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lundi 5 février 2018

Home sweet home

Finalement, c'est bien ou c'est pas bien les droits de l'homme, la démocratie, tout ce bazar sur lequel crachent ces djihadistes, nés et élevés en Europe et partis faire la guerre dite sainte (1) en Syrie ou en Irak? Ils rejettent les modes de vie à l'occidentale et veulent remplacer nos gouvernements d'impies et de mécréants par des institutions islamiques. La seule loi, pour eux, c'est la charia. Et voilà maintenant que celles et ceux qui ont été arrêtés dans ces pays demandent à être jugés dans leur pays d'origine. Là où les droits de l'homme sont respectés, au contraire des pays où ils ont contribué à faire tout exploser: des êtres humains, des maisons et des règles. Ils ont une conception de la justice à géométrie variable. Ou plutôt à intérêts variables. Entendez par là que c'est le leur qui prime largement sur celui des autres pour lequel ils n'ont que mépris. "Ces djihadistes, constate Guy Konopnicki (2), qui n'ont cessé de clamer leur haine de la France et de la République laïque, redécouvrent leur passeport français pour échapper à la justice des pays où ils ont semé la mort et la terreur."
Home sweet home, c'est désormais leur devise.
Suivre leurs souhaits et ceux de leurs avocats de les voir jugés dans leur pays d'origine serait contraire aux régles habituelles qui veulent que les crimes soient jugés là où ils ont été commis. "En suivant les beaux raisonnements de leurs défenseurs, souligne Guy Konopnicki, la nationalité française permettrait de protéger une partie des djihadistes, de les distinguer du gros des troupes. Les terroristes français jouiraient donc d'un privilège, ils pourraient agir en n'importe quel pays, sans jamais partager le sort de leurs frères d'armes. On ne saurait mieux revendiquer une justice coloniale séparant les djihadistes français des indigènes du Proche-Orient et du Maghreb, qui, eux, peuvent bien être pendus."
Oui mais, soulignent les défenseurs des djihadistes, on ne peut accepter qu'ils soient jugés par la justice d'un Etat qui n'existe pas (l'Etat kurde) ou qui, trop instable ou trop fragile, n'offrirait aucune garantie d'application de la peine prononcée. Pour juger des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, il existe une solution indiscutable: un tribunal pénal international qui jugerait les djihadistes quelles que soient leurs nationalités. "La France, conclut Guy Konopnicki, perdrait tout honneur en protégeant des criminels français. Il lui revient d'agir pour que les crimes de Daech soient traduits devant un tribunal international, pour n'être pas recouverts par l'oubli et la négation."

Pendant ce temps-là, face à la justice belge, Salah Abdeslam refuse de répondre aux questions du tribunal. Ce qui est son droit. "Moi, c'est en mon seigneur que je place ma confiance, s'est-il contenté de dire. Je n'ai pas peur de vous, je n'ai pas peur de vos alliés, de vos associés, je place ma confiance en Allah et c'est tout."  (3) Peut-être est-ce cela que veulent nos djihadistes: pouvoir venir se taire dans les tribunaux de chez eux. Voilà donc ce que sont les soldats internationaux de Dieu: de piètres individus qui veulent être jugés à la maison tout en étant incapables d'assumer leurs actes si peu glorieux et de les expliquer.

(1) Quelqu'un peut-il nous expliquer ce qu'une guerre peut avoir de sainte?
(2) "Juger les crimes de Daech", Marianne, 2.2.2018.
(3) http://www.lalibre.be/actu/belgique/20-ans-de-prison-requis-pour-abdeslam-et-ayari-le-proces-suspendu-jusque-jeudi-5a77f08ecd70f924c7d9d40e

vendredi 27 novembre 2015

L'assassinat de l'intelligence

Revenons sur cet imam, esprit éclairé, qui veut interdire la musique qui, si nous l'écoutons, nous transformera en porc ou en singe (1). L'auteur de ce billet peut en témoigner: il en écoute beaucoup et de tous styles depuis soixante ans. Et voilà à quoi il ressemble:


Un physique pour le moins original, dû à l'écoute de chansons traditionnelles françaises pour enfants, de Clash, de Jacques Brel, de Thélonius Monk, des Frères Jacques, de Dominique A, d'Ann Pierlé, de Franz Schubert, de Lo'Jo, de Claire Diterzi, de Black Sabbath, d'Hugues Aufray, de Ballaké Sissoko et Vincent Segal, de Who, des Compagnons de la Chanson, de Sapho, de Zao, de Wallace Collection, de Don Cherry, des Beatles, de Rachid Taha, de Pink Floyd, de Camille, des Fabulous Trobadors, d'Art Blakey, du Taraf de Haïdouks, des Nits, de Nick Cave, d'Alain Bashung, de Brigitte Fontaine et de tant d'autres. Sans oublier le Père Duval.
On voit par là qu'il faut toujours écouter l'imam de Brest.

Plus sérieusement, l'émission "Permis de penser" (2) posait récemment la question suivante: "le mal a-t-il à voir avec l'inaptitude à penser?". C'est une bonne question.
Revenant sur les propos ahurissants de l'imam, la psychanalyste Houria Abdelouahed rappelle qu'aucune parole prophétique n'interdit la musique. C'est Omar, second calife, connu pour sa misogynie (au point qu'il avait enterrée vivante une de ses filles) qui refusait d'entendre les voix féminines et a ainsi interdit la musique. C'est plus simple. "Comment l'Etat permet-il ce genre de propos?, demande la psychanalyste. Comment peut-on confier des enfants de la République à de tels terroristes? On arrive à interdire toute pensée autour de l'art et de la vie." Le philosophe sénégalais Souleyman Bachir Diagne, spécialiste de l'islam, se déclare surpris d'apprendre que cet enseignement se donne en toute liberté à des enfants: "il faut haïr profondément l'humanité pour tenir de tels propos, dit-il. Ce n'est pas de l'endoctrinement, mais un assassinat de l'intelligence et de la capacité d'émotion des enfants".
Autre sentence d'un imam, diffusée par Laure Adler, animatrice de l'émission: il affirme qu'une femme ne peut se refuser à son mari et il ne s'agit pas là de soumission. Elle ne peut lui couper la parole lorsqu'il parle, elle doit l'écouter lorsqu'il s'adresse à elle, lui obéir lorsqu'il lui ordonne de faire quelque chose. "Affligeant!", réagit Houria Abdelouahed qui dit ne pas comprendre de tels propos de la part d'un jeune "habillé à l'ancienne comme à l'époque des califes, comme s'il n'y avait pas ces quinze siècles qui nous séparent!" Elle cite un autre imam, en Allemagne cette fois, qui, s'appuyant sur un verset coranique qui dit aux hommes que leurs femmes sont leur champ de labour où ils peuvent se rendre quand ils le veulent, affirme que si un homme, à l'extérieur de chez lui, a du désir pour une autre femme, il doit aussitôt rentrer chez lui finir sa besogne avec sa femme. "Il faut réfléchir aux assises pulsionnelles de la fondation islamique, dit-elle. Le propre de la civilisation humaine, c'est l'arrêt de la pulsion, qu'on retrouve dans toutes les religions: tu ne tueras point, tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin." Mais ici, et Daech est dans cette perspective, dit-elle encore,  le message est: vous pouvez tuer, forniquer, prendre des captives... "La liberté est la grande absente de l'islam", entend-on dire le regretté Abdelwahab Meddeb, dans un enregistrement.
Souleyman Bachir Diagne souligne l'ignorance profonde des sociétés musulmanes, y compris par rapport à leur propre religion. L'éducation est plus que jamais nécessaire, dit-il. Houria Abdelouahed lui répond en écho qu'il faut miser sur l'éducation et l'enseignement pour aider ces enfants (djihadistes) qui ont "de vraies failles identitaires, narcissiques".

Juste avant, dans l'émission "Sur les épaules de Darwin" (3), Jean-Claude Ameisen nous faisait réentendre le discours de Malala Yousafzai lors de sa réception du Prix Nobel de la Paix en 2014. Elle avait alors dix-sept ans. Elle dénonce les mariages forcés, le travail des enfants, l'analphabétisme, l'esclavage, les violences. Elle dit s'exprimer au nom des soixante-six millions de filles privées d'éducation et a créé une fondation pour permettre aux filles d'aller à l'école, en premier lieu chez elle, au Pakistan. "Comment se fait-il, demande-t-elle que construire des tanks soit si facile et construire des écoles si difficile? Comment se fait-il que donner des canons soit si facile et donner des livres si difficile? " Quatre cents écoles ont été détruites au Pakistan par des factions islamistes. En Afrique, Boko Haram a démoli mille cent écoles.

(1) (re)lire, sur ce blog, "Noirs prêches", 23 novembre 2015 et écouter le billet de C. Fourest sur France Culture (23.11.2015) "La démocratie face aux prêcheurs de haine":
https://carolinefourest.wordpress.com
(2) sur France Inter, 21 novembre 2015:
http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1189829
(3) sur France Inter, 21 novembre 2015:
http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1191971


jeudi 26 novembre 2015

Pourquoi?

Tout le monde se le demande: que cherchent-ils, ces psychopathes fanatisés en assassinant aveuglément? A Paris, ils ont visé des lieux où les gens se rencontrent, où ils "prennent du bon temps", dans des quartiers où on croise des gens, des jeunes surtout, de toutes origines.
"Aux auteurs de ces crimes, la France a offert tous les ingrédients d'une vie dans la dignité, écrit le Syrien Habib Saleh sur un site d'opposition (1). Mais ils l'ont trahie, ne voyant que des mécréants autour d'eux. La guerre se mène pour défendre la liberté, la souveraineté du pays et ses intérêts fondamentaux, pas pour faire triompher l'ignorance et la haine,"
Alors, cherchent-ils à détruire notre civilisation? Mais comment mèneraient-ils leur guerre, comment vivraient-ils tout simplement sans téléphones portables, sans ordinateurs, sans 4x4, sans kalachnikovs, sans Rollex, sans grosse berline? "Les voitures que les musulmans conduisent sont fabriquées par les mécréants, tout comme l'avion qui leur permet de se rendre confortablement au pélérinage de La Mecque, écrit Habib Saleh. Et même les hauts-parleurs qu'ils utilisent lors de la prière sont aussi un produit mécréant. Ils interdisent aux non-musulmans de pénétrer à La Mecque, mais ce sont les téléphones portables faits dans les pays mécréants qui y pénètrent à leur place."
Leur objectif n'est pas de détruire la civilisation occidentale, estime l'économiste américain Paul Krugman (2), mais de semer la panique. C'est tout ce qu'ils sont capables de faire. Ils veulent susciter la peur, c'est donc uniquement du terrorisme, qu'il ne faut pas confondre avec la guerre, dit-il. Ajoutant que ce terrorisme est incapable de détruire notre civilisation. Par contre, le réchauffement climatique le peut. S'il faut évidemment lutter contre le terrorisme, on ne peut se laisser détourner des autres priorités. 
"Pour pouvoir se réconcilier avec la modernité, dit encore Habib Saleh, et relever le défi du développement, il faudrait que les musulmans procèdent à une révision historique complète. S'attaquer à la pauvreté, aux maladies qui se propagent et même aux risques de famine devrait être leur priorité, loin devant les débats théologiques." 
La question reste entière: que cherchent-ils en semant la terreur? D'autres se battent pour l'indépendance de leur pays, pour l'autonomie, pour la libération de leurs camarades, pour s'opposer à leur gouvernement. On peut alors éventuellement négocier avec eux. Mais pas avec Daech (quoi qu'en pense quelqu'un comme Michel Onfray) qui n'exprime aucune demande, sinon implicite de laisser  ses soldats pratiquer tranquillement leurs actes barbares.
C'est dans le millénarisme qu'on peut trouver une explication, estime Guillaume Erner (3): "pour eux, la fin du monde est un événement désirable, si désirable qu'il importe de le hâter. (...) Daech veut un nouveau monde, comme tous les mouvements révolutionnaires, mais un nouveau monde qui passe par la disparition de ce monde-ci". C'est d'un monde bâti sur la violence qu'ils rêvent. Donc un monde sans avenir. "Voilà pourquoi ils donnent des leçons à l'enfer", dit encore Guillaune Erner.
"Chercher une raison, un motif, aux massacres commis par Daech, en France, en Europe ou dans le monde, c'est essayer de compter sur ses doigts le nombre d'étoiles dans l'univers, estime Gérard Biard (4). La profession de foi de Daech c'est: je te tue parce que. Parce que tu es décadent. Parce que tu es démocrate. Parce que tu es laïc. Parce que tu es impie. Parce que tu ne pries pas. Parce que tu vénères un faux dieu. Parce que tu es chiite. Parce ce que tu es un mauvais sunnite. (...) C'est vrai, c'est un mode de vie qui a été directement ciblé, à Paris. Mais ce n'est pas un mode de vie exclusivement occidental. La majorité des populations que Daech et les sectes djihadistes qui lui ont fait allégeance ont massacrées ou soumises en Syrie, en Irak, en Afrique, ne vivaient pas à l'occidentale. (...) La croisade entreprise par Daech est un crime contre l'humanité, au sens premier du terme. Daech veut tuer l'humain, le soumettre à un ordre spirituel, nihiliste et totalitaire, dont ses dirigeants pourront tirer un profit très matériel."
C'est à leurs sources de profit (matériel s'entend, puisque de spirituel il n'en est évidemment aucun) que la communauté internationale doit s'attaquer: s'attaquer aux  soutiens de Daech (5), au Qatar, en Arabie saoudite (aux pratiques, légales cette fois, tout aussi barbares), retirer au Qatar l'organisation et l'accueil de la coupe du monde de football en 2022, mettre fin dans les pays voisins de la Syrie, dont la Turquie, aux achats de pétrole à Daech, s'attaquer au marché du Captagon (ou fénéthylline, des amphétamines dont usent les combattants d'Allah pour accomplir tranquillement leurs crimes barbares) (6), bloquer leurs comptes bancaires. Ces fous (furieux) de Dieu sont, en plus d'être des millénaristes ultra violents, de vulgaires et infâmes bandits. C'est à leur vénalité qu'il faut s'attaquer, tout autant qu'à leurs forces militaires et au fanatisme qu'ils répandent comme un cancer.

(1) "Ce fanatisme qui détruit l'islam", in All4Syria (Damas), publié par Le Courrier international, 17 novembre 2015.
(2) http://www.nytimes.com/2015/11/16/opinion/fearing-fear-itself.html?emc=eta1&_r=0
(3) "Daech: leur monde commence où finit le nôtre", Charlie Hebdo, 25 novembre 2015.
(4) "Les bonnes raisons de Daech", Charlie Hebdo, 25 novembre 2015.
(5) http://www.lesoir.be/1053808/article/actualite/france/2015-11-26/attentats-paris-arabie-saoudite-et-qatar-des-allies-encombrants-pour-france-vide
(6) En 2014, plus de 50 milions de pillules auraient été vendues pour un butin de 10 à 20 millions de dollars. Cf "La guerre, une histoire de came", Charlie Hebdo, 25 novembre 2015.

mardi 17 novembre 2015

Les crétins psychopathes

Jamais le dessin de Cabu n'aura été - hélas, 128 fois hélas - aussi pertinent. Mahomet doit disparaître sous ses larmes de se voir aimé par ces crétins obscurantistes qui ont, à plusieurs endroits dans Paris, tué aveuglément en criant qu'Allah est grand. Alors qu'il est minuscule, réduit en miettes par des barbares qui affirment agir en son nom.



Comment des jeunes éduqués dans nos écoles, au XXIe siècle, qui ont, selon les témoignages de certains de leurs proches, vécu une vie normale de jeunes, joué au foot, dragué des filles, bu et fumé, fait la fête, eu des espoirs, des joies et des déceptions, comment peuvent-ils se laisser ainsi fanatiser, rejoindre une secte violente et basculer dans l'abjection et la sauvagerie organisée? Quelle faiblesse d'esprit a pu les pousser à mourir en massacrant des innocents (chrétiens, athées, juifs, musulmans, agnostiques) qui avaient l'audace d'assister à un concert ou à un match de foot, de faire la fête ou de passer un bon moment avec des amis dans un restaurant? Quelle vision avaient-ils de la vie pour se muer en semeurs de mort? S'ils ont tué aveuglément, c'est qu'aveugles ils le sont. Incapables de voir les bienfaits de la société dans laquelle ils sont nés et ont vécu, incapables de se ranger du côté de la vie, incapables d'anticiper les suites qu'engendreront leur ignominie: le renforcement de l'extrême droite; la stigmatisation des musulmans; la méfiance vis-à-vis des candidats réfugiés, voire leur rejet, eux qui précisément fuient la violence des djihadistes; la libération de la parole d'imbéciles en tous genres (qui ne valent évidemment pas la peine qu'on relaie leurs délires et leurs haines). Ils veulent défendre leur pseudo Etat islamique qui prétend vouloir libérer les Syriens du joug du clan Assad. Et résultat: tout le monde va tomber sur le dos de Daech en épargnant le boucher de Damas, sept fois plus meurtrier encore. Leur bêtise est abyssale. Un professeur de psychopathologie (1) explique que nombre de ces jeunes, en recherche  d'identité, trouvent dans le djihadisme une raison d'exister. Si l'on peut dire. Puisqu'il s'agit de tuer et d'être tué à la fois, de mourir en martyr en pensant rejoindre un dieu dont ils ne savent rien. Ils sont tombés dans le piège que leur tendent les leaders islamistes qui amarrent, comme l'écrit Boualem Sansal, "la foi à la folie": celui des suicides assassins. Ils réalisent le but de la Guerre sainte, comme l'exprime encore l'écrivain algérien: "transformer d'inutiles et misérables croyants en glorieux et profitables martyrs" (2). Exister en mourant, sacré projet de vie! Et finalement, on se le demande: pourquoi tous ces islamistes - y compris et surtout leurs chefs de file - ne se font-ils pas tout de suite sauter pour rejoindre leur dieu, si cela leur fait tellement plaisir ? Voilà qui en ferait tout autant à la planète entière. N'hésitez pas, les gars, on est avec vous.
(A suivre)

La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n'est plus fort qu'elle 
pour faire détester l'homme et haïr l'humanité.
Boualem Sansal , 2084 - La fin du monde

(1) L'Avenir, 16 novembre 2015, p. 32
(2) Boualem Sansal , 2084 - La fin du monde, roman, Gallimard 2015

lundi 13 octobre 2014

De l'indignation

Un avis, encore un, en écho aux réflexions de toutes les âmes bien pensantes qui aiment croire que tout est simple, qu'il y a d'un côté ces méchants musulmans de Daech et les gentils partout ailleurs. L'avis donc de Hassan Jamali, auteur de Coran et déviations politiques (1). "Un grand malaise, écrit-il (2) s'installe parmi les musulmans, dans les pays musulmans et aussi dans les pays occidentaux où vivent des musulmans. Dans les pays musulmans, les groupes islamistes représentés par les Frères musulmans critiquent Daech sans avouer que ce dernier ne fait qu'appliquer, à sa façon, leur théorie de l'Etat islamique à construire." L'auteur exprime son malaise face à l'indignation du grand mufti de La Mecque qui condamne l'EIIL pour des pratiques "contraires à l'islam", mais pas l'Etat saoudien qui vient de condamner à dix ans de prison, mille coups de fouet et l'équivalent de 214.000 euros un jeune homme qui défendait la liberté religieuse. Il constate que le grand mufti ne dit pas en quoi l'idéologie des groupes djihadistes diffère de celle du pouvoir saoudien. Il rappelle que "le pouvoir des talibans et d'autres autorités islamiques n'ont pas provoqué beaucoup d'indignation, chez les musulmans, malgré les exécutions des penseurs ou la lapidation des femmes adultères, ou lorsque ces pouvoirs imposaient le port du voile à toutes les femmes de leur pays". Il rappelle que de trop nombreux musulmans, même dans des pays occidentaux, ont appelé à mettre à mort Salman Rushdie ou les dessinateurs de caricatures du prophète. C'est la domination de la doctrine intégriste wahhabite sur l'islam aujourd'hui qui explique, selon lui, le malaise provoqué par le succès de Daesh et la participation de milliers de jeunes Occidentaux au djihad.
Hassan Jamali termine son article par un appel: "Les conditions minimales d'un islam moderne (et non pas modéré) sont les suivantes: il suffit de croire en Dieu et en son prophète pour être musulman; rompre tout lien entre politique et religion; désacraliser le texte coranique; déclarer que les versets violents sont inopérants; et déclarer caduques les lois de la charia".
Dans le même temps (et le même Courrier international), un journaliste saoudien, Shagran Al-Rashidi (3), appelle à classer comme criminels les propos tenus sur Internet, et notamment sur Facebook, par des groupes athées et en particulier l'Association des athées saoudiens. Criminels justes parce qu'ils osent mettre en doute l'existence de Dieu.

A propos de la participation de jeunes Occidentales au djihad, le billet de Sophia Aram, sur France Inter ce matin: www.franceinter.fr/emission-le-billet-de-sophia-aram-malala-vs-les-dindes

(1) (Editas, édition de l'AS - co-auteur aussi de Religions et laïcité (Fides)
(2) L'Arabie saoudite au banc des accusés, publié par Le Devoir, Montréal, 15 septembre 2014, in Le Courrier international, 2 octobre 2014.
(3) Au secours, notre jeunesse se détourne de l'islam, publié par Sabq (site internet), Riyad, 18 août 2014, in Le Courrier international, 2 octobre 2014.

dimanche 5 octobre 2014

La violence sans fin


A écouter, le billet sobre, juste, poignant de François Morel de ce 3 octobre, sur France Inter, en hommage à Hervé Gourdel:


Les assassinats d'occidentaux par les barbares qui se réclament d'un pseudo Etat islamique nous révulsent, à juste titre. Mais ils ne peuvent être l'arbre qui cache la forêt. Ces occidentaux sont hélas loin d'être les seuls à subir la violence de ces hommes qui échappent à la logique qui est la nôtre. Une avocate irakienne, Samira Saleh Al-Naimi, défenderesse des droits de l'homme, a été fusillée publiquement par des hommes de Daech (1). Son crime: avoir qualifié de "barbare" la destruction de sa ville par ces hommes qui en l'assassinant lui ont donné raison. D'autres sont assassinés pour leur appartenance religieuse: chrétiens, yézidis, chiites et autres encore.
Les morts ne se comptent plus, mais les viols non plus. "En août, les Nations Unies ont notamment estimé que l'organisation terroriste avait réduit en esclavage sexuel environ 1.500 femmes et adolescents, filles comme garçons, écrivent Aki Peritz et Tara Maller (2). Amnesty International a publié un document cinglant selon lequel l'Etat islamique enlève des familles entières dans le nord de l'Irak pour les soumettre à des abus sexuels." On a affaire ici à des chefs de guerre qui utilisent les violences sexuelles comme une arme parmi d'autres. "L'Etat islamique, poursuivent les deux journalistes, prétend être une organisation religieuse dont l'objectif est de rétablir un califat, ainsi que d'imposer des codes de pudeur et des comportements datant de l'époque du Prophète et de ses disciples. Dans le cas présent, nous avons toutefois affaire à des viols et non au conservatisme religieux." Ces crimes, disent-ils, "révèlent leur hypocrisie et leur extrême brutalité".
Mais les fous furieux de Daech font aussi des victimes indirectes. Il y a un mois, des dizaines de réfugiés syriens ont été agressés dans tout le Liban, suite à l'assassinat par des militants de Daech d'un deuxième soldat de l'armée libanaise. Des appels ont été placardés, réclamant le départ immédiat de tous les Syriens et les menaçant de massacres ou de tortures à mort. "Au Liban, je suis maintenant aussi inquiet que quand j'étais en Syrie", déclare un réfugié. "La cause profonde de cette crise, à en croire Hussam Itani (journaliste au quotidien Al-Hayat), ce sont les appels à la haine religieuse et politique lancés par les partis politiques libanais, en particulier le Hezbollah, écrit Alex Rowell (3). Pas moins de 80% des réfugiés syriens du Liban sont des femmes et des enfants. Mais plus cette situation s'aggrave, plus il devient possible qu'une petite minorité d'entre eux finisse par prendre les armes, affirme en substance Itani."

(1) Charlie Hebdo, 1er octobre 2014.
(2) Foreign Policy (Washington), 16 septembre 2014, in Le Courrier international, 25 septembre 2014.
(3) Now, Beyrouth, 10 septembre 2014, in Le Courrier international, 25 septembre 2014.

jeudi 25 septembre 2014

Le mal en soi

L'acte ignoble des jihadistes algériens qui ont décapité Hervé Gourdel les classe dans la part de l'homme qui le rapproche du rat: les hommes et les rats sont les deux seules espèces vivantes qui sont capables de mettre délibérément à mort un de leurs congénères, a écrit Raymond Aron (1).
Un peu partout, les musulmans se lèvent pour dire leur horreur, rejeter cette violence commise au nom de l'islam (2).
Certains esprits bien pensants en France estiment qu'ils n'ont pas à le faire, qu'on sait bien qu'il y a islam et islam et que leur demander de condamner le soi disant Etat islamique, c'est être islamophobe. Quel angélisme amène Rue89 à imaginer que tout le monde fait naturellement la part des choses? Il était légitime de demander aux responsables de l'église catholique de prendre leurs distances avec l'attitude du Vatican durant la seconde guerre mondiale. Il l'est tout autant de leur demander de condamner les actes pédophiles commis par certains de leurs prêtres. On a vu des communistes prendre clairement leurs distances avec les pratiques soviétiques, affirmer qu'ils ne se reconnaissaient pas dans ce communisme-là. Si demain, des crimes devaient être commis au nom de la défense de l'environnement, on espère que les écologistes les condamneront aussitôt. A quoi joue Rue89 en s'offensant et en multipliant à l'envi les comparaisons idiotes et inadaptées, à l'humour inapproprié? A l'autruche? C'est, au contraire, ne pas condamner cette vision violente et fasciste de l'islam qui alimentera cette islamophobie, qui poussera plus de jeunes encore vers le jihad.
Un peu partout en Europe, des musulmans, des mosquées se mobilisent pour dire leur condamnation de ces jihadistes.
Mais certains vont plus loin et osent l'autocritique (4): "nous ne pouvons pas nous contenter de rejeter le monstre islamiste comme extérieur à nous, disent certains penseurs, il faut encore penser les conditions qui ont rendu sa création possible, ici et maintenant, de l'intérieur même de l'islam". Il faut affronter la "part maudite" de la religion, estime le journaliste marocain Abdellah Tourabi. "Les idées de Daech ne sont pas venues de l'étranger, affirme son collègue algérien K. Selim (dans un article intitulé Le Daech est en nous). On fait du Daech quand on refuse la citoyenneté, quand on méprise le savoir, quand on entretient la détestation des femmes (...) des chiites et des autres". La féministe tunisienne Raja Ben Slama pense aussi que l'islam doit se regarder en face: "depuis son abolition en 1924, les musulmans fantasment le retour du califat. Daech est en fin de compte la réalisation d'un rêve qui tourne au cauchemar, où le sacré et le ridicule se tutoient d'une manière tragique. Ce n'est pas l'islam, et c'est en même temps l'islam, c'est une caricature". "Ce monstre est notre produit, estime l'intellectuel syrien Yassin al-Haj Saleh, on doit se demander où est la pensée islamique qui peut faire face à Daech."
Si toute cette folie meurtrière, dont sont en premier lieu victimes des musulmans, pouvait, au moins, amener cette autocritique et ce recadrage, tout le monde, musulmans et non musulmans, y gagnerait en respect et en confiance. Se mettre la tête dans le sable n'a jamais permis d'avancer.

Lire aussi, sur ce blog, "Vrai ou faux", 17 septembre 2014.

(1) dans Paix et guerre entre les nations, 1962 (cité par Paul Veyne, Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas, Albin Michel, 2014.
(2) www.liberation.fr/monde/2014/09/25/en-europe-des-voix-se-levent-contre-l-etat-islamique_1107463
www.liberation.fr/societe/2014/09/25/musulmans-de-france-il-faut-que-la-majorite-silencieuse-s-exprime_1108290
(3) http://apps.rue89.nouvelobs.com/2014/09/25/les-musulmans-pries-condamner-terroristes-quelle-folie-255074
(4) tous les extraits de ce paragraphe proviennent de l'article "C'est la religion qu'il faut réformer", Marie Lemonnier,  Le Nouvel Observateur, 18 septembre 2014.

A lire aussi:
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140922.OBS9880/etat-islamique-le-bilan-comptable-des-massacres.html