dimanche 21 janvier 2024

L'école des fan(atique)s

Voilà plus de vingt ans qu'en Communauté française de Belgique on réfléchit, dans l'enseignement officiel, à la création de cours de philosophie et de citoyenneté en lieu et place des cours de religion qui séparent les élèves selon leurs convictions. Ici, celles et ceux qui suivent les cours de religion catholique, là les élèves de religion protestante, là encore de religion musulmane ou juive, et puis des cours dits de morale pour ceux qui n'ont pas de religion ou en tout cas n'en veulent pas au programme de leurs cours. Chacun s'y trouve conforté dans ce qu'il croit ou plutôt dans ce que croient ses parents. Des cours qui divisent ou éloignent plutôt que des cours qui amènent les uns et les autres à se poser des questions sur ce qui fonde l'humanité et devrait aider au vivre-ensemble. Visiblement, le dossier n'avance pas (1). 

Ce qui avance au contraire avec ses gros sabots, c'est la religion, en particulier musulmane dans nos pays, mais aussi évangélique aux Etats-Unis et en Afrique, qui impose de plus en plus ouvertement ses signes et ses codes à l'école.  Il y a quinze ou vingt ans, une de mes connaissances me reprochait d'être critique par rapport au voile. Ce n'était selon lui qu'une mode passagère. Depuis, la mode s'est solidement installée et le foulard est apparu comme le cheval de Troie de la religion musulmane qui entend définir non seulement comment s'habiller mais aussi ce qui peut ou doit être enseigné et ce qui doit être interdit. 
Dans Charlie Hebdo (2), un prof de français du 93 dit avoir vu la moitié de ses élèves de cinquième baisser la tête pendant la diffusion d'un documentaire sur les dieux et les héros de l'Antiquité. La nudité de certains d'entre eux leur était insupportable. Les sorties dans les musées deviennent problématiques, dit-il. Pendant le ramadan, certains se bouchent les oreilles dans les cours de musique. Et il est difficile et délicat d'aborder la liberté de la presse et l'éducation à la caricature. L'orthopraxie conquiert de plus en plus d'écoles.
Il y a pire : en Allemagne, dans une école secondaire proche de Düsseldorf, quatre élèves ont tenté - et en partie réussi, semble-t-il - de faire appliquer la charia à leurs camarades. Ils auraient, selon La Libre (3), "fait pression sur le corps enseignant pour que les règles strictes de l’Islam soient appliquées, devenant une vraie “police de la charia” auprès des élèves". Les garçons étaient assis à l'avant de la classe et les filles, très couvertes, évidemment reléguées au fond. Elles évitaient du regard leurs enseignants masculins. Les jeunes flics de la charia souhaitaient que les cours se terminent plus tôt le vendredi pour permettre aux élèves musulmans d'aller prier.

Le journaliste et poète Omar Youssef Souleimane, réfugié syrien qui a acquis la nationalité française, anime des ateliers d'écriture dans des écoles secondaires. Dans "Etre Français" (4), il parle de ces jeunes, troisième génération d'enfants d'immigrés, qui s'enferment dans l'islam comme dans une identité qu'ils ont du mal à trouver. "Le plus étonnant, c'est que la majorité de ces jeunes ne connaît de l'islam que le mot halal, le voile, l'interdiction de boire de l'alcool et le ramadan. (...) Ils répondent inconsciemment à l'injonction de n'être que des Arabes, des musulmans, uniquement pour ne pas être Français, pour ne pas appartenir à ce pays qui nous a occupés." La religion, leur religion, pour ces jeunes, a tous les droits et ne peut être critiquée ou remise en question. Ou simplement remise à sa place qu'elle déborde de plus en plus largement en niant le rôle fondamental de l'école. Qui est de les éclairer et de leur éviter l'obscurantisme.

(2) "Pudibonderie et bondieuseries", Charlie Hebdo, 17.1.2024
(3) https://www.lalibre.be/international/europe/2024/01/19/priere-separation-entre-les-filles-et-les-garcons-tenues-religieuses-des-eleves-dune-ecole-allemande-essayent-de-mettre-en-place-la-charia-PLQESGGT2RDLNJOZIKEY46FYWA/
(4) Omar Youssef Souleimane, "Etre Français", Flammarion, 2023.

mardi 16 janvier 2024

Sacré Dieu !

Qu'est-ce qui lui prend, à Dieu ? Voilà qu'il enjoint aux Américains de voter pour Trump. C'est du moins ce qu'affirmait un de ses électeurs : Dieu lui a demandé de voter pour Suffisant Ier. En fait, Dieu veut garder la main, être le Recours Suprême, rester incontesté, empêcher quiconque de lui faire de l'ombre. Voilà pourquoi il veut favoriser les candidats les plus stupides, cupides, menteurs, escrocs, violents. Des contre-modèles qui par leur incompétence, leur cynisme, leur hypocrisie, leur agressivité feront mieux apparaître la perfection divine. C'est un malin, Dieu. 
Hier, Dieu a été obéi : le premier caucus républicain, dans l'Iowa, a désigné Trump haut la main. S'il devait redevenir président des Etats-Unis, certains observateurs pensent qu'une guerre civile est possible et que le grand bordel mondial va empirer considérablement. Dieu est diabolique.


dimanche 14 janvier 2024

La fille de son père

Ils ont tous deux le même humour. Maria Vorontsova est bien la fille de son père. ”Pour nous, la valeur de la vie humaine est une valeur suprême, a-t-elle déclaré dans une interview. La Russie est une société centrée sur l’être humain”. Elle estime que chaque personne devrait être valorisée afin que “nous puissions tous mieux nous comprendre et mieux communiquer” (1). Bon sang ne peut mentir. Maria Vorontsova est la fille de Vladimir Poutine. Le même Poutine qui s'offusque de voir l'Ukraine oser tirer des missiles vers son pays qui ne lui veut pourtant que du bien. Le même qui s'indigne de tous les conflits qui agitent la planète et n'hésite pas à proposer de son précieux temps pour intervenir comme médiateur. Un grand humaniste qui a la main sur le cœur et a toujours été scandaleusement ignoré par le comité Nobel qui attribue le Prix Nobel de la Paix. Des humoristes, on vous dit. On les attend impatiemment aux festivals du rire de Marrakech, de Montreux ou de Montréal. Les Poutine père et fille y feraient un malheur.
"Dans le sentiment de mon cœur, il n'y a pas de place pour un conflit russo-ukrainien (...) quels que soient les efforts déployés par des têtes démentes pour nous y entraîner." C'est Alexandre Soljenitsyne qui écrivait ceci en 1981. 
Selon une évaluation des services de renseignements américains, 315 000 soldats russes ont été blessés ou tués depuis le début de l'invasion de l'Ukraine en février 2022 (2).
L'humour russe nous échappe un peu. Tant il est dément. 

(1) https://www.lalibre.be/international/europe/2024/01/12/linterview-incognito-de-la-fille-de-poutine-fait-grincer-des-dents-DXVQLAMDRNAIHPAK4HGYBUJVNU/
(2) https://www.rfi.fr/fr/europe/20231229-les-pertes-de-l-arm%C3%A9e-russe-sont-%C3%A9normes-en-ukraine-selon-l-arm%C3%A9e-allemande

vendredi 12 janvier 2024

Hors sol

Les panneaux d'entrée de très nombreuses communes de France ont été retournés. La FNSEA, le tout puissant syndicat agricole, veut ainsi indiquer que "on marche sur la tête", critiquant les règles qui tentent de pousser l'agriculture vers une gestion plus respectueuse et plus durable de la terre. L'agro-industrie refuse de se remettre en question.
Le Pas-de-Calais est sous eau depuis plusieurs semaines. Les sols n'absorbent plus les pluies abondantes qui, emportant les terres, s'écoulent vers les vallées sans être retenues par des fossés, des arbres ou des haies. L'agriculture intensive les a fait disparaître, transformant les champs en déserts.
Oui, "on" marche sur la tête.


dimanche 7 janvier 2024

Réflexions d'un 7 janvier

Triste anniversaire. Il y a neuf ans, nous étions dans la sidération, avant d'en passer par la tristesse, le chagrin, la colère, le désarroi. Il y a neuf ans, deux sombres crétins (dont on s'est dépêché d'oublier le nom) massacraient à la kalachnikov des gens qui avaient le culot de s'exprimer avec des crayons et des stylos. 
Depuis le massacre de l'équipe de Charlie Hebdo, les attentats islamistes se sont multipliés un peu partout. Au nom de la défense des musulmans et de leur prophète, mais aussi pour exprimer une haine des valeurs dites occidentales. Des agresseurs de plus en plus jeunes, nés ou en tout cas élevés en Europe, souvent très éduqués, tuent des gens qui symbolisent précisément l'éducation, la réflexion, l'ouverture, la laïcité.
Jean-François Ricard, procureur de la république antiterroriste, traite les affaire d'attentats depuis les années 1990, il en commente l'évolution dans Charlie Hebdo (1). Parlant de l'assassinat de l'enseignant Dominique Bernard à Arras en octobre, il constate que le jeune tueur a agi d'abord pour punir la France, terre de mécréants. Dans le message audio qu'il a enregistré avant de passer à l'acte, le jeune "tient des propos mâtinés de références religieuses (et) déclare son soutien aux musulmans du monde entier. Bien sûr, il a quelques mots pour ses frères de Palestine, mais ce qu'il dit vraiment, ce qui a réellement déclenché son action, c'est sa haine de la France, de nos valeurs, de la République. (...) Ce qu'il dit, c'est que les valeurs que nous avons essayé de lui inculquer, de leur inculquer, notamment à l'école ont eu pour fonction de le détourner de la réalité, c'est-à-dire de la religion. Voilà le discours repris par ce jeune : on ne peut pas vivre notre religion ici. C'est un discours que j'ai entendu des dizaines et des dizaines de fois. Leur dialectique, c'est soit on combat la France, soit on la quitte parce qu'il faut se dissocier de ce pays". (...) C'est une vision du musulman qui ne peut être que victime."

Jean-François Ricard met à mal le cliché du terroriste islamiste masculin, peu éduqué, abandonné par le système : "j'insiste sur le fait que nous n'avons pas affaire à des pauvres types ou des paumés, pour reprendre les termes que l'on lit souvent. C'est complètement faux. On a eu des gens impliqués dans des projets d'action violente qui étaient d'un très haut niveau universitaire, scientifique, des ingénieurs, des médecins, etc. (...) L'idée selon laquelle ce sont des espèces de ratés qui vont choisir ce parcours presque par défaut, c'est complètement faux. Il y a de tous les niveaux." Et le djihadisme n'est pas qu'une affaire de mecs. Au contraire. Dans les études menées à partir des centaines de procédures qui ont suivi les départs en Syrie, le magistrat a constaté que "dans les deux tiers des affaires, c'était une mère qui était partie avec un ou plusieurs enfants jeunes, contre l'avis du père".

Reste qu'ils sont nombreux, à la France dite insoumise, chez les Verts et ailleurs, à ignorer ces analyses pour faire des terroristes de pauvres victimes de l'abandon par le système et des musulmans des victimes du système colonial. Le chercheur au CNRS François Burgat est de ceux-là. Pour lui, « la violence « islamique » ne vient pas de l’islam, mais est le produit de l’histoire récente des musulmans, soumis par le monde occidental. Dans un texte cinglant, l'essayiste français Ferghane Azihari dénonce cette analyse simpliste que Burgat a exposé dans son essai « Comprendre l'islam politique » (2016). 
"L'auteur, écrit Azihari, se familiarise avec la problématique islamiste dans le cadre de l'histoire tumultueuse de la colonisation européenne, de la création d'Israël (...) et des luttes dites anti-impérialistes. (...) Tout se passe comme si, pour l'auteur, l'histoire des rapports mouvementés de l'Islam avec l'Occident et avec la violence en général commence aux XIXe et XXe siècles avec l'expansion européenne et la naissance de l'État d'Israël." François Burgat ignore délibérément les siècles qui ont précédé : "les conquêtes arabes du VIIe siècle qui vont dérober à l'Empire romain d'Orient les provinces les plus riches de la Méditerranée antique", (...) les conquêtes arabes qui détruisent l'Empire perse et étendent l'Empire des premières dynasties califales des Pyrénées jusqu'aux frontières de l'Inde et de la Chine, (...) la constitution de ce vaste réseau de traite négrière et esclavagiste qui accompagnera l'expansion musulmane et qui ne sera aboli que sous la colonisation européenne, (...) l'élaboration des grandes écoles juridiques sur la base des légendes hagiographiques relatives à un prophète volontiers célébré comme un brigand sanguinaire, (...) la mise en place d'un statut discriminatoire pour les infidèles et la persécution des païens, (...) les luttes de pouvoir incessantes entre sunnites et chiites et des rivalités à l'intérieur desdites factions, (...) l'arrivée des Turcs, (...) la prise de Constantinople, le premier ou le second siège de Vienne, la destruction de la civilisation byzantine, l'occupation ottomane d'une partie de l'Europe qui va durer plusieurs siècles, (...) la guerre de course et les campagnes de razzias dont fut par exemple victime un Cervantès. Ce passif-là n'est évidemment jamais évoqué, tant le musulman n'est que l'éternelle victime de l'Histoire et rien d'autre que cela. Une variante du mythe du bon sauvage."

Selon Ferghane Azihari, François Burgat n'aborde la problématique islamiste qu'à travers "ce prisme ultra-étroit, qui ne couvre que 15% de l'histoire de l'Islam, et qui n'étudie l'Islam qu'à travers sa confrontation avec l'Occident moderne (comme si l'Islam avait attendu le XIXe siècle pour être le terreau de forces intolérantes, impérialistes et intégristes)". 
Burgat n'a jamais caché sa sympathie pour ce qu'on appelle communément l'islamisme, écrit encore Azihari, une indulgence qui a pour lui diverses origines :
"1/ Le musulman n'est qu'une victime et rien d'autre au motif qu'il a été colonisé pendant 150 ans (...).
2/ La conviction que le musulman ne fait que réagir à des circonstances extérieures qui lui échappent toujours. (...)
3/ L'islamisme est une réaction identitaire logique à une domination culturelle et politique extérieure (occidentale). Ainsi, le lexique musulman/islamiste « se réfère à un univers symbolique et normatif perçu comme endogène, « fait maison », imposé ni du dehors, par la puissance coloniale, ni d’en haut par les élites ». Cette théorie renvoie à un lieu commun de la sociologie, le fameux retournement du stigmate, qui postule qu'une discrimination ou un comportement impérialiste tend à renforcer, chez le discriminé ou le dominé, les traits culturels stigmatisés. Le problème de ce poncif ultra-répandu (bien au-delà de la gauche) est qu'il est incapable de rendre compte de la diversité des réactions possibles face à un impérialisme réel ou supposé. (...) La théorie du retournement du stigmate qui postule que le repli identitaire est la conséquence nécessaire, attendue et logique d'un impérialisme et d'une discrimination étrangère est une théorie paresseuse incapable de rendre compte de la variété des réponses à l'impérialisme. Cette théorie est incapable de rendre compte de tous ces peuples qui ont su, pour le meilleur et pour le pire, faire la part des choses entre la lutte contre les crimes d'une puissance impérialiste et la lutte contre la culture exportée par la puissance impérialiste. Au fond, gageons que l'indulgence de François Burgat à l'égard d'un islamisme auquel lui-même n'adhère pas est fondée sur la conviction inavouée que le musulman serait l'un des rares sur cette planète à être incapable de faire cette part des choses. Une autre variante d'un racisme tranquille.
4/ Vient enfin la conviction que le vocabulaire islamiste n'aboutit pas nécessairement à une politique autoritaire et violente. Il peut, dans certaines conditions, être le socle de l'émancipation. (...) Ce que dit Burgat, c'est que ce n'est pas parce qu'un musulman convoque le Coran et Mahomet qu'il va nécessairement se transformer en une créature autoritaire, homophobe, misogyne, antisémite et j'en passe. Le Coran et Mahomet peuvent aussi être invoqués pour poursuivre des objectifs démocratiques, féministes, humanistes etc. Dès lors, nous dit François Burgat, il est contreproductif de combattre l'étendard islamiste en tant que tel dans la mesure où cet étendard peut être utilisé à des fins violentes et pacifiques." On ne devrait donc pas s'opposer à l'islamisme sous prétexte qu'il ne serait pas uniquement générateur de violence mais aussi d'effets positifs. Après tout, sous Mussolini, les trains arrivaient à l'heure...

Ceux qui confinent leurs analyses de l'islamisme dans une vision coloniale récente et dans un rapport frontal Occident versus Monde musulman restent souvent enfermés dans une vision occidentalo-centrée, oubliant l'histoire et le vécu des populations musulmanes qui sont les premières à souffrir de la violence islamiste. "Parmi les phares de l’obscurantisme et du despotisme islamique figure l’Arabie saoudite. Or le Royaume des Saoud fait partie des alliés historiques de l’OTAN et n’a jamais connu la colonisation européenne", écrit, dans un autre texte Ferghane Azihari (2). Où sont pour tous les excuseurs de la violence islamiste les victimes musulmanes ? Les jeunes filles enlevées par Boko Haram ? Les Iraniennes ? Les démocrates algériens ? Les laïques afghans ? Toutes celles et tous ceux, musulmans ou non, qui souffrent, là où ils vivent en pays régis par l'islam, du diktat de la religion ? Ils n'existent pas. Ils gênent les analyses colonialistes.
On voit par là que l'universalisme est la seule voie. On ne peut être que du côté de toutes les libertés et surtout de celle de vivre et de penser librement. 

(1) "Jean-François Ricard : C'est un phénomène nouveau : en 2023, 11 mineurs ont été impliqués dans des affaires terroristes", Charlie Hebdo, 3.1.2024.
(2) https://www.lefigaro.fr/vox/religion/ferghane-azihari-l-islam-n-est-pas-la-religion-des-opprimes-20210413


dimanche 31 décembre 2023

Résister aux sinistres (et à la sinistrose)

On voudrait aller de l'avant, vers des temps sobres et intelligents, respectueux de la vie. Mais les nuisibles nous poussent vers l'arrière. Poutine revient au stalinisme, le Hamas à la barbarie. Ici, là et dans tant de coins de la planète, à Gaza, en Ukraine, au Yemen, au Soudan, en Syrie, en Libye, au Tigré, au Kivu, les guerres ont cessé de compter leurs morts et ceux qui les mènent ne cherchent plus à se justifier. D'autres menacent d'en commencer. Maduro bande ses muscles, Kim Yong-Un aussi. 
Les producteurs de gaz et de pétrole ont de grandes ambitions pour leurs actionnaires, quoi qu'il en coûte à la planète, quoi qu'anonnent les COP successives.
Les religions reviennent en force, le respect de leurs délires doit primer sur les sciences, et les femmes doivent rester à leur place, silencieusement. Les populistes bombent le torse, même s'ils n'ont aucun souffle, se contentant d'annoncer que demain on rasera gratis parce qu'on fermera les frontières. C'est le temps des imbéciles heureux accrochés à leur drapeau. L'Union européenne, cette lente construction de la paix et de la solidarité, commence à vaciller.
On n'arrive plus à se souhaiter le meilleur. On ose espérer le moins pire. On arrive cependant encore à croire en l'humanité. Parce qu'on n'a pas le choix.



mardi 26 décembre 2023

Humour extrême

On était sans nouvelles d'Alexeï Navalny. On en a enfin. Il est loin, dans l'Arctique. Détenu dans « l’une des colonies les plus septentrionales et les plus éloignées » de Russie, où les conditions de vie sont « difficiles ». Il y est pour purger sa peine (une de plus) de dix-neuf ans de prison, condamné pour "extrémisme". Lutter contre la corruption en Russie est une attitude extrême. Il est vrai qu'on comprend mal comment on peut s'opposer à Vladimir Poutine, cet humaniste qui force le respect, l'incarnation de la retenue, de la modération et de la probité. L'idée même d'extrémisme lui est totalement étrangère.
On voit par là que l'humour russe est particulier. 

dimanche 24 décembre 2023

Aux hommes de bonne volonté...

Lire ou relire Apeirogon de Colum McCann (1) permet d'apercevoir un peu de lumière dans le drame qui se joue entre Israéliens et Palestiniens. 
Rami Elhanan est israélien, Bassam Aramin palestinien. Tous deux ne sont pas des personnages de fiction. On pouvait, il y a quelques jours encore, les voir et entendre témoigner dans un reportage télévisé. Tous deux ont perdu, il y a de nombreuses années, une fille. L'une avait dix ans, l'autre treize. Elles ont été tuées par le conflit fratricide qui oppose leurs deux communautés. 
Les deux hommes avaient tout pour se haïr. Ils sont devenus amis. « Nous ne parlons pas de la paix, nous la faisons », affirment-ils lors de rencontres dans des salles de classe.
C'est un livre exceptionnel (à tous points de vue, dans sa forme comme dans ses dimensions multiples) qui raconte une histoire qui ne devrait pas l'être. Un récit qui nous laisse imaginer, dans le chaos actuel où le désespoir domine et où chacun est sommé de choisir son camp contre l'autre, que la paix est possible si on est capable de se parler, de se comprendre, d'échanger, d'imaginer un futur lavé de la peur et de la haine.
Ne laissez pas le rameau d'olivier tomber de ma main.

(1) éd. Belfond, 2020.


jeudi 21 décembre 2023

Indignations sélectives

L'ONU Femmes (UN Women) dénonce à raison les violences sexuelles dont les femmes sont victimes dans les conflits. Ce fut le cas le 25 novembre encore, lors de la Journée internationale pour l'élimination de la violence faite aux femmes. Ces dernières années, le mouvement #MeToo appelait à croire les femmes sur parole quand elles se disent victimes de violences sexuelles et à mettre fin au "silence complice". Et voilà que tant de femmes elles-mêmes se taisent face à l'horreur. 

Le viol, rappelle Inna Shevchenko (1), est défini par la Cour pénale internationale comme un crime de guerre à part entière. "Et pourtant, tout ce que nous avons pu entendre d'ONU Femmes jusqu'à présent, ce sont deux déclarations sur la situation humanitaire à Gaza, laissant les femmes victimes du Hamas dans l'oubli. Cette douloureuse décadence est confirmée par le silence quasi absolu de la plupart des mouvements féministes de premier plan, partout dans le monde." Pour Feminist, un compte Instagram suivi par six millions de personnes, l'attaque du Hamas n'est que "une riposte à l'occupation israélienne" (message supprimé ensuite). Et pour beaucoup de soutiens à la cause palestinienne, ce que les Israéliennes et les Israéliens ont vécu le 7 octobre n'est que normal, attendu, inévitable. Comme si une femme violée, dépecée, massacrée n'existait pas si elle est juive.  "Jamais auparavant, écrit encore Inna Shevchenko,  nous n'avions vu des féministes contextualiser des crimes de viol. Aussi juste que soit la défense des Palestiniens, victimes des bombardements impitoyables d'Israël et du pouvoir du Hamas, elle est devenue une justification pour négliger les femmes victimes du 7 octobre."
Les Juifs, écrit-elle encore, sont "devenus le vieil homme blanc du féminisme occidental. Donc, circulez, il n'y a rien à voir que des actes tragiques sans doute mais logiques. "La convergence des luttes n'a abouti qu'à une divergence croissante entre les femmes. L'occupation est une raison suffisante pour beaucoup de se détourner des femmes victimes israéliennes ; le soutien impérialiste des Etats-Unis en a conduit autant à négliger les filles et les femmes ukrainiennes violées et torturées ; et bien sûr l'islamophobie des manifestations contre le hijab justifie l'abandon des femmes iraniennes violées dans les prisons et tuées par le régime islamique. Et pourtant, il s'agit toujours de nous, les femmes, et non de nous, la gauche, les woke, les anti-impérialistes, les anti-Israël... Nous les femmes, où sommes-nous aujourd'hui ?"

Hala Abou Hassira, ambassadrice en France de l'Autorité palestinienne, est, semble-t-il, aveugle et sourde : "je n'ai pas entendu les témoignages et je n'ai pas vu les images", a-t-elle déclaré, interrogée sur ce qu'elle pensait "comme femme" des viols commis par le Hamas (2). 
Cette cécité et cette surdité volontaires poussent au négationnisme. Ces indignations sélectives démontrent les limites des combats dits intersectionnels, elles desservent la cause féministe et indiquent que les woke ne sont pas toujours aussi éveillés qu'ils ou elles veulent le (faire) croire. Femmes juives, femmes iraniennes, femmes ukrainiennes, femmes afghanes, vos existences et vos combats dérangent les analyses binaires. Donc, vous n'existez pas. 

Les victimes d'agressions sexuelles ne semblent pas exister non plus aux yeux du président de la République française. En tout cas si elles sont victimes d'un grand comédien. Hier soir, il s'est dit "grand admirateur de Gérard Depardieu (...), un immense acteur" qui "a fait connaître la France, nos grands auteurs, nos grands personnages dans le monde entier" et qui "rend fier la France". Pas de chasse à l'homme, a-t-il dit. Ou plutôt pas de chasse au chasseur ? 
Au pays des aveugles, les violeurs sont rois.

(1) Inna Shevchenko, "Viols du Hamas - L'insoutenable silence des féministes", Charlie Hebdo, 22.11.2023.
(2) Raphaël Enthoven, "La cécité volontaire", Franc-Tireur, 13.12.2023.