelés. Nous voulons des temps nouveaux.

L'écrivain voyageur Sylvain Tesson constate (1) que nous sommes passés, en quelques jours à peine, de cette période où "tout doit fluctuer, se mêler sans répit, sans entraves, donc sans frontières" à ce moment de confinement que nous vivons. "L'ultra-mondialisation cyber-mercantile sera considérée par les historiens futurs comme un épisode éphémère", pense-t-il. On veut le croire avec lui. Il voit dans la chute du mur de Berlin, et la fin de l'Histoire prophétisée alors par certains, le début du règne du matérialisme global dont le dogme principal est le mouvement. "Circuler est bon. Demeurer est mal. Plus rien ne doit se prétendre de quelque part puisque tout peut être de partout. Qui s'opposera intellectuellement à la religion du flux est un chien." 
Puis arrive brutalement ce grain de sable nommé virus qui profite de ce monde où tout circule - touristes, conteneurs, informations, affaires, messages - pour se répandre. "Il est comme le tweet: toxique et rapide. La mondialisation devait être heureuse. Elle est une dame aux camélias: infectée." Et le mouvement s'arrête d'un coup ou presque. Nous voilà forcés de nous tenir éloignés des autres, si nombreux, avec qui nous vivions quotidiennement et de nous enfermer dans nos logements. " La mondialisation aura été le mouvement d'organisation planétaire menant en trois décennies des confins au confinement. Du No Borders au Restez chez vous. Il est probable que la globalisation absolue n'était pas une bonne option. L'évènement majeur de cette crise de la quarantaine sera la manière dont les hommes reconsidèreront l'option choisie, une fois calmé le pangolingate."

On se réjouit, bien sûr, de voir les taux de pollution s'effondrer. Les Chinois, nous dit-on, avaient oublié à quoi ressemble le ciel bleu. Ils l'ont retrouvé. Les habitants de Lima montent chaque matin sur leurs toits pour voir au loin la Cordillère des Andes, depuis si longtemps effacée par une brume si peu naturelle. L'eau de la lagune de Venise est redevenue transparente, les poissons et les cygnes s'y baignent à nouveau.
Les échanges, les coups de main, la solidarité, la bienveillance entre voisins, les achats de produits de proximité sont aussi nombreux que les messages d'humour qui aident à surmonter l'angoisse et la solitude.
François Gemenne, chercheur et membre du GIEC, estime (2) qu'à certains égards et en déplorant évidemment les milliers de morts et les souffrances qu'il aura engendrés, le bilan du Covid 19 pourrait être positif. En Chine, il aura épargné davantage de vies qu'il n'aura tué, grâce à la diminution de la pollution. Un million cent mille personnes y meurent chaque année de maladies développées par une pollution que le coronavirus a enfin rendue contrôlable.
Les effets du ralentissement de la production industrielle et de tous les types de trafic resteront éphémères et la pollution risque, pense François Gemenne, de repartir à la hausse une fois cette crise passée. Les plans de relance de certains pays vont dans ce sens. Ce sont des mesures structurelles fortes et pérennes qui doivent être prises pour lutter contre le réchauffement climatique. "Beaucoup de forces souhaiteront relancer la machine comme avant." A quoi consacrera-t-on les paquets de milliards d'euros ou de dollars que les Etats annoncent? A relancer les énergies fossiles ou à se diriger vers une économie post-carbone? Les conséquences sur notre santé du réchauffement climatique nous semblent lointaines, alors que l'impact du coronavirus sur nos vies est immédiat. Nous acceptons des mesures drastiques, totalement inenvisageables hier encore, pour préserver celles-ci. Serons-nous capables d'en accepter d'autres, proposées depuis quarante ans,  pour nous sauver, nous, les générations qui suivent et la Terre?

Les populistes ne les envisagent pas une seule seconde. Ils montrent, à ceux qui ne l'avaient pas encore compris, leur vrai visage. Le peuple? Il n'en ont pas le moindre souci. C'est moi, moi, moi. Ils témoignent, un peu plus encore, de leur bêtise, de leur haine des sciences, de leur égocentrisme. Un seul objectif: être réélu. Et pour cela, faire tourner l'économie à toute vapeur. Même si cette vapeur tue.
Les vrais attardés mentaux, ce sont eux, eux à qui échappe totalement l'évolution des opinions, des pratiques, du monde même. Ils pensent être à la tête du monde, ils n'en sont qu'à la traîne. Même s'ils ont encore aujourd'hui le pouvoir. Quoi qu'ils pensent d'eux-mêmes, ils resteront dans l'Histoire comme des freins néfastes à l'évolution de l'humanité.
Ubu Trump, l'homme qui a tout compris mieux que quiconque, n'a jamais pris le coronavirus au sérieux: il présente "un risque très faible pour les Américains", déclarait-il en conférence de presse il y a un mois (le 26 février). Il ne voyait derrière ce virus qu'un coup des Démocrates pour le faire perdre. Et puis, lui qui a mis en pièces l'Obamacare, lui qui a toujours été critique vis-à-vis des vaccins responsables de l'autisme (sic), intime maintenant aux chercheurs l'ordre de faire vite, de trouver de toute urgence un vaccin. "Faites-moi une faveur, accélérez, accélérez!", les implore-t-il à genoux. C'est que l'élection de novembre approche à grand pas alors que les bourses dévissent et que l'économie trinque.
Le plus grand pays de la planète ne peut quand même pas s'arrêter de tourner, affirme, péremptoire, son président (3). Il veut absolument faire ses Pâques et a décidé que les Etats-Unis devraient reprendre une activité normale ce jour-là. Les églises seront pleines, annonce le président prophète. Ce serait génial!, dit-il. On a les rêves qu'on peut.
Son collègue brésilien Bolsonaro ne va pas mieux que lui: il serre des mains, se moque de ce virus qu'il appelle grippette, refuse le confinement, avant tout préoccupé par la poursuite de la déforestation de l'Amazonie, signe de bonne santé de l'économie.

Plus que jamais, par les temps et les virus qui courent, nous avons besoin des Etats et d'hommes  et de femmes d'Etat. Trump et Bolsonaro (tout comme la fille à papa Le Pen, Salvini, Orban et consorts) ne sont pas des hommes d'Etat. Juste des egos boursouflés. Des gens assoiffés d'eux-mêmes. Avez-vous remarqué? Ceux qui hier encore plaidaient pour "moins d'Etat" se taisent aujourd'hui. 
"Se rend-on compte de notre chance?, demande Sylvain Tesson (1). Pendant quinze jours, l'Etat assure l'intendance de notre retraite forcée. Il y a un an, une part du pays voulait abattre l'Etat. Soudain, prise de conscience: il est plus agréable de subir une crise en France que dans la Courlande orientale. L'Etat se révèle une providence qui n'exige pas de dévotions. On peut lui cracher dessus, il se portera à votre secours. C'est l'héritage chrétien de la République laïque. (...) Subitement, on a moins envie d'aller brûler les ronds-points, non?".
La majorité des Etats (avec parfois des stratégies différentes et donc discutables) jouent leur rôle de protection de leurs populations. A eux demain de s'engager, au sens premier du terme, dans  des politiques durables de santé publique (notamment en redonnant des moyens aux hôpitaux publics), de justice sociale et d'écologie (en prenant des décisions radicales).

Les temps sains seront ceux des citoyens sereins. Pour cela, à ceux-ci aussi de s'engager. Cette crise devra nous avoir donné des habitudes que nous n'abandonnerons pas, de solidarité, d'économie d'énergie, d'achats responsables, de déplacements non polluants. Pas simple à mettre en œuvre. Mais indispensable. A moins que parmi les effets du coronavirus il n'y ait aussi celui du suicide collectif. Mais cela, c'est à nous de choisir de le subir ou non. 

(1) https://www.lefigaro.fr/vox/societe/sylvain-tesson-que-ferons-nous-de-cette-epreuve-20200319
(2) Emission "28 minutes", Arte, 23.3.2020.
(3) https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/25/coronavirus-le-souhait-de-trump-de-lever-les-mesures-de-protection-pour-paques-se-heurte-aux-autorites-locales_6034321_3210.html


samedi 29 février 2020

Coranovirons de bord

Nous vivons une époque formidable. La planète se réchauffe à une vitesse incontrôlable, l'humanité et la biodiversité courent à leur perte et globalement personne n'entend changer quoi que ce soit à ses sacro-saintes habitudes. Les pires hommes occupent le pouvoir dans de nombreux pays avec une prétention qui n'a d'égale que leur action néfaste. Les croyants des différentes religions sont plus agressifs que jamais (ou autant que toujours?) avec qui ne pense pas comme eux. Internet est devenu le haut parleur des schtroumpfs grognons, des haineux et des complotistes Et voilà qu'un coronavirus a décidé de s'attaquer aux plus âgés et plus fragiles d'entre nous et de nous obliger à nous éloigner les uns des autres et à nous méfier des voyageurs. Quel écrivain aurait imaginé pareille dystopie?

A quelque chose, dit-on, malheur est bon. L'épidémie de coronavirus devrait nous amener à changer radicalement le fonctionnement de cette société mondialisée qui est la nôtre. Si nous étions sages et raisonnables. Ce qui reste amplement à prouver. 
Nous devrions cesser notre dépendance économique vis-à-vis de la Chine. Mettre fin à cette folie industrielle qui veut qu'aujourd'hui des produits traversent la planète dans tous les sens. Nous devrions arrêter de miser tant sur le secteur touristique qui veut que nous prenions l'avion bien plus que nos grands-parents ne prenaient le train. Cesser de construire et de faire voyager ces monstrueux bateaux de croisière pollueurs des mers et diffuseurs de virus. Et globalement repenser notre rapport compulsif à l'argent qui nous amène à tant d'activités néfastes pour la planète et pour nous-mêmes.
Nos gouvernements seraient bien inspirés de cesser de destructurer le service public de santé, de maintenir des hôpitaux de proximité, d'engager du personnel et d'investir dans la recherche.
Le coronavirus a déjà un effet positif à son actif: l'annulation du Salon de l'Auto de Genève. C'est déjà ça.

vendredi 28 juin 2019

Maintenant ou jamais

On va enfin savoir si l'homme est définitivement un imbécile suicidaire ou si son intelligence lui indiquera la voie à suivre. Celle d'un changement de mode de vie radical.
Une bonne partie de l'Europe étouffe plus que jamais. Et le pire est devant nous. Le réchauffement climatique et son cortège de perturbations graves de l'environnement et de la santé humaine ne peuvent plus être contestés que par d'égoïstes autruches.
Que faire maintenant sinon modifier totalement nos façons de produire, de consommer, de nous déplacer? 
Il revient bien sûr aux politiques de prendre des mesures fortes. Mais aussi aux consommateurs d'agir d'abord en citoyens. De cesser d'acheter des produits qui viennent de l'autre bout de la planète, de ne prendre notre voiture qu'en cas de vraie nécessité, de cesser de prendre l'avion comme on change de chemise. Toutes ces mesures et bien d'autres aptes à freiner le dérèglement climatique sont connues depuis longtemps, mais nous obligent à vivre autrement. 
Nous n'avons pas le choix, nous le savons. Mais serons-nous capables de remettre en question notre confort? Serons-nous capables d'être pratiquement intelligents?


mardi 26 mars 2019

La cécité de la social démocratie

La social-démocratie est aujourd'hui en ruines un peu partout. Trop sûre d'elle-même, d'une existence inaltérable, elle n'a pas su anticiper le changement, surtout climatique. Du haut de sa prétention, elle a toujours été convaincue qu'il fallait accompagner le capitalisme en essayant d'en gommer les aspérités et en assurant une certaine redistribution, auprès des plus faibles, des bénéfices de la finance triomphante. Elle a accompagné le productivisme. L'a même ardemment soutenu, pourvu qu'il crée des emplois. Sans avoir d'autre projet, sans avoir de vision, sans anticiper quoi que ce soit. Tout projet industriel ou commercial devait être soutenu s'il annonçait au moins vingt emplois, et tant pis pour les conséquences, notamment environnementales. "La gauche, notamment, en intériorisant l'apologie de l'industrialisme capitaliste, a montré son incacapacité à inventer un imaginaire politique propre, opposé à ce productivisme", estime le philosophe Serge Audier (1).
Dès le début du XIXe siècle, rappelle-t-il, des penseurs avaient vu venir la menace écologique, mais le camp progressiste s'est laissé dominer par "une hégémonie industrialiste et productiviste". Il parle d'une défaite politique et idéologique: "des voies alternatives ont existé, mais elles ont été piétinées et oubliées par le courant dominant".
Serge Audier rappelle les réflexions de penseurs du XIXe: Charles Fourier qui esquissa "une sorte de socialisme jardinier qui entendait se réconcilier avec la nature", John Stuart Mill qui anticipa la problématique de la décroissance, Franz Schrader qui prônait la préservation rationnellle des forêts vierges, Edmond Perrier qui a vu venir l'épuisement des ressources, Elisée Reclus qui a développé "une critique écologique de l'industrialisme au nom de la liberté, mais aussi de la la rationalité scientifique". Toutes leurs analyses n'ont pas pesé lourd face à la nécessité d'une croissance infinie.
"Porteuse d'une critique du capitalisme et d'un projet alternatif, la gauche aurait dû en effet prendre davantage en charge le péril écologique. Or, elle l'a fait mal, peu ou pas du tout."
Après la chute du communisme, "si fortement anti-écologique", le productivisme s'est fait tout-puissant et surtout fascinant: "depuis le productivisme souverainiste jusqu'à celui du centre gauche social-libéral qui, épousant les mutations du capitalisme et de la mondialisation, a encore pour horizon la relance de la croissance".
Cette histoire de la gauche, même marxiste, qui a intériorisé la nécessité historique du capitalisme industriel, dit Serge Audier, est aussi "celle d'une impuissance à développer un imaginaire propre". Aujourd'hui, il constate que, si en France la droite et l'extrême droite continuent à croire en la croissance, la gauche reste indécise. "Le populisme de gauche, incarné par Jean-Luc Mélenchon, se réclame d'un éco-socialisme, mais l'ambiguïté demeure, car en privilégiant le thème du clivage entre le peuple et les élites, il tend à gommer l'urgence écologique". Benoît Hamon, dit-il encore, "a compris que le logiciel productiviste était une impasse, (...) mais peine à construire un discours cohérent et à trouver une base sociale.

Le PS, totalement affaibli, a fait le choix de s'associer au mouvement Place publique et de Raphaël Glucksmann qui plaident pour un "nouveau contrat social" et pour "une écologie tragique": "seule l'écologie a la cohérence idéologique et la puissance tragique pour produire, traduire et surtout pérenniser cette révolution mentale " (2) qu'implique un véritable changement de modèle de société.
Ce qui n'empêche pas certains responsables socialistes de rester coincés dans de vieux fonctionnements et des visions totalement dépassées de développement: le projet EuropaCity, monstrueux centre commercial avec hôtels, terrains de sport, pistes de ski, sur 80 hectares aux portes nord de Paris (3), a vu son plan d'urbanisme annulé par le tribunal administratif. Il s'agit de sauver du béton des terres agricoles "particulièrement fertiles". Le maire de Gonesse s'est empressé de faire appel de cette "péripétie juridique". Il est socialiste.

Le Ps wallon reste dans les mêmes vieux schémas. De loin en loin, il découvre la nécessité écologique. J'y pense et puis j'oublie. C'est la vie, c'est la vie. Il n'y a pas si longtemps un projet similaire à EuropaCity, à deux pas de Tournai, celui de Centre international des sports de glisse, était vivement soutenu par les quatre bourgmestres concernés qui ont fait des pieds et des mains pour que ce projet, totalement mégalo et opposé à toute logique de défense de l'environnement, puisse voir le jour (ce qui ne fut pas le cas en l'état, heureusement). Ils étaient tous les quatre membes du Ps.
Aujourd'hui, la tête de liste du Ps wallon pour les élections européennes, le bourgmestre de Charleroi Paul Magnette, rassure ses électeurs: la transition écologique se fera sans heurts pour la population chacun sera libre de continuer à vivre comme il l'entend. "Il faut arrêter de dire aux gens qu'ils devront faire des efforts" (4). Comme si l'indispensable transition écologique allait glisser d'elle-même, sans bruit et sans casse et qu'un deus ex machina allait la prendre en charge. C'est sans doute au Ps qu'on retrouve aujourd'hui le plus grand nombre de croyants. C'est le même Magnette - alors qu'il était Minsitre en charge du climat - qui s'était montré, à l'époque, favorable au projet de Centre de Glisse, sous prétexte que, si on mange équilibré, on a aussi le droit de temps en temps de s'offrir "un bon sachet de frites". On avait peu, très peu, apprécié l'argument. Magnette continue à caresser ses électeurs dans le sens du poil, essayant de (faire) croire que le modèle de développement restera identique ou en tout cas que le nouveau arrivera de lui-même en souplesse. La social-démocratie reste en retard d'une guerre. Or, on est dans l'urgence absolue. Mais pour cette social-démocratie la seule urgence semble être celle des élections.
Pourtant, des efforts peuvent vite devenir des plaisirs: marcher plus, rouler à vélo, oublier le plus souvent possible sa voiture, cesser de prendre l'avion (5) , faire l'effort de consommer moins, de chauffer moins sa maison, d'éviter de gaspiller énergie, eau, espaces verts, acheter local, pratiquer le troc, l'échange et le don, cultiver son potager ou participer à des jardins collectifs. Si on veut vraiment du changement, il faudra bien que nous fassions tous des efforts. Les candidats gentillets devront l'admettre.
Et, de grâce, que les membres du Ps cessent de chanter, le poing levé, l'Internationale à la fin de leurs congrès. Le ridicule ne tue pas, mais quand même... Si l'on a une vision internationaliste et sur le long terme, il faut aussi et d'abord avoir une vraie vision écologique. Mais la vision de la social démocratie ne semble pas dépasser l'horizon électoral.

Note: Est-ce possible? Voilà que je découvre que Paul Magnette, tête de liste du Ps francophone belge pour les élections européennes de mai prochain, annonce d'emblée qu'il ne siègera pas au Parlement européen et restera bourgmestre de Charleroi. Ahurissant! Il n'a donc rien compris non plus à la demande, qui s'exprime de plus en plus en ce moment, d'une démocratie plus exemplaire. Il va donc se faire plébisciter dans l'environnement social démocrate francophone, faire son tour de piste, être élu et faire passer son suppléant?! Mais il est clair, nous dit-il, tranquillement. Il prévient ses électeurs, ils l'éliront en connaissance de cause. S'il est candidat tête de liste, qu'il assume! Quel mépris pour la démocratie! Si le changement est en marche au Ps, c'est en marche arrière.
https://www.rtl.be/info/belgique/politique/propose-tete-de-liste-du-ps-pour-les-elections-europeennes-paul-magnette-affirme-qu-il-n-y-siegera-pas-1082712.aspx
https://plus.lesoir.be/194249/article/2018-12-06/paul-magnette-tete-de-liste-ps-aux-europeennes-lelecteur-est-perdant

(1) "Pas très écolo, la gauche!", Télérama, 27.2.2019.
(2) Raphaël Glucksmann, "Les Enfants du vide - De l'impasse individualiste au réveil citoyen", Allary Editions, 2018.
(3) Relire sur ce blog  "Tant d'émotions, si naturelles", 27.10.2014.
(4) https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/paul-magnette-en-matiere-climatique-il-faut-arreter-de-dire-aux-gens-qu-ils-devront-faire-des-efforts-5c951ec7d8ad58747703f00a
(5) qui n'est pas, quoi que veuille en penser Magnette, un privilège de riches. Au contraire, avec les vols low cost, on voit de très nombreuses personnes de milieu populaire ou des classe moyennes qui prennent plaisir à partir passer un week-end à l'autre bout de l'Europe pour moins de 50 €.

lundi 11 février 2019

Changeons tout

Y a pas d'avance, comme on dit en Belgique, si on veut avancer, il va falloir bouger. Et pas qu'un peu. Tout changer en fait à nos modes de vie dévastateurs pour la planète et donc pour nous-mêmes. Consommer moins, beaucoup moins, et mieux, c'est-à-dire plus intelligemment. Et vivre différemment.
Selon le bureau d'études B&L (1), il faudrait - si l'on veut éviter une augmentation de température moyenne de 1,5°C dans le monde - interdire désormais la vente de véhicules neufs pour un usage particulier, l'accès des villes aux voitures à moteur thermique et la construction de nouvelles maisons individuelles, instaurer un couvre-feu thermique, interdire dès 2020 tout vol hors Europe non justifié (pourquoi uniquement hors Europe?) ou encore obliger tout travailleur qui habite à plus de 10 kilomètres de son travail à au moins deux journées de télétravail par semaine. Il faudrait fixer des quotas sur les produits importés (tels que thé, café ou cacao, par exemple), relocaliser la production textile, réduire de plus des trois quarts nos consommations de viande, transformer les parkings en potagers.
Bref, il s'agit de modifier fondamentalement nos habitudes: fini le temps de la sacralisation de l'économie libre et du marché tout puissant, fini le temps du véhicule individuel que l'on utilise pour un oui pour un non, fini la consommation de produits venus de l'autre bout de la planète, fini notre foi en une croissance salvatrice qui s'apparente pourtant à un cancer. Il s'agit surtout d'accepter que, pour la survie de l'humanité, on nous interdise ce qui nous tient lieu de confort. Même si ce confort nous tue.
Les auteurs de ces suggestions ne se font pas d'illusions: "faire accepter à la population un ensemble de mesures complet aussi ambitieux est improbable", estiment-ils, eux qui veulent plutôt nous "aider à comprendre l'ampleur des efforts à réaliser". Ce grand changement, à la fois de points de vue et de pratiques, disent-ils, "se heurtera à nos barrières cognitives et entraînera certainement des rejets massifs". Mais, ajoutent-ils, "ne rien faire serait pire".

Ils rejoignent là ceux qui sont convaincus que tout notre système s'effondrera un jour ou l'autre (et si ce n'est pas à court terme ce le sera à moyen terme). On les appelle collapsologues. Pour eux, la collapsologie est "l'exercice transdisciplinaire d'étude de l'effondrement de notre civilisation industrielle, et de ce qui pourrait lui succéder, en s'appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l'intuition, et sur des travaux scientifiques reconnus". Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2), qui nous donnent cette définition, citent le scientifique Denis Meadows (3) selon qui ces quarante dernières années, alors que nous savions que nous courions vers le pire, "nous avons simplement continué à changer les raisons  de ne pas changer notre comportement".
Les premiers lanceurs d'alerte écologique étaient moqués. Peu nombreux sont ceux qui n'ont pas ri de René Dumont, candidat à l'élection présidentielle de 1974, caricaturé en clown triste ou en oiseau de mauvais augure. Dans ces années-là, on tentait de nous rassurer: il n'y a pas de limites au développement. Dans les années '80, rappelle Meadows, la question des limites pouvait être abordée, mais comme elles semblaient encore très éloignées, elles ne valaient pas la peine de s'y pencher. Dix ans plus tard, ces limites apparaissaient plus proches, mais le marché et la technologie allaient offrir des solutions de confiance. Depuis, le message dominant nous affirme que c'est la croissance qui nous apportera la solution, c'est elle qui nous donnera les ressources nécessaires pour affronter les problèmes.
De plus en plus, il apparaît que la croissance n'est pas la solution mais le problème. Mis à part les lobbies économiques et ceux qui les soutiennent, qui doute encore que nos ressources sont de plus en plus limitées et que leur exploitation mène l'humanité dans le mur?
L'effondrement arrivera, d'une manière ou d'une autre, les collapsologues en sont sûrs. La seule question est: quand? Demain ou après-demain? "Cela ne se fera pas en un jour. Un effondrement prendra des vitesses, des formes et des tournures différentes suivant les régions, les cultures et les aléas environnementaux. Il doit donc être vu comme une mosaïque complexe où rien n'est joué à l'avance." (2) A nous de nous y préparer, à faire preuve de réalisme, sachant que l'utopie a changé de camp. "Est aujourd'hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l'énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu'elle soit territoriale ou humaine." Et c'est bien parce que nous ne voulons pas de catastrophe qu'il faut l'avoir à l'œil, sans se mettre la tête dans le sable: "nous faisons un pas de plus en constatant  qu'il sera très difficile de l'éviter, et que nous pouvons seulement tenter d'en atténuer certains effets".
Pablo Servigne et Raphaël Stevens nous invitent à sortir de chez soi dès maintenant et "créer des pratiques collectives, ces aptitudes à vivre ensemble que notre société matérialiste et individualiste a méthodiquement et consciencieusement détricotées au cours ces dernières décennies. Ces compétences sociales sont notre seule vraie garantie de résilience en temps de catastrophe".
Ces questions, fondamentales pour l'humanité et son avenir, seront-elles dominantes dans le Grand débat en France? On a des doutes. Les populistes font, à leur sujet, comme les ultra-libéraux (et, il faut bien le dire, la grande majorité des partis politiques et de la population) les mêmes gestes que les trois petits singes: surtout ne pas savoir. Et faire semblant de croire. A qui ou à quoi? Ni la technologie, ni la croissance ni un deus ex machina ne nous sauvera de notre aveuglement et de notre attachement au confort.

(1) https://www.marianne.net/societe/rechauffement-climatique-scenario-noir?_ope=eyJndWlkIjoiMWRhMjc0MDM2MDEzNTMyNzJkNjYxMmIyOWM2M2NiMDAifQ%3D%3D
(2) Pablo Servigne et Raphaël Stevens, "Comment tout peut s'effondrer - petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes", Seuil, 2015.
A lire aussi: http://www.socialter.fr/fr/module/99999672/748/pablo_servigne__qleffondrement_a_dj_commencq
(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Dennis_Meadows

jeudi 13 décembre 2018

La démocratie, ça oblige à changer

Les Gilets jaunes et tous ceux qui les soutiennent s'en prennent violemment (et même souvent avec haine) à Emmanuel Macron, président de la République. Ils réclament sa démission. Parce qu'ainsi va la France: le président est responsable de tout et en particulier de ce qui fait grogner les uns et les autres, lui qui est coupable de leur situation. Et donc lui aussi qui serait le seul à pouvoir les sauver.
Les Français sont les seuls Européens à avoir semblable régime, avec un président élu au suffrage universel et qui dispose d'autant de pouvoir. Mais personne ou presque ne remet en question le régime présidentiel.
Emmanuel Macron, dès le lendemain de son élection, alors qu'il n'était pas encore président, était déjà contesté par certains manifestants. L'état de grâce de Nicolas Sarkozy n'avait guère duré. François Hollande n'en a jamais connu. Les Français adorent élire leur roi pour mieux le décapiter peu après.
Pourquoi donc la France reste-t-elle accrochée à ce système?
Dans les autres républiques européennes, le président a le même rôle que le roi ou la reine dans les monarchies constitutionnelles: un rôle de représentation et de sage au-dessus de la mêlée.

Les Français restent en attente, tous les cinq ans maintenant, de l’homme providentiel. Le président français est un roi élu. La France, écrivait en avril 2017 le journaliste allemand Thomas Schmid, est « une démocratie particulière : une espèce de monarchie élective républicaine. Cela s’explique en partie par le rôle que Charles de Gaulle, fondateur de la Ve République, a conféré au président, qui doit être le père, à la fois sévère et bienveillant, de la nation. Il lui a ainsi octroyé une stature surdimensionnée, on pourrait même dire surhumaine. (…) Un président français doit être le plus haut représentant d’une collectivité démocratique et en même temps le roi de la République. C’est trop pour tout titulaire de la fonction. Le lien qui unit la démocratie et l’autocratie ne correspond plus à notre époque. Si la France profonde est aussi réfractaire au changement, c’est notamment à cause de l’illusion soigneusement entretenue qu’un bon président peut protéger ses citoyens des tempêtes du monde. » (1) Les Français attendent tout de leur président et d’abord qu’il les protége : qu’il préserve les commerces de proximité en milieu rural, qu’il soutienne les PME, qu’il améliore le taux de réussite à l’université, qu’il empêche les fermetures ou les délocalisations d’entreprises, qu’il redonne sa grandeur internationale à la France, qu’il lutte contre le terrorisme, qu’il soutienne les productions françaises, qu’il change tout en douceur… Ils attendent aussi de lui qu'il soit distant, au-dessus des querelles partisanes, qu'il ait une vision large et lointaine, mais aussi qu'il partage leurs émotions, qu'il soit proche d'eux. Le président doit avoir la souplesse d'un acrobate.

Thomas Legrand, dans son ouvrage publié en 2014 « Arrêtons d’élire des présidents », estime que « notre mode d’élection présidentielle abaisse le débat et infantilise la scène politique ». Il démontre combien les campagnes électorales présidentielles ne sont que combats de coqs qui ne font que cliver le pays, pousser des candidats à des promesses insensées et maintenir les citoyens dans l’illusion qu’une seule personne a la capacité de changer un pays. « L’élection présidentielle, écrit-il, devenait un mensonge, une supercherie, un déni de la réalité, un moment de fantasme de puissance. » (2)
L’éditorialiste de France Inter propose de continuer à élire le président au suffrage direct, mais en ne lui confiant plus qu’un rôle de représentation et de gestion de la politique étrangère et de la défense. Ce ne serait plus à lui de nommer le gouvernement qui procèderait dès lors du parlement. 

Dans de nombreux pays, le président n’a qu’un rôle protocolaire, de sage au-dessus de la mêlée, de représentant de l’Etat auprès d’autres instances étrangères, de garant de l’unité nationale.
En Italie, le président a un rôle honorifique. Cette personnalité, au prestige reconnu, est élue par la Chambre des Représentants, le Sénat et des représentants des régions. 
En Suisse, le président de la Confédération exerce des fonctions purement représentatives, et ce uniquement pendant une année au terme de laquelle il est remplacé par son vice-président.
En Allemagne, le président fédéral fait figure de pouvoir neutre, de gardien des valeurs morales, exerçant une charge essentiellement honorifique. (3)
En fait, ces présidents exercent quasiment le même rôle que la plupart des souverains des monarchies constitutionnelles d’Europe. A la différence notable que c’est à partir de leurs mérites et de leur expérience et non de leur sang qu’ils se retrouvent à exercer cette fonction et que celle-ci est limitée dans le temps.

Le système français, majoritaire à deux tours, amène les électeurs à un choix par défaut au second tour. Aujourd’hui, ce système semble  avoir atteint ses limites.
« Les gens ne votent plus pour aux élections, ils votent contre,  écrivait Paul Jorion un mois avant l’élection présidentielle de 2017. Et si l’on additionne l’extrême droite et l’extrême gauche, cela fait du monde. Je reçois des mails qui me disent :  si Jean-Luc Mélenchon n’est pas au deuxième tour, je vote Marine Le Pen. Ce drainage de la gauche vers l’extrême droite n’est pas terminé, et je ne suis pas sûr que ceux qui hésitent entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon se reporteront sur Emmanuel Macron, qui représente l’ultralibéralisme à visage humain. Il faudrait aussi que les politiques arrêtent de manier un langage séditieux, pas si éloigné de celui des années 1930. » (4)
Effectivement, ils furent nombreux, les Français à déclarer refuser de voter contre, mais, étrangement, on n’a entendu personne réclamer un changement du système. Un ancien élu Vert me disait que retirer aux Français  l’élection de leur président serait s’attaquer à la base de leur démocratie

Si les Français décident de conserver le principe de l’élection et de la fonction présidentielle actuelle, ils pourraient néanmoins changer radicalement le système : il est arrivé que les électeurs éliminent dès le premier tour un candidat qui, de l’avis général (en tout cas majoritaire), avait des chances de l‘emporter au deuxième. On pense, par exemple, à Lionel Jospin en 2002. Absurde, n’est-il pas ? David Louapre, créateur de la chaîne Youtube « Les statistiques expliquées à mon chat », en fait la brillante démonstration dans une vidéo intitulée « Réformons l’élection présidentielle ! » et propose d’adopter la méthode du « jugement majoritaire » en attribuant à chaque candidat une mention sur une échelle qui en compte sept (de « à rejeter » à « excellent »). Celui qui obtiendrait la meilleure mention majoritaire gagnerait l’élection. (5) On peut penser que le président élu par ce système bénéficierait ainsi d‘un soutien beaucoup plus large des citoyens et que les candidats les plus populistes seraient rejetés.

Actuellement, le président français est tout puissant. C’est lui qui forme le gouvernement, essentiellement à partir de son seul parti. Même si lui-même, au premier tour, n’a recueilli qu’un faible pourcentage. De moins de 20% des voix au premier tour, il peut recueillir plus de 80% au second. Ce fut le cas de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen en 2002. Le président n’a pas ensuite « renvoyé l’ascenseur » à la gauche qui l’avait soutenu pour contrer l’extrême droite. Il a formé un gouvernement basé sur son seul parti sans l’ouvrir à d’autres. Cette toute puissance du président français est un leurre total, estiment Daniel Cohn-Bendit et le journaliste Hervé Algalarrondo : « le trait commun entre Chirac, Sarkozy et Hollande, c’est leur impuissance, leur impuissance à traiter la crise économique, sociale et culturelle qui mine la France depuis le début du siècle. Impuissance d’abord due à leur faible assise dans l’opinion, impuissance qui est le premier moteur du Front National. ». (6) 
Tous deux plaident pour un système électoral proportionnel et des gouvernements de coalition. 
Depuis quinze ans, écrivaient-ils en 2016, les gouvernements monocolores, avec leurs majorités trop étriquées, font du surplace. Tous deux se disent convaincus que des gouvernements de coalition, à l’assise plus large, permettraient d’avancer enfin, de réformer un pays qui apparaît ingouvernable.

Le résultat des élections régionales en Nord-Pas de Calais-Picardie en décembre 2014 témoigne du caractère peu démocratique du système majoritaire à deux tours : pour faire barrage à l’extrême droite, le PS s’est retiré du second tour. Résultat : la gauche pourtant arrivée en deuxième position au premier tour (le PS + les autres partis de gauche) se retrouve sans le moindre élu au Conseil régional. Cette démocratie est-elle démocratique ?
Le mode de scrutin proportionnel serait une véritable révolution dans la culture politique française qui reste, avec la Grande-Bretagne, une exception avec ce système majoritaire. « Les démocraties parlementaires européennes ont toutes, à l’exception du Royaume-Uni, la proportionnelle comme mode de scrutin, et sont donc ingouvernables selon nos critères constatent Algalarrondo et Cohn-Bendit. Et pourtant, ce sont celles-ci, et pas la France, qui ont conduit ces dernières années des réformes – qu’on les aime ou qu’on ne les aime pas – qui ont bouleversé leur paysage économique et social. En Europe, si on met de côté la situation des pays du Sud, au bord de la déroute financière, c’est la France qui fait figure de pays ingouvernable, peinant à s’adapter à la nouvelle donne économique mondiale. » Quels sont les deux pays pays européens enlisés en cette fin 2018? La France et la Grande-Bretagne...
Algalarrondo et Cohn-Bendit proposent d’inverser le calendrier électoral : les législatives d’abord, la présidentielle ensuite, à condition de passer au mode de scrutin proportionnel pour les premières. Au bout du compte, la proportionnelle pourrait être, d’après eux, rassembleuse. Un gouvernement de coalition permettrait, selon ces deux auteurs, de sortir de l’immobilisme qu’engendrent inévitablement des majorités étriquées. Il faut alors en passer par le compromis. Et trouver un compromis n’est pas se compromettre, c’est sortir de positions (de) tranchées.
Algalarrondo et Cohn-Bendit citent le nouveau mode de fonctionnement de la Suède, elle aussi confrontée à la poussée de l’extrême droite. Ni la gauche ni la droite n’y a obtenu de majorité aux élections législatives de 2014, elles ont dès lors passé un accord : « 1. la gauche gouverne, car elle compte plus de députés que la droite ; 2. sur les dossiers majeurs, le gouvernement consultera la droite avant toute décision dans le but de parvenir à des consensus ; 3. sur les autres dossiers, la droite continuera d’exercer son droit d’opposition. »

Les gouvernements de coalition ne sont sans doute pas la panacée de la démocratie, mais ils obligent à "composer" et ils devront s'accompagner d'assemblées citoyennes, à tous les niveaux de pouvoir. Chacun comprendra alors que la recherche du compromis oblige à négocier, à sortir de sa seule vision des choses, à lâcher certaines revendications pour mieux en gagner d'autres. L'expression "on ne lâche rien", si utilisée par tant de gens, exprime un refus de négocier, un enfermement.
En France, ce pays si fier de sa langue et de la verve de chacun, on ne discute pas. On s'invective. On ne négocie pas. On manifeste dans la rue, on casse. Les Français sont les rois de la tchatche, pas du dialogue. La demande, parfaitement légitime, de plus de participation citoyenne devra passer par un solide changement culturel. Et pour cela, il faudra bien lâcher pour mieux gagner.



(Note: la majeure partie de ce billet est extraite d'un projet de livre que j'avais intitulé "Pour en finir avec la classe politique - vers une démocratie citoyenne". Projet qui n'a pas trouvé preneur...)

(1) « Un chantier titanesque attend le futur président », Thomas Schmid, Die Welt, 24.4.2017, in le Courrier international, 27.4.2017.
(2) Thomas Legrand, "Arrêtons d'élire des présidents", Stock, 2014.
(3) http://www.arte.tv/guide/fr/072310-006-A/karambolage
(4) Télérama, 22.3.2017.
(5) https://www.youtube.com/watch?v=ZoGH7d51bvc&t=1017s
(6) « Et si on arrêtait les conneries ? – Plaidoyer pour une révolution politique », Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, Fayard, 2016. 

mercredi 1 février 2012

De la difficulté de changer le changement

Voilà plus de douze ans, pour ses partisans, Abdoulaye Wade représentait l'espoir de changement au Sénégal. "Sopi!", criaient les jeunes dans les rues. Ce qui signifie "changement" en ouolof. En mars 2000, Wade est devenu président de la république. Douze ans plus tard, l'incarnation du changement n'entend plus rien changer. Il y a un âge pour tout. A 85 ans, il termine son second mandat et a bien l'intention d'en effectuer, au moins, un de plus. Ce qui est contraire à la Constitution. Il s'accroche, mais plus personne ne veut de lui. On lui demande de partir. Et même de dégager. On voit par là qu'incarner le changement est une fonction très difficile. Tout comme d'incarner la révolution. Le Colonel Kadhafi en sait quelque chose. Du moins, l'a-t-il su, un moment.