Affichage des articles dont le libellé est journalisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est journalisme. Afficher tous les articles

vendredi 27 octobre 2023

Pas si folle

Très vite, elle avait vu clair et elle fut l'une des rares voix à oser s'exprimer publiquement. "La Russie s'apprête à plonger dans un gouffre creusé par Poutine et sa politique aveugle", écrivait en 2004 Anna Politkovskaïa. Deux ans plus tard, le 7 octobre 2006, le jour de l'anniversaire de Poutine, elle était assassinée dans le hall de son immeuble à Moscou. Elle avait 48 ans.

Sa fille Vera, journaliste elle aussi, lui rend hommage dans un livre sobrement intitulé "Une mère" (1). Elle retrace la carrière de celle qui a consacré son travail à donner la parole aux victimes du régime de Poutine, en Tchétchénie et ailleurs. "Elle partait pour témoigner, pour écouter les victimes, pour donner une voix à leurs douleurs." Son idéal de journaliste : "dénoncer les injustices, la barbarie, les atrocités commises était sa priorité numéro un. (...) Elle voulait raconter les faits, écrire sans tenir compte des pressions hiérarchiques. Une optique sûrement banale quand on vit en démocratie, mais en Russie ? C'était de la folie, purement et simplement".
Plus d'une fois, celle qui était surnommée La folle de Moscou fut menacée de mort. Elle échappa à un empoisonnement, mais jusqu'à sa mort, continua à souffrir de ses séquelles. Dans un journal elle fut accusée, par des officiers restés courageusement anonymes, d'être "une ennemie".  Elle avait confirmé, répondant dans le même journal qu'elle était "l'ennemie d'une armée immorale et dépravée, des mensonges sur la situation en Tchétchénie, des mythes et des légendes forgés par les propagandistes de l'armée, des lâches anonymes osant porter des épaulettes".
Quand, en octobre 2002, un groupe de terroristes tchétchènes prit en otage un millier de personnes au théâtre Doubrovka, Anna Politkovskaïa fut appelée pour négocier avec eux. Elle ne parvint pas à les convaincre de libérer les enfants, mais obtint que les otages puissent recevoir de l'eau et des jus de fruits. Elle les paya de sa poche. "Au quartier général, ils me disent qu'ils n'ont pas les moyens ! Tu le crois, ça ?" Les forces de l'ordre russes donnèrent l'assaut, après avoir diffusé un gaz mortel dans les conduites d'aération du théâtre. Les chiffres officiels parlent de cent trente victimes parmi les otages. La vie humaine ne compte pas pour ce régime brutal.

A son enterrement, la mère d'un des otages sacrifiés au théâtre Doubrovka déclara : "Les puissants avaient peur de tous ceux qu'Anna avait les moyens d'aider. Mais grâce à elle, le mur du silence s'est écroulé". Sa fille confirme : "Pour beaucoup, ma mère était celle qui n'avait jamais eu peur de pointer du doigt le véritable responsable de la mort des otages : le système. C'est-à-dire Poutine lui-même." Quelques heures après sa mort, ce dernier publiait une déclaration : "Elle était bien connue des journalistes, des militants des droits humains et des Occidentaux. Malgré tout, son influence sur la vie politique russe était minime". 
Aucun représentant du régime n'assista à son enterrement, mais une foule d'anonymes en larmes. "On l'aimait. Et son assassinat avait profondément remué l'opinion. Beaucoup de gens avaient perdu leur voix, l'épaule sur laquelle pleurer. Ils venaient d'être privés de la dernière chance qu'on leur rende justice, que leur histoire soit écrite." 
Son dossier a été bâclé, des tueurs arrêtés et condamnés, mais les commanditaires jamais identifiés. 
D'autres connaissances d'Anna Politkovskaïa furent assassinés après elle : un ancien officier des services secrets qui l'avait aidée à identifier des auteurs d'exactions en Tchétchénie, un jeune avocat, une collègue et amie, une jeune stagiaire de Novaïa Gazeta, le journal pour lequel elle travaillait.

Aujourd'hui, écrit sa fille, "rien n'a changé. Les hommes que ma mère a combattus par la seule force des mots sont encore là. La guerre en Ukraine a marqué un tournant dans la trajectoire funeste du régime actuel".
Et elle explique comment elle, Vera, a vécu à Moscou les débuts de cette guerre coloniale. Elle a dû fuir son pays à cause de son nom, trop dangereux à porter pour sa fille adolescente (Anna, comme sa grand-mère), depuis le déclenchement de la guerre. Elle fut menacée à l'école par certains de ses camarades. "Tu vas finir comme ta grand-mère", lui a écrit l'une d'elles. Deux mois après le déclenchement de la guerre, elles se sont réfugiées dans un pays voisin.

Avant cela, elle a vu la peur dans les familles russes de voir leurs fils enrôlés de force. "Des brigades de police se postent dans les centres commerciaux ou dans les zones fréquentées par des jeunes, le vendredi soir, par exemple. Les garçons âgés de dix-huit à vingt-sept ans sont arrêtés et se voient remettre leur convocation. De là, ils sont conduits dans un centre de recrutement où ils sont souvent obligés de s'engager avant d'être autorisés à rentrer chez eux. Grâce à ce système, 120.000 jeunes auraient été enrôlés. Il n'est pas exclu que certains - ou même la totalité - d'entre eux se retrouvent en première ligne. Je connais beaucoup de familles dont les enfants n'osent plus sortir. Ils vont à la fac et au travail en voiture ou en taxi, ils évitent le métro, les rues trop fréquentées et les carrefours. Ce sont les nouveaux invisibles." Mais, depuis, les convocations sont électroniques...
Le recrutement s'opère aussi via des contrats avec des promesses de salaire jusqu'à 3700 euros mensuels, dix fois plus que la solde moyenne. Et tant pis si l'argent promis n'arrive jamais. Les promesses n'engagent que ceux qui y croient. Tant pis pour eux s'ils ne peuvent, comme on le leur a promis, rompre quand ils le veulent leur contrat. L'Etat a tous les droits, à commencer par celui de mentir constamment.

Vera Politkovskaïa explique combien il est difficile, impossible même, d'avoir une idée du nombre de militaires russes victimes de cette guerre. Mais il apparaît qu'on dénombre le plus de morts dans des régions éloignées de Moscou : dans celle de Krasnodar, au Daghestan, en Bouriatie. Mieux vaut que les morts ne soient pas de Moscou ou de Saint-Pétersbourg, là où l'opposition au régime est la plus forte, et que les voix des jeunes soldats au combat "se perdent dans les steppes sibériennes ou à travers les montagnes du Caucase". 
Ce régime n'a que mépris pour le peuple. Il faut, selon Poutine, "dénazifier" l'Ukraine, libérer les Ukrainiens de soi disants nazis qui dirigeraient leur pays, protéger la minorité russe d'Ukraine qui aurait été privée de ses droits, dont l'usage de la langue russe à l'école et dans l'administration. "Dans les faits, les bombardements survenus lors du premier mois de guerre se sont concentrés sur des territoires où la population russophone est majoritaire. C'est même d'elle qu'est issue la majorité des réfugiés du pays. Après l'agression, nombre d'entre eux ont d'ailleurs progressivement opté pour l'ukrainien."

La famille d'Anna Politkovskaïa possédait une datcha dans le district de Rouza, à une centaine de kilomètres de Moscou. Le 6 mai 2022, réfugiée depuis peu dans un pays voisin de la Russie, Vera a reçu un coup de téléphone de voisins : la datcha flambait. Selon les pompiers, ce n'était pas un accident.

Des guerres de Tchétchénie à la fin du siècle passé à la guerre d'Ukraine aujourd'hui, la même logique est à l'œuvre, le même dictateur à la manœuvre.

"Non, je ne suis pas devenue folle, mais cela me mine : je vis dans un pays où les chefs ont toujours méprisé leur peuple. Et Poutine ne diffère en rien des autres."
Anna Politkovskaïa, "Tchétchénie, le déshonneur russe".

Post-scriptum :
Le tueur en série Poutine a décidément une sinistre façon de fêter son anniversaire : Olga Nazarenko, une enseignante russe très critique vis-à-vis de la guerre d'Ukraine, a été sérieusement blessée, dans des circonstances étranges, le 7 octobre dernier, jour d’anniversaire de Vladimir Poutine. Elle est morte deux semaines plus tard. Certains de ses proches assurent qu’elle a été passée à tabac. “Elle a été transportée à l’hôpital avec de multiples blessures et est décédée aux soins intensifs. Selon les médecins, ses blessures laissent à penser qu’elle a été violemment battue et qu’elle est tombée d’une grande hauteur, mais pas d’un arbre. Je pense qu’elle était surveillée alors qu’elle préparait une nouvelle manifestation contre la guerre”, signale un proche. (2)

(1) Vera Politkovskaïa, "Une mère", avec la journaliste Sara Giudice, traduction de Marc Lesage, éditions Fayard, septembre 2023.
(2) 
https://www.lalibre.be/international/europe/2023/10/28/une-opposante-a-vladimir-poutine-retrouvee-morte-dans-des-circonstances-etranges-74KKGJ5H6JFIRGSIVZDFJQTDGE/

(Re)lire sur ce blog : https://moeursethumeurs.blogspot.com/2022/04/relire-anna-politkovskaia.html

dimanche 13 janvier 2019

Froid dans le dos

Est-il encore question de revendications chez les Gilets jaunes? Ou plus simplement d'occuper les rues et les places, de montrer qu'ils existent et qu'ils ont tous les droits? Y compris de pratiquer les actes les plus infâmes?
Hier à Rouen, ce qui s'apparente à des milices G.J. a tabassé une équipe de journalistes de LCI (1). Et d'autres équipes de journalistes ont été agressées ou menacées dans d'autres villes (2).
Pendant ce temps à Paris, un homme qui se prétend journaliste Gilet jaune traque les élus et les journalistes pour les interroger sur le vif (3). Vraisemblablement sans carte de presse, en tout cas sans respect de la déontologie du métier, sans aucune objectivité et sans recul, il confond interview et interrogatoire, journalisme et justice. Son interlocuteur est, avant même qu'il ne l'aborde, déjà condamné, à partir d'arguments issus de l'imagination de ce procureur des rues, caché derrière sa caméra et enfermé dans ses certitudes. On ne doute pas qu'il provoquera, lui aussi, l'admiration du MélenChe: Fouquier-Tinville est réincarné (4).
Après neuf samedis consécutifs d'occupation (et de dégradation) de l'espace public, ce mouvement est toujours aussi incapable de se structurer et de porter des demandes collectives.
Et il voudrait donner la parole directement au peuple? Ce peuple-là, ensauvagé, effraie. Quelle attitude auront certains G.J. vis-à-vis de journalistes qui, avant un référendum, auraient le culot de faire leur travail, c'est-à-dire de confronter les points de vue, de mettre en perspective la question en débat, de jouer le rôle qui est le leur: critique et indépendant?
Quelle société totalitaire nous préparent les Gilets jaunes?

Post-scriptum: à lire cet article sur le même sujet et sur celui de la haine sur les réseaux dits sociaux ("Nausée", 10 janvier):
https://www.rts.ch/info/suisse/10134960--les-reseaux-sociaux-sont-devenus-le-caniveau-des-bassesses-humaines-.html

(1)  https://www.lavenir.net/cnt/dmf20190112_01280669/video-des-journalistes-de-la-chaine-lci-attaques-par-des-gilets-jaunes-a-rouen
(2)  https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/01/13/gilets-jaunes-plusieurs-journalistes-pris-a-partie-lors-de-l-acte-ix_5408480_3224.html
(3) https://www.marianne.net/societe/aphatie-tapie-crespo-mara-cet-inquietant-journaliste-gilet-jaune-autoproclame-qui-traque-les
(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine_Fouquier-Tinville

dimanche 5 février 2017

La fabrique du populisme

Les chaînes d'information continue ont besoin d'informations en continu. Il faut nourrir la bête et elle coûte cher. Alors, quand l'information vient à elles gratuitement et qu'elle peut faire de l'audience, elles se jettent sur l'occasion, oubliant toute déontologie. 
Ce dimanche après-midi, la fille à papa Le Pen lance sa campagne dans un meeting à Lyon. Les chaînes d'info continue, LCI, BFM TV, iTélé, France Info, le retransmettent en direct, sans filtre ni commentaire. Via du son et des "images fournies par l'équipe de la candidate". 
Qu'attend-on d'un journaliste? Qu'il nous fasse un résumé critique de ce qu'annoncent les candidats. Pas d'être un porte-micro ou un agent publicitaire. Y a-t-il des journalistes dans ces châines d'info continue? Depuis deux ans, au moins, quasiment toute la presse nous le certifie: Le Pen fille fait et fera la course en tête et sera au second tour de l'élection présidentielle. Avec cette presse transformée en robinet à populisme, comment pourrait-il en être autrement?

vendredi 7 octobre 2016

Ces regards éclairants

Il est des journalistes qui nous apportent la lumière, qui nous guident dans la nuit permanente dans laquelle nous vivons, nous qui restons aveugles à ce qui nous entoure. C'est pourquoi on ne parle pas d'eux comme de vulgaires journalistes: ce sont des "éclaireurs", ceux de la nouvelle émission Actuality de France 2 qui veut "prendre le temps d'expliquer et de comprendre l'actu qui vous concerne, l'actu de votre quotidien, avec nos éclaireurs". C'est ce que nous apprend Samuel Gontier (dans son excellent billet hebdomadaire En léger différé, dans Télérama (1) ). L'animateur de l'émission présente l'une de ces intervenantes: "notre éclaireuse Isabelle Saporta, spécialiste des sujets relatifs à notre vie quotidienne". Et là, on se dit qu'on doit vraiment avoir affaire à une descendante de Pic de la Mirandole qui entendait tout savoir sur tout. Cette spécialiste de la vie quotidienne doit donc tout connaître de l'alimentation, de la santé, de la mode, de la culture, de l'école, du travail, du commerce, des loisirs, des sports, du jardinage, du sommeil, de l'hygiène, de l'ameublement, des vacances (du moins pour ceux pour qui elles font partie du quotidien), des transports, des médias, de la décoration, de la téléphonie, de la météo, de l'informatique, de l'économie, des banques et des animaux. On comprend mieux alors son statut d'éclaireuse. Cette Miss Encyclopédie est un phare dans nos vies quotidiennes où nous ne sommes que des amateurs.

(1) Télérama, 14 septembre 2016.

lundi 4 juillet 2016

Journaux télévidés

Journal de France 3 vendredi soir: un sujet sur l'interdiction de circulation en semaine à Paris des  voitures antérieures à 1998. Un moyen parmi d'autres de lutter contre une pollution qui asphyxie la ville et tue lentement mais sûrement. Le sujet suivant constitue "une bonne nouvelle" selon la journaliste: les immatriculations de voitures neuves sont en hausse très sensible en France. On peut évidemment se réjouir que des véhicules moins polluants circulent, mais s'ils sont plus nombreux, la pollution restera toujours aussi importante. Mais c'est ainsi: dans les journaux télévisés, les sujets se succèdent sans lien entre eux et on peut enchaîner un reportage sur le travail des enfants dans les entreprises textiles et un autre sur les soldes où chacun est censé se précipiter sans se poser la moindre question. Ou un reportage sur des attentats terroristes et l'heureuse nouvelle que constituent des commandes d'armes à nos pays par des gouvernements réputés proches de factions islamistes. L'argent n'a pas d'odeur et une économie florissante n'a pas de conscience. Si ce monde n'a ni queue ni tête, c'est aussi parce que de très nombreux médias ne nous aident pas à le remettre sur ses pattes.

dimanche 29 mars 2015

L'expression du siècle


Le week-end dernier, on a pu assister à "la marée du siècle". De très nombreux journalistes ont utilisé l'expression et Georges Pernoud et son équipe nous l'ont resservie ad libitum dans leur émission "Thalassa" de ce vendredi. Tous pour signaler aussitôt qu'il faudra attendre dix-huit ans pour assister à des marées aussi importantes. Alors, de deux choses l'une: ou tous ces journalistes sont des voyants et ils savent déjà que les prochaines "grandes marées", dans dix-huit, trente-six, cinquante-quatre ou  septante-deux ans ne seront pas aussi spectaculaires que celles-ci; ou les siècles ne sont plus ce qu'ils étaient et se réduisent désormais à dix-huit ans maximum. Il reste une troisième possibilité: c'est que ces journalistes se laissent emporter par une déferlante d'expressions toute faites et vaguement spectaculaires qui n'ont aucun sens. Mais cette hypothèse-là, on ne veut pas même pas l'imaginer.



(photos prises à Varengeville-sur-mer, les 22 et 23 mars 2015)


mercredi 11 décembre 2013

Tout va bien

"A cette époque-là, les journalistes posaient beaucoup de questions." C'est un journaliste qui fait ce commentaire. Il interviewe le maire d'un village de la région Centre sur ses souvenirs de la construction d'une centrale nucléaire sur le territoire de sa commune (1). A l'époque, il n'était pas maire, mais il a travaillé plus de trente ans à la centrale. C'est en son sein qu'a lieu l'interview actuelle. On s'inquiétait alors, dit le journaliste, on ne connaissait pas l'atome, on craignait des dangers. Mais oui, c'est légitime, quand on ne connaît pas, on a peur. Mais on comprend qu'aujourd'hui, tout va bien et que la centrale emploie des centaines de travailleurs. Il n'y a donc plus de questions à poser. Elles l'ont déjà été il y a quarante ans. 
D'ailleurs le journaliste n'en pose pas. Il est d'une autre époque, lui. Il ne demande pas au maire si, en tant qu'ancien travailleur resté attaché à sa centrale, il ne se sentirait pas juge et partie en cas d'accident. Il ne parle pas du problème qui reste entier des déchets nucléaires. Il n'évoque pas Fukushima, ni non plus les nombreux pays qui abandonnent la filière nucléaire.
Moins d'une heure plus tard, un documentaire sur Arte, à deux pas de Fukushima (2). On y voit des villages vides. Ils le resteront pendant des siècles, nous dit le commentaire, à cause de la radioactivité.

(1) Journal Région Centre, 7 décembre 2013, 19h.
(2) 360°-Géo, "Les samouraïs de Fukushima", 7 décembre 2013, 20h.

dimanche 15 août 2010

No logo

Il y a quelques années, les écologistes flamands ont changé le nom de leur parti. Agalev est devenu Groen. L'agence de com' qui a - je suppose - "pensé" ce nouveau nom y a adjoint un point d'exclamation pour affirmer plus haut et plus fort la verdeur du parti: ne dites plus "Agalev", dites "Groen!".
Depuis, quasiment tous les journalistes de presse écrite se font un devoir de reproduire dans leurs articles ce qui s'apparente à un logo: ils ajoutent chaque fois le point d'exclamation après le nom du parti. Ce qui n'a aucun sens. Non seulement parce qu'un journaliste n'est pas un chargé de com', il n'a donc pas à reproduire un logo, mais surtout parce que la phrase y perd son sens et le lecteur son latin. Placer au milieu d'une phrase un point d'exclamation crée de la confusion. Et s'il est placé en fin de phrase, est-il la marque de l'exclamation de l'auteur du texte ou la reproduction du logo de Groen? Récemment, évoquant les négociations en cours pour la formation du gouvernement, un journal titrait: "Di Rupo reçoit Groen!". En plaçant le point d'exclamation, le journaliste veut-il indiquer que la rencontre est inattendue ou veut-il simplement respecter le logo du parti? Si c'est le cas, pourquoi alors ne pas écrire PS avec un P étroit et un S large, pourquoi ne pas écrire Ecolo en minuscules et CDH avec un h démesuré?
Et les journalistes de radio et de télé, eux, devraient alors faire entendre le point d'exclamation chaque fois qu'ils évoquent Groen. Ce qui serait tout aussi ridicule et troublant qu'à la lecture en fin de compte. Journalistes, de grâce, épargnez-nous ce point d'exclamation. On comprendra mieux quand vous vous exclamez personnellement.

mercredi 24 février 2010

L'info plutôt que la com'

Intéressante et interpellante juxtaposition de points de vue de journalistes dans l'émission "Huit journalistes en colère" de Denis Jeambar, diffusée par Arte récemment. Les questions posées sont lourdes et mériteraient que plus d'une rédaction s'y attarde. De là à affirmer qu'ils sont "en colère", c'est autre chose... Ou alors contre eux-mêmes.
David Pujadas estime que le grand problème du journalisme aujourd'hui, ce sont le conformisme et le mimétisme. Il parle de "bruit de fond médiatique": d'un organe de presse à l'autre, on retrouve les mêmes sujets, avec les mêmes mots, le même regard. "C'est le journalisme des bons sentiments", dit-il. Le faible a toujours raison, quel que soit le problème. Ce qui rend, selon lui, toute action politique vaine, les médias soutenant par principe ceux qui crient le plus fort.
Philippe Val pense aussi que la presse souffre de conformisme, tombant dans le piège du bien et du mal. Trop de journalistes font passer leur point de vue avant les faits. C'est, dit-il, quand le journaliste pense contre sa propre opinion pour ensuite livrer son analyse qu'il est libre. La presse doit réinventer sa nécessité.
Jean-Pierre Elkabbach dit son ras-le-bol de voir les journalistes agir en meute. Il en appelle à la rigueur et à la qualité, contre l'émotion, l'irrationnel, le voyeurisme. Il souligne la versatilité de ces journalistes qui vilipendent un jour ceux qu'ils ont encensés la veille.
Axel Ganz considère que les médias traditionnels doivent échapper à la banalisation de l'info: "sur Internet, l'information se diffuse anarchiquement, tout se vaudra, et donc, estime-t-il, les jeunes ne croiront plus à rien".
Arlette Chabot constate que pour de plus de plus de personnes, la vérité serait sur la Toile, tandis que les médias traditionnels nous cacheraient la vérité. Pour elle, si ceux-ci doivent "avoir" l'info comme les autres, ils doivent surtout prendre le temps de réfléchir.
Eric Fottorino, président du groupe La Vie - Le Monde, témoigne d'appels qu'il a reçus du président de la République himself, lui disant: "ce n'est pas étonnant que vos ventes baissent, vous n'avez pas de bonne ligne éditoriale". Fottorino estime que la presse doit approfondir la réflexion plutôt que de participer à un mouvement de banalisation. Aujourd'hui, tout le monde communique, mais il faut arriver à ce que l'info l'emporte sur la com'. Aller "behind the news", comprendre qui sert ou dessert telle info, ne pas se laisser instrumentaliser.
Dans le débat qui a suivi l'émission, Jonathan Fenby, journaliste britannique, estime qu'il n'y a pas de dialogue sur les blogs, on y trouve des propos insensés, injurieux, que ne publierait pas un quotidien. Mais qu'on retrouve néanmoins sur le blog d'un journal comme the Guardian.
Le journaliste allemand Michaël Jürgs considère que dans son pays la presse reste plus vigilante, travaillant plus dans l'investigation.

Toutes ces réflexions, dans leurs convergences, sont interpellantes. D'autant que tous les jours la lecture de la presse, le suivi des JT et JP nous amènent à les partager.
Ainsi, le même soir où Arte diffusait cette émission, les JT de la RTBF et de RTL-TVI consacraient-ils tous deux les deux tiers de leur temps à la neige tombée le matin et à ses conséquences sur le trafic automobile bloqué sur une bonne partie du pays. Nous eûmes droit à un micro-trottoir ou plutôt un micro-autoroute, auprès d'automobilistes ulcérés crachant leur mépris pour les pouvoirs publics qui laissaient neiger alors qu'eux, braves travailleurs, avaient pris leur voiture pour aller travailler malgré les prévisions météo. L'émission 'Au Quotidien' de la RTBF était diffusée en direct d'une station-service pour mieux témoigner de la confusion qui règnait sur nos routes. De grands moments de journalisme! D'un intérêt suprême.
Il serait intéressant de calculer le temps que les journaux télévisés auront consacré à la neige durant cet hiver 2009-2010.

Revenant à ces "journalistes en colère", on peut se demander ce que font "ces grandes pointures" du journalisme français pour que leurs infos soient plus différentes, plus démarquées, plus pertinentes. Bref, pour agir et renverser la vapeur.
Il n'y a aucun manichéisme, il n'y a pas d'un côté une presse traditionnelle exemplaire et de l'autre un internet imbécile et inquiétant. S'il est vrai qu'on peut être terrifié des bêtises et des messages stupides, abrutissants et agressifs qui circulent sur le net, on y trouve aussi des infos alternatives, des réflexions décalées. Et certains quotidiens, des chaînes de télé (trop de chaînes de télé!) sont devenus de parfaits instruments de crétinisation. L'approche qu'ont eue certains d'entre eux de la catastrophe ferroviaire de Buizingen est à vomir. Il reste Arte, certaines chaînes de radio, et sur Internet quelques îlots de réflexion, de regard différent. Le problème, c'est à nouveau le risque de l'élitisme. Les chaînes classées comme intellectuelles pour ceux qui se considèrent ou sont considérés comme tels. Les chaînes populaires (parmi lesquelles s'auto-inclut de plus en plus le service public) pour le vulgum pecus. La solution réside, encore et toujours, comme depuis les origines de l'humanité j'imagine, dans l'éducation. Continuer à parier sur l'intelligence. Même si on ne peut s'empêcher de penser que les intérêts socio-économiques et souvent politiques font le pari de l'abrutissement.
Là-dessus, je vais poursuivre la lecture de "Mille crétins" de Quim Monzo. Histoire(s) de continuer à rire. Jaune.