jeudi 4 novembre 2021

Jeu de dupes

La COP26  est en cours. On va voir ce qu'on va voir. L'avenir de l'humanité est en jeu et les chefs d'Etats et de gouvernements le disent haut et fort: ils sont pleinement conscients de leur responsabilité historique. A l'exception des présidents chinois, russe, turc et brésilien qui ont visiblement d'autres priorités que l'avenir de leur peuple et de la planète. 
"Nous devons montrer que nous avons la maturité et la sagesse pour agir. Il est temps pour l'humanité de grandir, la COP26 est un tournant pour l'humanité", a déclaré à Glasgow le premier ministre britannique Boris Johnson, ratant aussitôt ce virage en prenant un jet privé pour regagner Londres et participer à un dîner avec ses anciens collègues journalistes du Daily Telegraph (1). 

Quelques jours avant l'ouverture de la grand-messe consacrée au climat s'en tenait une autre: le Sommet mondial sur l'avenir du tourisme. La Covid-19 a sérieusement ralenti l'activité de ce secteur en pleine explosion et les professionnels du tourisme n'attendent qu'une chose: faire voler, rouler et naviguer comme hier avions, autocars et paquebots de croisière. L'industrie touristique se souhaite un avenir "plus durable, plus inclusif et plus résilient" (2). A l'image sans doute de celle de Thaïlande qui pour remplacer les touristes perdus veut maintenant "attirer davantage les voyageurs d'affaires et les voyageurs haut de gamme", en encourageant le tourisme médical (sic), celui du bien-être ou encore le golf, autant de secteurs si inclusifs. "La France en manque de visiteurs chinois", s'inquiète en titre le journal de France 3 (3). Leur absence pour cause de pandémie génère un manque à gagner de 3 milliards d'euros par an. Le directeur du château de Chantilly est très inquiet. Il les attend impatiemment.
Le tourisme spatial devrait aussi se développer grâce à Jeff Bezos, le patron d'Amazon. Il a l'intention d'installer une station privée dans l'espace avec un hôtel et des bureaux pour "developper l'activité économique et ouvrir de nouveaux marchés dans l'espace" (4).

A la COP26, quarante-six pays ont annoncé qu'ils abandonneraient le charbon d'ici 2040 et qu'ils n'accorderaient plus de soutien économique aux centrales à charbon. Mais uniquement pour les centrales à l'étranger et ce à partir de 2030. Ce qui laisse largement du temps pour brûler des millions de tonnes de charbon et subventionner ces centrales. La Chine et l'Inde, grands consommateurs de charbon, n'ont rien signé. D'après une étude du FMI, les grands producteurs mondiaux de gaz, de pétrole et et de charbon, reçoivent 11 (oui, onze) millions de dollars par minute (oui, par minute) dans 191 pays, soit rien de moins que 5100 milliards d'euros par an. Ces subventions représentent aujourd'hui 6,8% du PIB mondial. En 2025, 7,4%. Le secteur ne tremble pas. Mais se prépare néanmoins à une transition. Qui n'a rien d'écologique. "L'industrie des combustibles fossiles perd de l'argent sur ses marchés traditionnels de production d'électricité et transport. Elle construit donc de nouvelles usines de plastiques à un rythme stupéfiant afin de pouvoir liquider ses produits pétrochimiques sous forme de plastiques. Cette action annule d'autres efforts mondiaux pour ralentir le changement climatique." C'est une ancienne responsable de l'Agence américaine de protection de l'environnement qui l'écrit (5). Résultat: d'ici 2030, l'industrie américaine des plastiques émettra davantage de gaz à effet de serre que la totalité des centrales électriques au charbon.

Et cette décision encore au rayon des bonnes nouvelles: les dirigeants de plus de cent pays, représentant plus de 85% des forêts du monde, se sont engagés à la COP26 à mettre fin à la déforestation d'ici à 2030. Sachant que chaque minute l'équivalent d'une vingtaine de terrains de football sont "déforestés", calculez combien d'hectares de forêt il restera en 2030. Vous avez huit ans.

Autre nouvelle: le nombre d'immatriculations de voitures neuves est en lourde chute, à cause d'une pénurie de semi-conducteurs. C'est une mauvais nouvelle, nous dit-on.

Mais après tout, ce qui est important, ce sont tous ces petits gestes que nous pouvons, nous citoyens lambda, poser au quotidien pour sauver la planète: couper le robinet en se lavant les dents, prendre plus souvent son vélo, couper l'éclairage en quittant une pièce... On ne veut pas être défaitiste. Mais quand même. Après nous, les mouches. S'il en reste.

(1) https://www.lalibre.be/international/europe/2021/11/04/hypocrisie-choquant-un-choix-de-boris-johnson-provoque-la-polemique-en-pleine-cop26-NXLHTZMHQFHW7PM7SXXKBC74LQ/
(2) "Tourisme - Une pandémie, et ça repart !", Charlie Hebdo, 3.11.2021.
(3) 4.11.2021, 19h30.
(4) "Délire des hauteurs", Charlie Hebdo, 3.11.2021.
(5) "Au cul, la COP26 !", Charlie Hebdo, 3.11.2021.

dimanche 31 octobre 2021

Ce besoin des autres

Qui peut l'ignorer? L'élection présidentielle se profile en France, elle aura lieu dans moins de six mois. Les candidats se bousculent au portillon. On s'étonne d'en voir autant souhaiter monter sur la plus haute marche du podium qui, en France, est aussi celle de l'échafaud. Aussitôt élu, le président est vilipendé, ceux qui ne l'ont pas élu n'ayant qu'un objectif: le guillotiner.
Dans les (d)ébats actuels, le thème imposé par l'extrême droite, la lutte contre l'immigration, prend presque toute la place, contaminant la droite et une partie du centre. Telle une flaque d'hydrocarbures en mer, il pollue son environnement et semble inarrêtable. La lutte contre le réchauffement climatique devrait être la priorité absolue, mais la majorité des candidats l'ignore ou la fait passer loin derrière le pouvoir d'achat, la sécurité et l'immigration. Nous sommes envahis, nous ne sommes plus chez nous, clament les Zemmour, les Le Pen et autres nationalistes obsédés par la fermeture des frontières.

Les chiffres leur donnent pourtant tort: l'immigration dans les pays de l'OCDE a atteint en 2020 le plus bas niveau enregistré depuis 2003. Une baisse d'au moins 30% (1). La commissaire européenne aux Affaires intérieures, Ylva Johansonn, estime qu'un aspect positif de la pandémie de coronavirus est d'avoir rendu "évident que nous avons besoin des migrants" sur le marché du travail. Et s'il y a une urgence, ce n'est pas de lutter contre l'arrivée de migrants, mais contre le travail irrégulier. "Par ailleurs, souligne Olivier Pirot dans La Nouvelle République (2), les immigrés ne coûtent globalement rien à la société. Leur impact selon les pays et les années oscille entre -1% et +1% du PIB. Et sur la période 2006-2018, il est même le plus souvent positif." Le journaliste souligne aussi que, "contrairement à certaines idées reçues et discours politiques, la majorité des immigrés dans ces pays (de l'OCDE) sont des femmes". Et que "la pandémie a montré aussi, directement dans les territoires, le besoin essentiel de certains secteurs de faire appel à de la main d'œuvre saisonnière et étrangère". 
L'OCDE insiste: "mieux intégrer les immigrés peut contribuer à renforcer les gains budgétaires. Par exemple, le simple fait de combler l'écart d'emploi entre les personnes d'âge actif issues de l'immigration et celles nées dans le pays, de même âge et de même niveau d'études, pourrait accroître la contribution budgétaire nette totale des immigrés de plus d'un tiers de point de PIB dans un pays sur trois". Mais l'extrême droite préfèrera toujours les slogans simplistes aux chiffres, la haine à la raison. 

(1) "En 2020, les flux migratoires ont brutalement chuté", La Nouvelle République, 29.10.2021.
(2) "Autre jour", La Nouvelle République, 29.10.2021.

(Re)lire sur ce blog "Le pain des Français", 16.10.2021.

vendredi 29 octobre 2021

C'est comment qu'on freine?

L'Homme est un animal curieux. Il apprend lentement et n'aime guère modifier ses habitudes. Il aime vivre comme il a vécu, même si son mode de vie s'apparente à une fuite en avant. 
Depuis quelques décennies, on lui dit que les prix de l'énergie sont ridicules par rapport à leur coût réel. On lui dit que les énergies fossiles vont coûter de plus en plus cher à tous points de vue, économique comme écologique. Mais l'Homme est un animal sourd. Il n'aime pas entendre ce qui le dérange. Aussi s'étonne-t-il aujourd'hui devant la flambée des prix de l'énergie. Elle est aussi inattendue qu'inacceptable, s'indigne-t-il. L'Homme adore s'indigner.

Dans une séquence d'un journal télévisé consacrée à cette hausse des prix, une femme explique que, pour faire face à l'augmentation des tarifs du gaz, les membres de sa famille se voient obligés de diminuer la température ambiante demandée, de porter un pull plutôt que de vivre en t-shirt, de ne chauffer la salle de bains qu'au moment de son utilisation et de ne plus chauffer les chambres. Bref, cette famille découvre le b.a-ba de l'utilisation rationnelle de l'énergie. Dans le même temps, le Ministre français de l'Economie se réjouit de voir la croissance repartir à la hausse et remercie ses compatriotes de consommer autant. Et tant pis si cette croissance s'apparente à un suicide programmé. Le gouvernement et une large partie de la classe politique et économique entendent relancer le programme nucléaire pour répondre à la forte hausse attendue de la consommation d'énergie. Il s'agit de répondre à la demande. Produire toujours plus pour pouvoir consommer toujours plus. Ou consommer toujours plus pour justifier une production sans cesse croissante. Tous les appels au changement radical de mode de vie lancés lors du premier confinement n'ont pas été entendus. L'Homme est un animal sourd et têtu. 

La Ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, affirme cependant la nécessité de "baisser de 40% notre consommation d’énergie”. L'association négaWatt invite à la sobriété et propose dans un récent rapport (1) “d’augmenter le prix de l’aérien, d’interdire progressivement l’ensemble des vols intérieurs lorsqu'une alternative ferroviaire existe, de mettre fin aux ventes de véhicules diesels et essences au plus tard en 2035” ou encore de “réduire la vitesse maximale autorisée sur autoroute à 110 km/h”. La limitation de vitesses ne plaît pas en France. “C’est une mesure qui semble impopulaire et semble être une atteinte aux libertés, mais il faut la voir autrement”, répond Yves Marignac, chef du Pôle énergies nucléaire et fossiles et l’un des auteurs de négaWatt 2022. “Ce qui est encore plus impopulaire que la réduction de vitesse, c’est la pollution, la circulation accrue, les embouteillages, et les accidents mortels”. Pour négaWatt, écrit le HuffPost, limiter la vitesse permet à la fois de réduire la pollution  - qui provoque chaque année 50.000 décès prématurés en France - et de diminuer les dangers de la conduite. Reste que pour inciter à un changement de mode de locomotion, les pouvoirs publics devraient développer d'urgence une nouvelle politique de transport en commun et soutenir l'usage du vélo qui n'est pratiqué, dans trop de campagnes, que le dimanche. Et pour mener ces politiques, taxer beaucoup plus les producteurs d'énergie. A l'heure où on nous annonce que la hausse des prix de l'énergie se poursuivra au moins jusqu'au printemps 2022, le groupe Total a vu ses bénéfices multipliés par vingt-trois. L'Homme, cet animal aveugle, peut-il considérer qu'il s'agit là d'une bonne nouvelle?

A lire: le numéro spécial du Courrier international consacré au climat. "L'avenir nous appartient - Comment lutter contre le dérèglement climatique, de façon individuelle et collective, 28.10.2021. 

(1) https://www.huffingtonpost.fr/entry/reduire-la-vitesse-sur-autoroute-a-110kmh-et-mettre-fin-aux-voyages-a-lautre-bout-du-monde-comment-faire-accepter-la-sobriete-energetique_fr_6177f9b0e4b066de4f67c36d


samedi 16 octobre 2021

Le pain des Français

En janvier dernier, un boulanger de Besançon a entamé une grève de la faim pour éviter l'expulsion de son apprenti. Impossible de trouver un apprenti pour sa "Huche à pain", jusqu'à ce qu'il rencontre Laye Fodé Traoré, un jeune guinéen, qui n'avait que deux envies: apprendre et trouver du travail. A l'âge de 18 ans, ce dernier a reçu un ordre de quitter le territoire français. Son patron a fini - en mettant sa vie en jeu - par obtenir gain de cause. Depuis, le jeune homme a obtenu son CAP de boulangerie et suit à présent une formation en carrosserie, domaine qui était son premier choix. Stéphane Ravacley, son patron, constate qu'aucun problème n'a été constaté avec tous ces jeunes venus d'ailleurs, qu'ils n'ont jamais fait l'objet d'aucune plainte. Le jeune guinéen boulanger à Besançon a connu une belle réussite scolaire. "Ils sont doués et ont toute leur place dans nos entreprises", constate son patron (1). 

Dans l'Ain, un couple de boulangers a formé un autre jeune guinéen. "Il est motivé, il a toutes les qualités requises." Les deux boulangers auraient voulu l'engager comme apprenti, ce qui s'est avéré impossible. Jusqu'à ses 18 ans, Yaya était protégé par son statut de mineur non accompagné. Mais au-delà, il n'avait plus ni statut, ni papier. Pendant trois ans, ils ont effectué toutes les démarches possibles auprès de la préfecture pour qu'il obtienne ses papiers. En vain. Ici encore, une grève de la faim a débloqué la situation.

Pour soutenir tous ces patrons qui galèrent pour pouvoir engager un apprenti venu d'ailleurs, Stéphane Ravacley a créé un collectif national, Patrons solidaires (2). Ils sont nombreux ces jeunes dont l'envie de travailler est contrariée par leur absence de papiers:  Madama, Karim, Noureldien, Amara, Aboubakar, Ousmane, Mohamed, Amadou. Ils ont envie d'être boulanger, menuisier, électricien, boucher et ont un emploi ou un contrat d'apprentissage à portée de main, mais l'Etat, aveugle et sourd, veut les expulser.

On voit par là que l'extrême droite et son chantre à la mode, Zemmour l'épouvantail, sont totalement déconnectés de l'économie réelle. Ils sont les premiers à déplorer la disparition des petits commerces et des artisans dans les campagnes, sans vouloir voir que ce sont de jeunes migrants qui les sauveront. Zemmour incarne le douanier (qui n'est pas un imbécile, puisqu'il est douanier) stupide et raciste du sketch de Fernand Raynaud: "J'aime pas les étrangers qui viennent manger le pain des Français" (3). Il chasse l'étranger et se retrouve sans pain. L'étranger était boulanger.

mercredi 6 octobre 2021

Vieux jeunes

Quand il apparaît à la télévision, on change de chaîne et par réflexe on ouvre la fenêtre. On sent comme une odeur de pieds, de beurre rance, d'égout. On n'arrive pas à comprendre comment Zemmour peut  rencontrer autant de succès, comment il peut rendre fou à ce point. Il abêtit. Et il vieillit prématurément aussi, notamment de jeunes maires. On a vu hier dans un JT français l'un d'entre eux mener campagne pour que le candidat le plus gris et le plus désespérant qu'on puisse imaginer recueille les signatures nécessaires à sa candidature à la présidence de la République française. Comment un cauchemar peut-il faire rêver ? La Nouvelle République - Indre nous apprend que le maire du petit village de Saint-Gilles s'enthousiasme pour Zemmour le haineux, au point de prendre l'initiative de créer un comité de soutien à la candidature du non encore candidat pétainiste. Ce maire a 21 ans. Il espère accueillir chez lui celui qu'il voit comme un sauveur. Dans quel état psychologique faut-il être pour soutenir un tel individu pleurnicheur et agressif - et déjà condamné par la justice pour incitation à la haine raciale - dont le seul programme se résume à fermer les frontières ? Ces jeunes sont plus vieux que des octogénaires qui militent pour la solidarité, l'accueil, le renouveau. Ces vieillards avant l'heure voient l'avenir dans un rétroviseur. Parfois, le système démocratique inquiète.

Post-scriptum: pour savoir pourquoi il ne faut plus dire Eric Zemmour mais Olive Avertisseur-Sonore, écoutez François Morel: https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-francois-morel/le-billet-de-francois-morel-du-vendredi-08-octobre-2021

(Re)lire sur ce blog: "Croquemitaine", 8.12.2014; "Sourires amers", 5.9.21; "Le temps des brutes", 13.10.16.

lundi 4 octobre 2021

A.u. la fo.u.lle !

Voilà que l'on apprend (1) qu'un projet de décret en Communauté française de Belgique rebaptisée Fédération Wallonie-Bruxelles entend imposer l'usage de l'écriture inclusive tant à l'écrit qu'à l'oral. Depuis quand le politique se mêle-t-il de fixer les règles du langage ? Dans quel type de régime est-on alors ? Cette imposition nous donnerait un langage et une écriture moches, illisibles, inécoutables, impraticables, mais si politiquement correct.e.s qu'on se croirait dans 1984. La novlangue est l'expression d'une doctrine totalitaire. Y aura-t-il une police de la langue? Ce projet fait froid dans le dos.

(Re)lire sur ce blog: "Quotidien de la femme",  8.3.2018

(1) https://focus.levif.be/culture/livres-bd/decret-sur-l-ecriture-inclusive-mais-que-font-les-flic-quette-x-s/article-column-1475541.html

samedi 25 septembre 2021

Chasse punitive

Il est drôle, Willy Schraen. C'est sans doute un des meilleurs humoristes français actuels. Quand il se présente en malheureuse victime, on s'esclaffe. Le président de la Fédération nationale des chasseurs dénonce l'interdiction de la chasse à certains oiseaux. C'est de "l'écologie punitive", tonne-t-il. Il nous fait rire. On se demande ce que lui ont fait les alouettes des champs, les vanneaux huppés, les pluviers dorés, les grives et les merles noirs pour être punis de mort par lui et les chasseurs qui veulent continuer à s'adonner à cette étrange passion morbide sous prétexte qu'il faut continuer à faire vivre une tradition culturelle qui remonte à Néandertal (qui reste visiblement leur modèle).

"On a un harcèlement terrible qui vient de l'écologie punitive en permanence, pleurniche Schraen dans un de ses sketchs dont il a le secret. Les chasseurs sont malmenés. On commence à en prendre plein la gueule à longueur de journée."  (1) Bien moins que les oiseaux. L'alouette des champs a perdu près du tiers de ses effectifs en trente ans. Mais les larmes de crocodile de Schraen ont ému le gouvernement français: le Ministère de la transition écologique met en consultation plusieurs projets d’arrêtés pour autoriser à nouveau le piégeage de quelque 115 000 oiseaux par le biais de méthodes de chasse dites « traditionnelles ». Même si elles sont fondées sur des techniques non conformes au droit européen et ont été jugées illégales par le Conseil d’Etat. Peu auparavant, en clôture du Congrès mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) (à Marseille du 3 au 11 septembre), le gouvernement français, la main sur le cœur, avait déclaré son intention de faire tout ce qui est en son pouvoir pour sauver la biodiversité. Le Monde (2): "Le temps est venu, a résumé Bruno Oberle, le directeur général de l’UICN, d’un « changement fondamental ». Certes, répond en substance la France, pays hôte du congrès, mais nous souhaitons malgré tout pouvoir continuer à enfreindre la loi pour permettre à une fraction de pourcent de nos concitoyens de s’adonner au plaisir de tuer des dizaines de milliers d’oiseaux en déclin. Parmi les espèces ciblées par les projets d’arrêtés, certaines ont vu leurs populations se contracter de moitié, en Europe, au cours des trente à quarante dernières années. Le contraste entre le fracas des mots utilisés pour décrire le problème et l’absence forcenée du plus petit début de réponse politique à ce problème incarne bien plus que ce que la novlangue politicienne qualifie généralement de « mesure pragmatique ». Ce contraste illustre plutôt le fait que l’enjeu environnemental est désormais au cœur d’une rupture du pacte démocratique."

Le Monde rappelle que "l’alouette des champs et le vanneau huppé sont respectivement classés en « préoccupation mineure » et « quasi menacé », selon la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en France. « Les nouveaux arrêtés en préparation demeurent illégaux, et la LPO [la Ligue de protection des oiseaux] demandera leur suspension immédiate devant le Conseil d’Etat si jamais ils sont signés », a immédiatement réagi la LPO. Les populations d’oiseaux des villes et des champs se sont effondrées en France à cause des activités humaines, alertent les scientifiques. Pour la LPO, il s’agit de « satisfaire les lobbys cynégétiques à l’approche de l’élection présidentielle ». « Chasser hors du cadre légal, c’est braconner », a ainsi assené son président, Alain Bougrain-Dubourg dans un communiqué." (3) Schraen, lui, a critiqué « une radicalisation d’une partie ultraminoritaire de la société » contre la chasse, refusant de voir que l'opinion publique rejette très majoritairement la chasse, aujourd'hui vue comme une activité d'un autre âge.

Les oiseaux qui résident dans les marais d'Harchies, réserve naturelle belge, à la frontière française, sont depuis toujours victimes de la chasse punitive des chasseurs français. Dans les années '80 Jean-Pierre Verhaeghen, le conservateur de l'époque, m'expliquait le problème que lui posaient ces derniers: certains d'entre eux, sous prétexte de promenade, circulaient dans les marais et y faisaient un maximum de bruit pour pousser les oiseaux vers la frontière où les attendaient leurs camarades canardeurs. Plus de trente ans après, rien n'a changé. Ces cinq dernières années, les naturalistes ont recensé le nombre de coups de feu tirés par les chasseurs français lors de leur première soirée de chasse: 1100 en 2016, 2054 en 2020.  Mais ces chasseurs sont ou très mauvais ou trop imbibés: "Ce n'est pas un massacre. Nous, ce soir, on tuera un ou deux canards tout au plus. Il y a même des soirs où l'on ne prend rien. On dit alors qu'on fait capot. En fait, on vient surtout pour passer une bonne soirée ensemble et partager un bon barbecue." (4) Qui donc arrivera un jour à expliquer aux chasseurs qu'on peut passer un bon moment entre amis sans sortir son fusil ?

Dans une luxueuse plaquette audacieusement intitulée "La chasse, cœur de la biodiversité" et distribuée il y a quelques mois aux 520.000 conseillers municipaux de France, la Fédération des chasseurs tente de se présenter comme une organisation dont l'écologie est le souci premier. Leur vision de l'écologie est assez particulière: "Tuer des animaux et les déguster est une évidence pour nous. (...) Nous ne renierons jamais que la quête de l'animal est une philosophie de vie pour nous." Ecologiste donc, mais aussi philosophe. Willy Schraen est décidément un humoriste qui ose tout. 

Le mal aimé / Je suis le mal aimé (Claude François)

Post-scriptum: j'avais cru comprendre que les chasseurs étaient les seuls vrais écolos. Et voilà qu'ils ne sont que des barbares néandertaliens : https://www.huffingtonpost.fr/entry/hautes-alpes-une-louve-tuee-par-balles-retrouvee-pendue-devant-une-mairie_fr_614de817e4b03dd7280a8a3d

Consultation publique sur les projets d’arrêtés relatifs à la capture de 98 702 alouettes des champs au moyen de pantes dans les Landes, la Gironde, le Lot-et-Garonne et les Pyrénées-Atlantiques

 

Consultation publique sur les projets d’arrêtés relatifs à la capture de 7 798 alouettes des champs au moyen de matoles dans les Landes et le Lot-et-Garonne

 

Consultation publique sur le projet d’arrêté relatif à la capture de 1 200 vanneaux huppés et 30 pluviers dorés au moyen de tenderies aux filets dans les Ardennes

 

Consultation publique sur le projet d'arrêté relatif à la tenderie de 5800 grives et merles noirs dans les Ardennes

 

Le site des consultations sature fréquemment en cas de trop nombreuses connections simultanées et il faut parfois persévérer ou recommencer à un autre horaire. Il est également important de ne pas simplement copier-coller des argumentaires existants car seuls les avis individuels originaux sont pris en compte. (LPO)




(1) France Inter, 17.9.2021, Journal de 13h.

(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/19/l-enjeu-environnemental-est-desormais-au-c-ur-d-une-rupture-du-pacte-democratique_6095186_3232.html

(3) https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/09/16/le-gouvernement-veut-autoriser-a-nouveau-certaines-chasses-traditionnelles-d-oiseaux_6094886_3244.html


(4) https://www.rtbf.be/info/regions/hainaut/detail_encore-un-soir-complique-pour-les-canards-des-marais-d-harchies-canardes-en-passant-la-frontiere?id=10828025&fbclid=IwAR2y7MTtNev9fmZNoxY2fChfi7UEBUzbaj1DejldDmx0VrplYM2iafQ9vdw


https://www.lalibre.be/international/europe/2021/09/22/un-chasseur-manifeste-en-accrochant-un-pigeon-vivant-sur-une-pancarte-PAQIC56M3ZBVLEXNUXXMMFMGZQ/

lundi 13 septembre 2021

Un virus abrutissant

La bêtise est un virus dangereux qui se propage aisément et a parfois pour effet (qu'on n'oserait appeler secondaire, mais plutôt primaire) la violence. Les anti-vaccins et anti passes sanitaires le démontrent chaque jour.

En Martinique, la situation sanitaire est catastrophique: 527 personnes sont mortes de la Covid-19 depuis le début de l'épidémie et seulement 26,20 % de la population étaient entièrement vaccinée fin août. Les soignants martiniquais n'ont pu prendre le moindre congé, travaillant sans s'arrêter durant quatre semaines d'affilée. Pour les soulager, des collègues ont débarqué de la métropole. Mais à leur arrivée à l'aéroport martiniquais, ils ont été traités d' "assassins" par quelques dizaines de manifestants qui leur ont signifié qu'ils ne sont "pas les bienvenus".  Les soignants ont dû être protégés par la police pour sortir de l'aéroport. Au-delà de ce cas, de nombreux médecins français témoignent des menaces de mort qu’ils reçoivent quotidiennement, depuis le début de la campagne vaccinale, surtout sur les réseaux prétendument sociaux. Le président du syndicat professionnel Union française pour une Médecine libre (UFMLS) dénonce « des discours complotistes qui font croire que l'on a assassiné les gens dans les maisons de retraite, que le vaccin va décimer la moitié de l'humanité » (1).

A Bruxelles, vu l'importance de la propagation du virus, les autorités envisagent l'instauration d'un passe sanitaire. Aussitôt, le collectif "L'Abîme" a menacé d'organiser des "apéros contaminants" (2). Ces rendez-vous auraient lieu tous les samedis avec un objectif de contamination entre les participants qui auraient ainsi droit, pensent-ils, à leur passe sanitaire sur base d'une immunité naturelle. Voilà un collectif qui n'a aucun sens du collectif. 

En fait, ce virus est un révélateur. Il dévoile les crétins.

Ici, c'est de plus en plus gris / Le monde se cherche un abri / Contre la bêtise humaine  - Louis-Jean Cormier, "138" (album "Le Ciel est au plancher").

(1) https://www.marianne.net/societe/sante/martinique-des-soignants-venus-en-renfort-insultes-par-des-antivax-a-laeroport

(2)    https://www.lalibre.be/belgique/societe/2021/09/10/ces-gens-vivent-dans-un-autre-monde-erika-vlieghe-tres-remontee-contre-le-collectif-labime-DEYV65H4RNBCLCSWKNQHAXNL7M/

vendredi 10 septembre 2021

Les Aventures de Savonarole en Ontario

"Tintin en Amérique", au feu ! "Astérix et les Indiens", au feu ! "La Conquête de l'ouest", aventure de Lucky Luke, au feu ! Ce ne sont là que trois des innombrables bandes dessinées, romans, livres d'histoire et manuels scolaires qui ont été brûlés, il y a deux ans, en Ontario par  le Conseil scolaire catholique Providence, qui gère une trentaine d’écoles francophones (1). Cinq mille livres ont été mis à l'index, comme à l'époque de l'Inquisition et une partie d'entre eux brûlée. Hergé est accusé de racisme (ce qui reste à prouver) (2). Goscinny et Uderzo ont commis le crime d'avoir présenté dans cet album d'Astérix une jeune Indienne trop aguicheuse. Et Morris se voit reprocher d'utiliser le terme "conquête". Le Conseil scolaire catholique a donc jugé nécessaire de procéder à une "purification par le feu" de ces ouvrages accusés d’entretenir les préjugés contre les autochtones.

Peut-on suggérer à ce Conseil d'aller plus loin encore? De brûler les livres saints emplis de scènes de violence, de brûler les tableaux qui représentent des scènes de la crucifixion du Christ ou des martyrs de saints. Ce sont autant de glorifications du sadisme, du masochisme, de l'humiliation, de la torture, de la mise à mort. Sans doute faudrait-il aussi supprimer les crucifix, représentations de pratiques atroces qui heurtent les âmes sensibles. Il faudrait expurger les bibliothèques de tous les livres qui peuvent choquer d'une manière ou d'une autre. Au feu, "L'Amant de Lady Chatterley" ! Au feu, "Les liaisons dangereuses" ! Au feu, "American Psycho" et tant d'autres romans ! Les musées aussi doivent faire le tri. Lacérons - évidemment - "L'Origine du monde " de Courbet, "L'Olympia" de Manet (une femme blanche nue sur un lit, à qui une servante noire apporte des fleurs) et tous les tableaux du même style qui l'ont précédé, en particulier "La Venus d'Urbino" du Titien. Jetons à la poubelle toutes les représentations de "L'Enlèvement  des Sabines" et tous les tableaux de Toulouse-Lautrec emplis de femmes de mauvaise vie. Et, si on ne les brise pas, habillons au moins toutes ces nus antiques qui doivent tant choquer celles et ceux dont les convictions religieuses les obligent à cacher leur corps. Le cinéma ne peut être en reste. Supprimons tous les westerns, les films de guerre et de bagarres, les films érotiques bien sûr, et ceux qui comportent des scènes de viol (telle "La Source" de Bergman). Bref, réinstaurons des comités de salubrité publique qui décideront des œuvres d'art qui pourront être ou non diffusées.  

Le Comité scolaire catholique Providence est dans l'air du temps, celui de la cancel culture, celui des nouveaux censeurs et inquisiteurs qui entendent appliquer d'autorité à tous leur morale - qui est évidemment la seule à suivre. Se rendent-ils compte qu'avec ces autodafés ils renouent avec les pires heures de l'Inquisition et du nazisme ? Se rendent-ils compte qu'ils commettent un crime contre l'intelligence, convaincus que les lecteurs, les amateurs d'art ne sont pas capables d'esprit critique ? Leur volonté de purification effraie. Les purs sont souvent des épurateurs. "Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes », a dit l’écrivain allemand du XIXe siècle Heinrich Heine (3).


(Re)lire sur ce blog notamment "Prévert à l'index", 29.6.2021, et "Tavernier et les censeurs, 5.4.2021.

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2021/09/09/au-canada-des-livres-brules-au-nom-de-l-image-negative-vehiculee-sur-les-autochtones_6093983_3210.html

https://www.lalibre.be/international/amerique/2021/09/07/des-milliers-douvrages-dont-tintin-et-asterix-detruits-dans-des-ecoles-au-canada-nous-enterrons-les-cendres-de-racisme-L7ZC5XH5Y5FQFCKB5RZNYTYAAQ/

(2) https://www.lalibre.be/debats/opinions/2021/09/10/tintin-en-amerique-merite-t-il-detre-brule-4T73EUBTQRHFHLUWCKAI72N4ZM/

(3) cité dans Le Soir.

dimanche 5 septembre 2021

Sourires amers

Ici et là, en France, on voit fleurir des affiches avec la tête du polémiste d'extrême droite et ces seuls mots: "Eric Zemmour, président". Ses soutiens le voient déjà à la tête de la République. Fleurir n'est sans doute pas le verbe qui convient. L'homme au regard noir et au teint gris est aussi peu séduisant que ses propositions de faire machine arrière pour revenir dans un passé mythifié. S'il devait être demain candidat à l'élection présidentielle, on peut imaginer son programme de pleurnicheur sur la France qui n'est plus ce qu'elle fut et sur la fermeture des frontières à tout étranger. Mais l'homme, habitué de certains plateaux télé et plusieurs fois condamné pour injures et incitation à la haine, plaît cependant à une frange réactionnaire. En attendant, il sème la panique au RN-ex-FN. Sa candidature ne recueillerait sans doute qu'un pourcentage faible mais non négligeable, mais elle ferait perdre plusieurs points à Marine Le Pen, si sûre jusqu'à présent d'arriver au second tour. Robert Ménard, le maire d'extrême de Béziers, propose à Le Pen et à Zemmour de venir débattre (1). Mais Marine n'est pas la fille à papa en tous domaines. Piètre débatteuse, maîtrisant mal certains sujets, elle sait qu'elle se ferait mettre en boîte par le redoutable polémiste qu'est Zemmour. On ne sait si ce dernier est capable de sourire, il doit, ici, au moins ricaner. A gauche, on sourit de ce duel. Que faire d'autre quand on voit dans quel état elle s'est mise? 

(1) https://www.huffingtonpost.fr/entry/presidentielle-2022-ce-que-le-pas-de-deux-le-pen-zemmour-dit-de-lextreme-droite_fr_61332cdbe4b05f53eda84504