dimanche 7 janvier 2024

Réflexions d'un 7 janvier

Triste anniversaire. Il y a neuf ans, nous étions dans la sidération, avant d'en passer par la tristesse, le chagrin, la colère, le désarroi. Il y a neuf ans, deux sombres crétins (dont on s'est dépêché d'oublier le nom) massacraient à la kalachnikov des gens qui avaient le culot de s'exprimer avec des crayons et des stylos. 
Depuis le massacre de l'équipe de Charlie Hebdo, les attentats islamistes se sont multipliés un peu partout. Au nom de la défense des musulmans et de leur prophète, mais aussi pour exprimer une haine des valeurs dites occidentales. Des agresseurs de plus en plus jeunes, nés ou en tout cas élevés en Europe, souvent très éduqués, tuent des gens qui symbolisent précisément l'éducation, la réflexion, l'ouverture, la laïcité.
Jean-François Ricard, procureur de la république antiterroriste, traite les affaire d'attentats depuis les années 1990, il en commente l'évolution dans Charlie Hebdo (1). Parlant de l'assassinat de l'enseignant Dominique Bernard à Arras en octobre, il constate que le jeune tueur a agi d'abord pour punir la France, terre de mécréants. Dans le message audio qu'il a enregistré avant de passer à l'acte, le jeune "tient des propos mâtinés de références religieuses (et) déclare son soutien aux musulmans du monde entier. Bien sûr, il a quelques mots pour ses frères de Palestine, mais ce qu'il dit vraiment, ce qui a réellement déclenché son action, c'est sa haine de la France, de nos valeurs, de la République. (...) Ce qu'il dit, c'est que les valeurs que nous avons essayé de lui inculquer, de leur inculquer, notamment à l'école ont eu pour fonction de le détourner de la réalité, c'est-à-dire de la religion. Voilà le discours repris par ce jeune : on ne peut pas vivre notre religion ici. C'est un discours que j'ai entendu des dizaines et des dizaines de fois. Leur dialectique, c'est soit on combat la France, soit on la quitte parce qu'il faut se dissocier de ce pays". (...) C'est une vision du musulman qui ne peut être que victime."

Jean-François Ricard met à mal le cliché du terroriste islamiste masculin, peu éduqué, abandonné par le système : "j'insiste sur le fait que nous n'avons pas affaire à des pauvres types ou des paumés, pour reprendre les termes que l'on lit souvent. C'est complètement faux. On a eu des gens impliqués dans des projets d'action violente qui étaient d'un très haut niveau universitaire, scientifique, des ingénieurs, des médecins, etc. (...) L'idée selon laquelle ce sont des espèces de ratés qui vont choisir ce parcours presque par défaut, c'est complètement faux. Il y a de tous les niveaux." Et le djihadisme n'est pas qu'une affaire de mecs. Au contraire. Dans les études menées à partir des centaines de procédures qui ont suivi les départs en Syrie, le magistrat a constaté que "dans les deux tiers des affaires, c'était une mère qui était partie avec un ou plusieurs enfants jeunes, contre l'avis du père".

Reste qu'ils sont nombreux, à la France dite insoumise, chez les Verts et ailleurs, à ignorer ces analyses pour faire des terroristes de pauvres victimes de l'abandon par le système et des musulmans des victimes du système colonial. Le chercheur au CNRS François Burgat est de ceux-là. Pour lui, « la violence « islamique » ne vient pas de l’islam, mais est le produit de l’histoire récente des musulmans, soumis par le monde occidental. Dans un texte cinglant, l'essayiste français Ferghane Azihari dénonce cette analyse simpliste que Burgat a exposé dans son essai « Comprendre l'islam politique » (2016). 
"L'auteur, écrit Azihari, se familiarise avec la problématique islamiste dans le cadre de l'histoire tumultueuse de la colonisation européenne, de la création d'Israël (...) et des luttes dites anti-impérialistes. (...) Tout se passe comme si, pour l'auteur, l'histoire des rapports mouvementés de l'Islam avec l'Occident et avec la violence en général commence aux XIXe et XXe siècles avec l'expansion européenne et la naissance de l'État d'Israël." François Burgat ignore délibérément les siècles qui ont précédé : "les conquêtes arabes du VIIe siècle qui vont dérober à l'Empire romain d'Orient les provinces les plus riches de la Méditerranée antique", (...) les conquêtes arabes qui détruisent l'Empire perse et étendent l'Empire des premières dynasties califales des Pyrénées jusqu'aux frontières de l'Inde et de la Chine, (...) la constitution de ce vaste réseau de traite négrière et esclavagiste qui accompagnera l'expansion musulmane et qui ne sera aboli que sous la colonisation européenne, (...) l'élaboration des grandes écoles juridiques sur la base des légendes hagiographiques relatives à un prophète volontiers célébré comme un brigand sanguinaire, (...) la mise en place d'un statut discriminatoire pour les infidèles et la persécution des païens, (...) les luttes de pouvoir incessantes entre sunnites et chiites et des rivalités à l'intérieur desdites factions, (...) l'arrivée des Turcs, (...) la prise de Constantinople, le premier ou le second siège de Vienne, la destruction de la civilisation byzantine, l'occupation ottomane d'une partie de l'Europe qui va durer plusieurs siècles, (...) la guerre de course et les campagnes de razzias dont fut par exemple victime un Cervantès. Ce passif-là n'est évidemment jamais évoqué, tant le musulman n'est que l'éternelle victime de l'Histoire et rien d'autre que cela. Une variante du mythe du bon sauvage."

Selon Ferghane Azihari, François Burgat n'aborde la problématique islamiste qu'à travers "ce prisme ultra-étroit, qui ne couvre que 15% de l'histoire de l'Islam, et qui n'étudie l'Islam qu'à travers sa confrontation avec l'Occident moderne (comme si l'Islam avait attendu le XIXe siècle pour être le terreau de forces intolérantes, impérialistes et intégristes)". 
Burgat n'a jamais caché sa sympathie pour ce qu'on appelle communément l'islamisme, écrit encore Azihari, une indulgence qui a pour lui diverses origines :
"1/ Le musulman n'est qu'une victime et rien d'autre au motif qu'il a été colonisé pendant 150 ans (...).
2/ La conviction que le musulman ne fait que réagir à des circonstances extérieures qui lui échappent toujours. (...)
3/ L'islamisme est une réaction identitaire logique à une domination culturelle et politique extérieure (occidentale). Ainsi, le lexique musulman/islamiste « se réfère à un univers symbolique et normatif perçu comme endogène, « fait maison », imposé ni du dehors, par la puissance coloniale, ni d’en haut par les élites ». Cette théorie renvoie à un lieu commun de la sociologie, le fameux retournement du stigmate, qui postule qu'une discrimination ou un comportement impérialiste tend à renforcer, chez le discriminé ou le dominé, les traits culturels stigmatisés. Le problème de ce poncif ultra-répandu (bien au-delà de la gauche) est qu'il est incapable de rendre compte de la diversité des réactions possibles face à un impérialisme réel ou supposé. (...) La théorie du retournement du stigmate qui postule que le repli identitaire est la conséquence nécessaire, attendue et logique d'un impérialisme et d'une discrimination étrangère est une théorie paresseuse incapable de rendre compte de la variété des réponses à l'impérialisme. Cette théorie est incapable de rendre compte de tous ces peuples qui ont su, pour le meilleur et pour le pire, faire la part des choses entre la lutte contre les crimes d'une puissance impérialiste et la lutte contre la culture exportée par la puissance impérialiste. Au fond, gageons que l'indulgence de François Burgat à l'égard d'un islamisme auquel lui-même n'adhère pas est fondée sur la conviction inavouée que le musulman serait l'un des rares sur cette planète à être incapable de faire cette part des choses. Une autre variante d'un racisme tranquille.
4/ Vient enfin la conviction que le vocabulaire islamiste n'aboutit pas nécessairement à une politique autoritaire et violente. Il peut, dans certaines conditions, être le socle de l'émancipation. (...) Ce que dit Burgat, c'est que ce n'est pas parce qu'un musulman convoque le Coran et Mahomet qu'il va nécessairement se transformer en une créature autoritaire, homophobe, misogyne, antisémite et j'en passe. Le Coran et Mahomet peuvent aussi être invoqués pour poursuivre des objectifs démocratiques, féministes, humanistes etc. Dès lors, nous dit François Burgat, il est contreproductif de combattre l'étendard islamiste en tant que tel dans la mesure où cet étendard peut être utilisé à des fins violentes et pacifiques." On ne devrait donc pas s'opposer à l'islamisme sous prétexte qu'il ne serait pas uniquement générateur de violence mais aussi d'effets positifs. Après tout, sous Mussolini, les trains arrivaient à l'heure...

Ceux qui confinent leurs analyses de l'islamisme dans une vision coloniale récente et dans un rapport frontal Occident versus Monde musulman restent souvent enfermés dans une vision occidentalo-centrée, oubliant l'histoire et le vécu des populations musulmanes qui sont les premières à souffrir de la violence islamiste. "Parmi les phares de l’obscurantisme et du despotisme islamique figure l’Arabie saoudite. Or le Royaume des Saoud fait partie des alliés historiques de l’OTAN et n’a jamais connu la colonisation européenne", écrit, dans un autre texte Ferghane Azihari (2). Où sont pour tous les excuseurs de la violence islamiste les victimes musulmanes ? Les jeunes filles enlevées par Boko Haram ? Les Iraniennes ? Les démocrates algériens ? Les laïques afghans ? Toutes celles et tous ceux, musulmans ou non, qui souffrent, là où ils vivent en pays régis par l'islam, du diktat de la religion ? Ils n'existent pas. Ils gênent les analyses colonialistes.
On voit par là que l'universalisme est la seule voie. On ne peut être que du côté de toutes les libertés et surtout de celle de vivre et de penser librement. 

(1) "Jean-François Ricard : C'est un phénomène nouveau : en 2023, 11 mineurs ont été impliqués dans des affaires terroristes", Charlie Hebdo, 3.1.2024.
(2) https://www.lefigaro.fr/vox/religion/ferghane-azihari-l-islam-n-est-pas-la-religion-des-opprimes-20210413


dimanche 31 décembre 2023

Résister aux sinistres (et à la sinistrose)

On voudrait aller de l'avant, vers des temps sobres et intelligents, respectueux de la vie. Mais les nuisibles nous poussent vers l'arrière. Poutine revient au stalinisme, le Hamas à la barbarie. Ici, là et dans tant de coins de la planète, à Gaza, en Ukraine, au Yemen, au Soudan, en Syrie, en Libye, au Tigré, au Kivu, les guerres ont cessé de compter leurs morts et ceux qui les mènent ne cherchent plus à se justifier. D'autres menacent d'en commencer. Maduro bande ses muscles, Kim Yong-Un aussi. 
Les producteurs de gaz et de pétrole ont de grandes ambitions pour leurs actionnaires, quoi qu'il en coûte à la planète, quoi qu'anonnent les COP successives.
Les religions reviennent en force, le respect de leurs délires doit primer sur les sciences, et les femmes doivent rester à leur place, silencieusement. Les populistes bombent le torse, même s'ils n'ont aucun souffle, se contentant d'annoncer que demain on rasera gratis parce qu'on fermera les frontières. C'est le temps des imbéciles heureux accrochés à leur drapeau. L'Union européenne, cette lente construction de la paix et de la solidarité, commence à vaciller.
On n'arrive plus à se souhaiter le meilleur. On ose espérer le moins pire. On arrive cependant encore à croire en l'humanité. Parce qu'on n'a pas le choix.



mardi 26 décembre 2023

Humour extrême

On était sans nouvelles d'Alexeï Navalny. On en a enfin. Il est loin, dans l'Arctique. Détenu dans « l’une des colonies les plus septentrionales et les plus éloignées » de Russie, où les conditions de vie sont « difficiles ». Il y est pour purger sa peine (une de plus) de dix-neuf ans de prison, condamné pour "extrémisme". Lutter contre la corruption en Russie est une attitude extrême. Il est vrai qu'on comprend mal comment on peut s'opposer à Vladimir Poutine, cet humaniste qui force le respect, l'incarnation de la retenue, de la modération et de la probité. L'idée même d'extrémisme lui est totalement étrangère.
On voit par là que l'humour russe est particulier. 

dimanche 24 décembre 2023

Aux hommes de bonne volonté...

Lire ou relire Apeirogon de Colum McCann (1) permet d'apercevoir un peu de lumière dans le drame qui se joue entre Israéliens et Palestiniens. 
Rami Elhanan est israélien, Bassam Aramin palestinien. Tous deux ne sont pas des personnages de fiction. On pouvait, il y a quelques jours encore, les voir et entendre témoigner dans un reportage télévisé. Tous deux ont perdu, il y a de nombreuses années, une fille. L'une avait dix ans, l'autre treize. Elles ont été tuées par le conflit fratricide qui oppose leurs deux communautés. 
Les deux hommes avaient tout pour se haïr. Ils sont devenus amis. « Nous ne parlons pas de la paix, nous la faisons », affirment-ils lors de rencontres dans des salles de classe.
C'est un livre exceptionnel (à tous points de vue, dans sa forme comme dans ses dimensions multiples) qui raconte une histoire qui ne devrait pas l'être. Un récit qui nous laisse imaginer, dans le chaos actuel où le désespoir domine et où chacun est sommé de choisir son camp contre l'autre, que la paix est possible si on est capable de se parler, de se comprendre, d'échanger, d'imaginer un futur lavé de la peur et de la haine.
Ne laissez pas le rameau d'olivier tomber de ma main.

(1) éd. Belfond, 2020.


jeudi 21 décembre 2023

Indignations sélectives

L'ONU Femmes (UN Women) dénonce à raison les violences sexuelles dont les femmes sont victimes dans les conflits. Ce fut le cas le 25 novembre encore, lors de la Journée internationale pour l'élimination de la violence faite aux femmes. Ces dernières années, le mouvement #MeToo appelait à croire les femmes sur parole quand elles se disent victimes de violences sexuelles et à mettre fin au "silence complice". Et voilà que tant de femmes elles-mêmes se taisent face à l'horreur. 

Le viol, rappelle Inna Shevchenko (1), est défini par la Cour pénale internationale comme un crime de guerre à part entière. "Et pourtant, tout ce que nous avons pu entendre d'ONU Femmes jusqu'à présent, ce sont deux déclarations sur la situation humanitaire à Gaza, laissant les femmes victimes du Hamas dans l'oubli. Cette douloureuse décadence est confirmée par le silence quasi absolu de la plupart des mouvements féministes de premier plan, partout dans le monde." Pour Feminist, un compte Instagram suivi par six millions de personnes, l'attaque du Hamas n'est que "une riposte à l'occupation israélienne" (message supprimé ensuite). Et pour beaucoup de soutiens à la cause palestinienne, ce que les Israéliennes et les Israéliens ont vécu le 7 octobre n'est que normal, attendu, inévitable. Comme si une femme violée, dépecée, massacrée n'existait pas si elle est juive.  "Jamais auparavant, écrit encore Inna Shevchenko,  nous n'avions vu des féministes contextualiser des crimes de viol. Aussi juste que soit la défense des Palestiniens, victimes des bombardements impitoyables d'Israël et du pouvoir du Hamas, elle est devenue une justification pour négliger les femmes victimes du 7 octobre."
Les Juifs, écrit-elle encore, sont "devenus le vieil homme blanc du féminisme occidental. Donc, circulez, il n'y a rien à voir que des actes tragiques sans doute mais logiques. "La convergence des luttes n'a abouti qu'à une divergence croissante entre les femmes. L'occupation est une raison suffisante pour beaucoup de se détourner des femmes victimes israéliennes ; le soutien impérialiste des Etats-Unis en a conduit autant à négliger les filles et les femmes ukrainiennes violées et torturées ; et bien sûr l'islamophobie des manifestations contre le hijab justifie l'abandon des femmes iraniennes violées dans les prisons et tuées par le régime islamique. Et pourtant, il s'agit toujours de nous, les femmes, et non de nous, la gauche, les woke, les anti-impérialistes, les anti-Israël... Nous les femmes, où sommes-nous aujourd'hui ?"

Hala Abou Hassira, ambassadrice en France de l'Autorité palestinienne, est, semble-t-il, aveugle et sourde : "je n'ai pas entendu les témoignages et je n'ai pas vu les images", a-t-elle déclaré, interrogée sur ce qu'elle pensait "comme femme" des viols commis par le Hamas (2). 
Cette cécité et cette surdité volontaires poussent au négationnisme. Ces indignations sélectives démontrent les limites des combats dits intersectionnels, elles desservent la cause féministe et indiquent que les woke ne sont pas toujours aussi éveillés qu'ils ou elles veulent le (faire) croire. Femmes juives, femmes iraniennes, femmes ukrainiennes, femmes afghanes, vos existences et vos combats dérangent les analyses binaires. Donc, vous n'existez pas. 

Les victimes d'agressions sexuelles ne semblent pas exister non plus aux yeux du président de la République française. En tout cas si elles sont victimes d'un grand comédien. Hier soir, il s'est dit "grand admirateur de Gérard Depardieu (...), un immense acteur" qui "a fait connaître la France, nos grands auteurs, nos grands personnages dans le monde entier" et qui "rend fier la France". Pas de chasse à l'homme, a-t-il dit. Ou plutôt pas de chasse au chasseur ? 
Au pays des aveugles, les violeurs sont rois.

(1) Inna Shevchenko, "Viols du Hamas - L'insoutenable silence des féministes", Charlie Hebdo, 22.11.2023.
(2) Raphaël Enthoven, "La cécité volontaire", Franc-Tireur, 13.12.2023.

mardi 19 décembre 2023

Une vieille affaire

On n'entend plus parler de dégagisme.
Vladimir Poutine vient d'annoncer qu'il sera l'an prochain candidat à sa propre succession à la tête de l'empire russe. Le tsar est au pouvoir - à la tête du pays ou du gouvernement - depuis 1999, vingt-quatre ans donc, et il a annoncé il y a quelques années qu'il entendait y rester jusqu'en 2036. On s'interroge : est-ce un signe de faiblesse ? On est déçu. On aurait aimé qu'il y reste jusqu'en 2052, l'année où il fêtera ses cent ans. Il est immortel, si puissant si viril. Les années n'ont pas prise sur lui. Et il a tant de guerres à mener encore. Voilà qu'il montre ses muscles à présent face à la Finlande qui rejoint l'OTAN. En attendant, il sera donc candidat à la présidence russe l'an prochain. Il aura alors 72 ans. Visiblement, il est dans la force de l'âge. De l'âge politique si l'on en croit ce qu'on lit un peu partout.
Dans un an, les Etats-Unis éliront un nouveau président. Il aura 78 ans (Trump) ou 82 ans (Biden).
A 69 ans, Abdel Fattah Al-Sissi vient d'être réélu ce dimanche à un troisième mandat présidentiel à la tête de l'Egypte. Paul Bya a 90 ans. Dans un mois, il fêtera ses quarante ans à la présidence du Cameroun.
A 88 ans, Mahmoud Abbas préside encore et toujours l'Autorité palestinienne. Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a 78 ans, le même âge que son collègue brésilien Luiz Inácio Lula da Silva. Xi Jinping en a 70, Denis Sassou-Nguesso, président du Congo Brazzaville, a 80 ans. Ali Hossaini Khamenei préside l'Iran depuis 34 ans, il en a 84. Benyamin Netanyahou a 74 ans.
En Belgique aussi, on est convaincu que l'expérience seule peut faire un bon élu et que plus on en a, plus on est indispensable. 
Elio Di Rupo a occupé depuis 1987 toutes les fonctions parlementaires et ministérielles imaginables. Il sera tête de liste du PS aux élections européennes de 2024. Il aura alors 73 ans.
Richard Miller, ancien parlementaire, ancien ministre, sera peut-être candidat aux régionales de juin, il le sera en tout cas aux élections communales d'Anderlecht sur la liste MR à l'automne prochain. Il aura alors 70 ans.
Didier Reynders, lui, est un jeunot. Après la fin de son mandat de commissaire européen, l'an prochain, il se verrait bien reprendre la présidence de son parti, le MR. Il n'aura que 66 ans.
En France, de nombreux observateurs pensent que Jean-Luc Mélenchon ne pourra s'empêcher de se porter candidat à l'élection présidentielle de 2027. Il sera alors âgé de près de 76 ans. 
Les jeunes croient de moins en moins en la politique, nous dit-on. Etonnant, non ?

Post-scriptum (20.12) : Le conseil d'administration de l'Institut du Monde arabe à Paris a décidé que son président, Jack Lang, effectuerait un nouveau mandat à sa tête : le quatrième. Le président de la République doit encore se prononcer. L'ancien ministre de la Culture, âgé de 84 ans, attend la décision "avec un mélange de flegme et d'inquiétude", écrit Le Figaro. «Être renouvelé pour trois ans, ce n'est pas grand-chose et permettrait d'achever ce que j'ai à faire.» L'argument de tous les politiques accros au pouvoir, incapables de décrocher. 

dimanche 17 décembre 2023

Fuite en avant

La population de Gaza est doublement victime : du Hamas et de l'armée israélienne. Cette dernière, après avoir fait fuir les Gazaouis vers le sud, bombarde cette zone, provoquant quantité de morts civils. Sa volonté de détruire totalement le Hamas se mue en destruction de Gaza et de sa population. Quel est finalement l'objectif du gouvernement Netanyhaou ?, demande Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po (1). 
Comme d'autres, il constate que "Nétanyahou s’est précipité, tête baissée, dans le piège que lui tendait le Hamas à Gaza, avec les carnages terroristes du 7 octobre 2023" et que soixante-dix jours après le début de cette guerre qui vise à éradiquer le Hamas, Israël n’est parvenu à éliminer qu’un seul responsable islamiste d’importance : Ahmed Al-Ghandour, commandant militaire pour le nord de Gaza.  Et pour cela, "la ville de Gaza est à moitié détruite (et) le rouleau compresseur israélien continue de semer la destruction et la mort dans le centre et le sud de l’enclave palestinienne". (...) "Ce sont aujourd’hui près de deux millions des 2,3 millions d’habitants du territoire palestinien qui ont été contraints par une violence extrême à abandonner leur foyer, parfois à plusieurs reprises."
Jean-Pierre Filiu estime que "la pensée militaire est restée figée en Israël dans un déni de la réalité humaine" du territoire de Gaza. "Non seulement les frappes sont bien plus meurtrières à l’encontre de la population que lors des offensives précédentes, mais Israël accepte par avance de tuer des dizaines de civils en vue d’éliminer un seul responsable du Hamas, même de rang intermédiaire."
Il constate aussi que "le recours systématique à l’intelligence artificielle amplifie cet effroyable bilan humain, puisqu’il suffit que la présence de telle ou telle « cible » soit signalée, sans même être vérifiée, pour qu’un bâtiment, voire un quartier, soit bombardé sans merci. La propagande israélienne a beau marteler la légitimité de telles frappes, elles ne s’appuient que sur des sources de renseignement, par définition invérifiables, alors même que le renseignement israélien n’a pas été capable d’anticiper, sans même parler d’empêcher, les massacres perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas."
Quel est le véritable objectif du gouvernement Netanyahou ? Eliminer à tout prix les principaux chefs du Hamas et ses structures ou la bande de Gaza en tant que telle ? "Benyamin Nétanyahou se borne pour l’heure à envisager une « réduction de la densité » de la bande de Gaza, qui serait amputée de vastes « zones tampons »." Ce qui passerait par le déplacement forcé de Gazaouis, et donc plus encore de réfugiés palestiniens, en Egypte et en Jordanie notamment. Ce qui susciterait dans ces pays "des risques d’escalade régionale sans aucun précédent. Il n’est peut-être pas trop tard pour enrayer un tel scénario du pire."
Répond-on à la barbarie par une violence de plus en plus aveugle ?

(1) https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/12/17/detruire-le-hamas-ou-detruire-gaza_6206279_6116995.html

jeudi 14 décembre 2023

Tous dans le même sac

"Les Françaises et les Français veulent plus de fermeté". C'est ce qu'affirmait tout récemment (1) le député de droite Nicolas Forissier qui fut l'un des rares élus LR à avoir rejeté la motion qui refusait de débattre du projet de loi sur l'immigration proposé par le ministre de l'Intérieur.
Ce qui est important ici, c'est l'article défini : les. Pour Forissier, toutes les Françaises et tous les Français pensent comme lui : il faut être ferme en matière d'immigration. Comme beaucoup d'élus, il sait ce que pensent tous les Français et il est convaincu que ces derniers n'ont qu'une seule et même opinion : la sienne.
On les entend régulièrement ces élus, de tous bords politiques, qui déclarent que "les Français veulent" ceci ou cela, pensent ainsi ou comme cela, comme s'ils étaient soixante-sept millions à vouloir exactement la même chose ou à penser de la même manière. 
Au niveau local aussi, on les entend ces maires, ces conseillers qui rejettent les idées un tant soit peu novatrices, sous prétexte que "les gens" n'en voudront pas.
Il faut se méfier de ces élus qui vous embarquent avec eux, balancent des généralités et n'ont aucun sens de la nuance. Il nous donnent l'impression que nous ne pouvons pas penser différemment, qu'ils nous volent nos opinions.
Personnellement, je me permets de signaler à Monsieur Forissier que je fais partie de ceux qui ne veulent pas plus de fermeté en matière d'immigration. Plutôt plus d'humanité. 

(1) Journal, France 3 CVDL, 12.12.2023, 19h15.



mercredi 6 décembre 2023

L'ayatollah du bonheur

L'humoriste Willy Schraen vient de lancer son nouveau spectacle : Willy Bonheur. L'histoire est drôle : celle du grand chef des chasseurs français qui s'est mis à rêver de devenir député européen. Il a créé son parti : Alliance rurale (1). Ce sera celui du bonheur, dit-il. Son projet : rester heureux à la campagne. Et pour y arriver, il a un sacré programme : la chasse et la pêche, « la pétanque et le barbecue, l’apéro et les cochonnailles ». Il faut croire qu'il vise donc les inactifs, pas les travailleurs.
Lui qui vit dans un des pays européens les plus laxistes en matière de chasse et dont la fédération de chasseurs a touché des montagnes de subventions pour parfois n'en faire rien ou n'importe quoi (2) se plaint. Il tempête même. 
Ce grand écologiste qui déteste les« ayatollahs de l’écologie » dénonce les « élites déconnectées de la vraie vie ». Parce que la vraie vie, lui la connaît bien sûr , celle où on fait des barbecues, on boit des coups, on tire sur ce qu'on veut et on injurie qui n'est pas d'accord avec nous.
Il espère être élu au Parlement européen pour s'opposer à l'Union européenne, ce « mastodonte administratif » qui produit des « normes qui nous étouffent » et « entrave les libertés individuelles ». Il est très inquiet. Il dort mal. Tout ce qu'il demande, c'est « qu’on lui foute la paix ». Il se pose de graves questions sur l'évolution de la planète. "Si on laisse les choses se faire, est-ce qu'on pourra encore transpercer un ver de terre au bout d'un hameçon ? Est-ce qu'on pourra encore griller une côte de bœuf à cause des particules fines ? Est-ce qu'on pourra encore monter à cheval, chasser ou faire un feu de cheminée ? J'en suis pas sûr. Nous, on est la liste du bonheur." (3) La liste du bonheur qu'il faut pas faire chier. Ce qu'il pourra en tout cas encore faire, c'est sûr, c'est continuer à parler comme un âne (ce qui est  injurieux pour les ânes, convenons-en) (4). Il se dit apolitique. Quelqu'un pourrait-il lui dire qu'au Parlement européen on ne fait que discuter politique et qu'il ferait mieux de se présenter au Café du Commerce où il sera élu par acclamation ? Et il l'annonce : "je ne ferai aucun compromis" (3). On n'est pas surpris. Seuls les démocrates sont capables de faire des compromis.
Résumons-nous : la politique française est fascinante.

(2) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/secrets-d-info/secrets-d-info-du-samedi-25-novembre-2023-2016580
(3) Le Point, 30.11.2023 (cité dans Charlie Hebdo, 6.12.2023). 
(4) (Re)lire sur ce blog : 
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2022/09/lange-de-la-route.html
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2022/06/lavis-de-lexpert.html
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2022/05/les-proprietaires-de-la-nature.html
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2021/11/lapin-chasseur.html
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2021/11/un-chasseur-sachant.html
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2021/09/chasse-punitive.html