jeudi 16 juin 2022

Passion triste

C'est une vraie question : mais pourquoi donc en France le président de la République, une fois élu, réélu dans ce cas-ci, doit-il remplacer son gouvernement pour une durée de quelques semaines en attendant les législatives ? En intimant l'ordre à ses néo-ministres de se faire élire ou réélire sous peine de devoir démissionner. Pourquoi n'attend-il pas le renouvellement de l'Assemblée nationale pour nommer ses ministres ? Ce système n'a aucun sens, non ? Ne serait-il pas plus cohérent d'organiser d'abord les législatives, puis la présidentielle ? Ne faudrait-il pas en finir avec ce régime présidentiel monarchique qui donne à la démocratie française une allure pyramidale et qui amène les Français à tout attendre de leur président et à le rendre responsable de tout ce qui dysfonctionne dans leur vie quotidienne ?
Le système à deux tours est peu démocratique, très peu par rapport au système proportionnel. Une seule opinion politique emporte la mise même si elle gagne d'un chouïa.
Il serait temps que la France sorte de la verticalité et de la dichotomie et entre dans une culture du compromis.

En 2014, Thomas Legrand, éditorialiste à France Inter, l'écrivait déjà (1) : les législatives à la suite de la présidentielle sont régies "par le fait majoritaire qui fige les forces politiques dans la bipolarité et dans l'opposition frontale, générale et systématique, entre elles".
François Hollande, de son côté, constatait que "dans d'autres pays, ils y vont fort pendant les campagnes, mais ils se disent Attention, on va peut-être être obligés de se retrouver après !" alors qu'en France vous combattez en vous disant toujours De toute façon, toi, je te trouverai toujours en face de moi, jamais avec moi... Et ça c'est à cause du mode de scrutin."
Thomas Legrand proposait alors de dé-hystériser l'élection présidentielle, de retirer au président la possibilité de nommer le Premier ministre et le gouvernement et de faire en sorte que l'exécutif procède du parlement et non plus du directement du président. En France, constatait-il, on préfère "l'affrontement au compromis, la bataille des hommes à celle des idées".
Aujourd'hui, il semble que le deuxième tour des législatives se résume à un choix entre Macron et Mélenchon, les idées - et même les candidats de terrain - semblent très secondaires, alors que les enjeux par rapport à l'Union européenne, aux autocraties, au populisme, au réchauffement climatique, à l'avenir de la planète sont cruciaux. Mais on se passionne pour un match de catch. 

(1) Thomas Legrand, "Arrêtons d'élire des présidents !", Stock, 2014.
(Re)lire sur ce blog "Monarchie française", 14.6.2020.

vendredi 10 juin 2022

Autant savoir

La NUPES, ce rassemblement des gauches françaises, le reconnaît : elle n'a pas réglé en son sein les questions internationales. Les partis qui la composent ont parfois des positions diamétralement opposées sur l'Union européenne, sur l'OTAN ou sur les régimes autocratiques. Ces derniers ont toujours été protégés par La France dite insoumise (mais pas à l'autorité). 

Schams El Ghoneimi, conseiller politique du groupe Renew au Parlement européen, rappelle l'attitude bienveillante qu'a souvent eue la France insoumise :
"J’ai négocié, dit-il, en novembre 2021 la résolution avec Nathalie Loiseau sur les mercenaires du groupe Wagner, à 100% contrôlé par Poutine, responsable d’atrocités en Syrie, en Ukraine, en RCA, en Libye, au Mali. Les Verts et le PS l'ont soutenue, mais LFI s’est abstenue et a boycotté les négociations. Seuls LFI et le RN ont refusé de co-signer la résolution dénonçant le groupe Wagner.
En décembre 2021, LFI a voté carrément contre la résolution sur la situation à la frontière ukrainienne, avec le RN bien sûr. Les Verts, le PS, les centristes et LR ont voté pour ce texte qui dénonçait des signaux militaires très inquiétants de Poutine, deux mois avant l’invasion. LFI a refusé de co-signer la résolution sur la frontière ukrainienne qui, en son point 1, affirmait que  “Le Parlement européen soutient l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité territoriale de l'Ukraine.".  
Février 2022 la majorité de LFI s’est abstenue sur la résolution condamnant la peine de mort en Iran, alors que plusieurs Français innocents (chercheurs, touristes) y risquent leur vie en prison.
En septembre 2021, LFI s’est abstenue (tout comme le RN) sur la résolution proposée par @GrudlerCH sur la corruption au Liban. Car la “responsabilité particulière du Hezbollah dans la crise" y est clairement dénoncée, ainsi que la responsabilité d'Assad dans la crise des réfugiés syriens : inacceptable pour LFI, car le régime syrien et le Hezbollah sont pro-Iran, pro-Poutine, anti-USA. 
En janvier 2021 la majorité de LFI s’est abstenue (tout comme le RN) sur la résolution dénonçant la répression à Hong Kong. Inacceptable de demander la libération immédiate de militants pacifistes et de journalistes, car c’est critiquer la Chine, que Mélenchon soutient car son régime est anti-USA." 

Dans le reportage dessiné qu'il consacre au meeting qu'a tenu Le MélenChe dans le 11e arrondissement de Paris (1), Foolz constate que le gourou de la NUPES s'est abstenu de dire le moindre mot à propos de l'Ukraine.
" Mélenchon, bien qu’ayant rectifié son discours après le 24 février, reste fondamentalement un sympathisant de Moscou, constate Alla Lazareva, correspondante de Oukraïnsky Tijden  (2). Il faut cependant admettre que pour les Verts et les socialistes, la survie de leur propre force politique est plus importante que le droit à la liberté, l’égalité et la fraternité pour lequel meurent aujourd’hui les Ukrainiens, et pas les Français. La guerre a fait remonter cette vérité à la surface.
La journaliste est amère et a bien le droit de l'être. "S’ils scrutent de près les symboles imprimés sur les tee-shirts des combattants du régiment Azov [unité nationaliste ukrainienne fondée par des militants d’extrême droite et régulièrement désignée comme nazie par la propagande russe], les Français se pardonnent aisément leurs 42 % en faveur de Le Pen au second tour de la présidentielle, et le soutien massif en faveur de Mélenchon de la part de la gauche modérée. Ils n’ont pas, vis-à-vis de leur propre radicalisme, les mêmes exigences que vis-à-vis de celui, supposé, des Ukrainiens, en dépit du fait que l’Ukraine se défend contre une agression armée directe, alors que la France, elle, a la chance de vivre sous un ciel pacifique. Une des causes de cette exigence sélective, c’est le caractère de la radicalisation électorale dans cette Gaule bénie. Elle a pour origine la colère face à la fin d’un certain confort, le sentiment d’un bien-être menacé, la peur et l’incertitude face à l’avenir. Le rêve impérial n’a pas été totalement éradiqué par la république. L’agression russe est comme un miroir magique déformant dans lequel bon nombre de Français redoutent de plonger le regard, de peur de s’y voir."

(1) Charlie Hebdo, 8.6.2022.
(2) https://www.courrierinternational.com/article/vu-de-kiev-au-moment-de-voter-la-france-oublie-l-ukraine

jeudi 9 juin 2022

Pas dupes de la Nupes (ni des autres)

Dans le courrier des lecteurs de Charlie Hebdo récemment (1), un certain LucS. B s'étonne de voir que l'hebdomadaire satirique, après avoir torpillé Macron et le RN tire "à boulets rouges" sur Mélenchon. Il trouve Charlie difficile à comprendre : "si on vous suit bien, il ne nous reste plus qu'à voter pour LREM aux législatives, et ensuite, vous pourrez recracher votre venin sur la Macronie et ses affidés".
Ce lecteur tire des conclusions surprenantes et pour le moins simplistes. S'attaquer à l'extrême droite et à la Macronie impliquerait-il forcément de soutenir les yeux fermés cet attelage hétéroclite qu'est la NUPES et son gourou, le si clivant et de moins en moins laïc Mélenchon ? Toute analyse critique devrait-elle être évitée ? On a compris que la NUPES a de quoi inquiéter (2) et on voit et entend chaque jour certains de ses chefs de file éructer et chercher à augmenter son indice de bruit médiatique. La France dite insoumise a d'ores et déjà décidé que le prochain chef du gouvernement français serait son lider maximo. Dans cette campagne électorale assez calme, l'affiche qu'on voit le plus est d'ailleurs celle de celui qui n'est pas candidat aux législatives : "Jean-Luc Mélenchon, premier ministre". Le dauphin de ce dernier estime que le président Macron, qu'il appelle "bonhomme", n'aura pas le choix. Devant l'indignation que suscite cette appellation, il répond par des propos de comptoir (3). On soupire. Et on en arrive, au moins un peu, à comprendre l'inquiétant désintérêt des électeurs français pour ces élections. Actuellement, seuls 46% d'entre eux sont prêts à aller voter dimanche. L'abstention pourrait battre des records. 
"Un peu comme lors des dernières régionales, il semble que les Français connaissent extrêmement mal les candidats en présence ou n’ont pas envie de s’y attarder", écrit Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos (4). "Tout se passe donc comme si cette élection était intégralement nationalisée, avec une attention très faible des Français pour la dimension locale de leurs candidats et pour leurs propositions." De quoi décourager dès lors les candidats de terrain qui voient débarquer, de plus en plus nombreux, des candidats parachutés. On en trouve dans tous les partis (5).
Evoquant les diverses causes qui expliquent "l’atonie du corps électoral et l’absence de dynamique", Brice Teinturier y relève celle-ci : "dans cette élection dont l’issue semble jouée d’avance, il n’y a ni désir ni confiance forte pour Ensemble ! et pour la Nupes. En 2017, les Français découvraient M. Macron, approuvaient ses premières mesures et étaient sensibles au profond renouvellement du personnel politique qui se profilait. Rien de cela en 2022. Dans de très nombreux domaines, les niveaux de confiance sont faibles ou très faibles, le gouvernement est perçu comme insuffisamment renouvelé et son action beaucoup trop lente. Mais, à l’inverse, si la Nupes l’emportait, les Français considèrent qu’elle ne ferait globalement pas mieux et même moins bien sur la plupart des sujets soumis à leur jugement." 
Résumons-nous : la démocratie n'est pas au mieux de sa forme.

(1) "On a reçu ça", Charlie Hebdo, 18.5.2022.
(2) (Re)lire sur ce blog "Vieilles pratiques et faux espoirs", 15.6.2022 et "Une gauche suicidaire", 7.5.2022.
(3) https://www.huffingtonpost.fr/entry/legislatives-2022-manuel-bompard-qualifie-macron-bonhomme-mepris-repond-lrem_fr_629e3800e4b0b1100a6778fd?ncid=other_huffpostre_pqylmel2bk8&utm_campaign=related_articles
(4)  https://www.lemonde.fr/politique/article/2022/06/08/elections-legislatives-2022-le-risque-du-desinteret_6129345_823448.html
(5) https://www.huffingtonpost.fr/entry/aux-elections-legislatives-2022-ces-candidats-ne-pourront-pas-voter-pour-eux_fr_629f4221e4b090b53b89821a

lundi 6 juin 2022

Larmes de crocodiles

Posséder une arme et même plusieurs est une liberté fondamentale pour quantité d'Américains. Les Etats-Unis comptent aujourd'hui 120 armes pour 100 personnes. Durant la pandémie, les ventes ont fortement augmenté : 20 millions d'armes vendues en 2020 et 18,5 millions en 2021. Pour tuer le virus ? 
La moyenne quotidienne aux Etats-Unis est de 321 victimes d'armes à feu, dont 42 cas de meurtres et 65 de suicide. 
Les massacres se succèdent sans que la raison ne puisse l'emporter. Le 24 mai dernier, à Uvalde, petite ville du Texas, un jeune homme a abattu froidement dix-neuf enfants et deux enseignants. Des morts révoltantes qui s'ajoutent à tant d'autres : 60 à Las Vegas, 49 à Orlando, 28 à Sandy Hook, 13 à Columbine, 10 à Buffalo et d'innombrable autres partout ailleurs. Hier encore, au moins trois morts à Philadelphie (0). Visiblement, les élus américains partisans d'un contrôle strict du droit à acheter et détenir une arme ne seront jamais assez nombreux. "Davantage d'armes partout, moins de contrôles, moins de règlementations : depuis Sandy Hook (2012), notre pays régresse plus que jamais vers la barbarie", s'indigne David Frum dans The Atlantic (1). "Et il n'y a rien de plus barbare que l'insensibilité du monde politique à la litanie des tueries de masse", ajoute Roxane Gay du NewYork Times (2).

Dans Charlie Hebdo (3), Jean-Yves Camus relève que "les Etats-Unis sont de culture protestante, et cela importe. Les défenseurs des armes sont souvent les mêmes que ceux qui ont une aversion envers tout empiétement de l'Etat sur leur droit naturel à vivre comme ils l'entendent. Et cette défiance vis-à-vis de toute régulation des droits individuels vient d'une interprétation dévoyée de la tradition protestante de résistance au pouvoir temporel absolutiste, tradition que l'Histoire explique, mais qui s'est transformée, outre-Atlantique, en individualisme libertarien". Le politologue souligne aussi l'injonction contradictoire que contient la théologie de Calvin sur la responsabilité humaine : l'homme a une responsabilité à faire le bien, mais tout ce qui arrive - les éléments naturels comme nos actions - est déterminé par la toute-puissance d'un Dieu qui détermine d'avance qui sera sauvé et qui ne le sera pas. "L'Américain moyen n'est pas théologien. Il retient donc qu'une tuerie entre dans le dessein de Dieu, dont la volonté nous est incompréhensible mais qu'il faut accepter." Et donc, pour lui, il ne sert à rien de légiférer, "il suffit de craindre le jugement de Dieu". 
Et de prier, comme le fait hypocritement la NRA, le tout-puissant lobby des armes : "en nous réunissant à Houston, nous réfléchirons à ces évènements, prierons pour les victimes, rendrons hommage à nos membres patriotes et promettrons de redoubler nos engagements pour rendre nos écoles sûr". Lors de cette convention de Houston précisément, le président de la NRA, Wayne LaPierre, a été pris à partie par le duo d'humoristes The Good Liars (4). "Les médias de gauche disent que Wayne LaPierre n'en fait pas assez pour arrêter les fusillades, a dit l'un d'eux, mais ce n'est pas vrai. Ses pensées vont aux victimes et il prie pour les familles." Avant d'ajouter : "Peut-être que ces fusillades de masse cesseraient de se produire si nous pensions tous un peu plus et prions un peu plus. Je demande à tout le monde dans cette salle de prier un peu plus". L'ironie amère de l'humoriste a échappé à certains congressistes assez stupides pour l'applaudir, pas au président LaPierre coincé dans son discours nauséeux.
"Le plus honteux, pour les Etats-Unis, écrit encore Roxane Gay, c'est de savoir que toute la rage, toutes les protestations, tous les chagrins du monde ne changeront absolument rien au rapport de ce pays avec les armes à feu et avec la vie humaine."


(0) https://www.huffingtonpost.fr/entry/etats-unis-une-fusillade-a-philadelphie-fait-3-morts-et-11-blesses_fr_629c7951e4b0b1100a65c6d0
(1) David Frum, "Les Américains ont les mains pleines de sang", The Atlantic, 24.5.2022, in Le Courrier international, 2.6.2022.
(2) Roxane Gay, "Armes, IVG : la révolte est légitime", The New York Times, 25.5.2022, in Le Courrier international, 2.6.2022.
(3) Jean-Yves Camus, "Tuerie d'Uvalde - Dieu reconnaîtra les siens", Charlie Hebdo, 1.6.2022.
(4) https://www.lalibre.be/international/amerique/2022/05/30/le-president-de-la-nra-ridiculise-il-fait-assez-pour-empecher-les-fusillades-il-prie-pour-les-victimes-X5HTHHWH2RHJTHGNKTLLS7MREA/

jeudi 2 juin 2022

L'urgence (à partir en vacances)

La planète va mal ? Ben, nous aussi.
Dans un dossier intitulé "Une saison en enfer", le Courrier international de ce jour explique que les tempêtes de sable étouffent les pays du Moyen-Orient, que les Pakistanais meurent de chaleur, que la Sibérie est dévorée par les flammes, que les Etats-Unis connaissent la pire sécheresse depuis douze siècles, que la famine guette la Corne de l'Afrique

Partout, les agriculteurs s'inquiètent des sécheresses qui se répètent. Les nappes d'eau sont beaucoup trop basses pour la saison. Les niveaux des rivières aussi. Vingt-quatre départements de France métropolitaine sont déjà soumis à des restrictions d'eau.
En Belgique (1), un agriculteur dit conventionnel estime que plusieurs de ses cultures sont en péril : haricots, épinards, carottes. Ses céréales s'en sortent, mais avec moins de rendement. Les betteraves poussent mieux. Mais il est obligé de faire des choix dans les arrosages et pense essayer des cultures plus méridionales. Un agriculteur bio dit s'adapter en choisissant des variétés résistantes aux sécheresses et en effectuant des rotations longues pour éviter l'épuisement des sols et casser le cycle des maladies et des mauvaises herbes.

Les sécheresses, les incendies, les tempêtes de sable, les famines, on en connaît la cause : le réchauffement climatique qui progresse sans cesse et sans que nous ne y opposions vraiment. Au contraire.
En France, le secteur du tourisme s'en est réjoui : dix millions de Français se sont offert des vacances durant le week-end de l'Ascension. Les autoroutes étaient bondées. Les compagnies aériennes ont rajouté des vols en urgence tant la demande était importante. Que du bonheur !
Dans Le Monde Guillemette Faure (2) se moque de celles et ceux qui sont bien conscients de la nécessité de changer nos habitudes, qui "ont été parmi les premiers à s’inquiéter du réchauffement climatique, à hurler contre les 4 × 4 en ville, à acheter leurs légumes dans une AMAP, à être capables d’effectuer un détour de 500 mètres pour aller jeter leurs épluchures dans le composteur du quartier", mais qui doivent continuer à prendre l'avion. "Les voyages, c’est leur « petit plaisir », disent-ils comme des végétariens reconnaîtraient craquer occasionnellement pour un burger. Après tout, est-ce si grave de prendre l’avion pour un week-end de trois jours dans une capitale européenne quand on apporte ses sacs en papier et ses bocaux au marché pour éviter les emballages ? " Ils ont bien sûr quantité d'explications et d'excuses : "on va faire autrement bientôt, mais en attendant on s’arrange comme on peut. Il faut que tout le modèle change. On prendrait bien le train, mais les TGV sont trop chers/trop pleins."

"Le mode de temporalité qui domine à l’intérieur de nos sociétés contredit le souci écologique non seulement parce que le temps y détient le monopole de la contrainte psychique légitime, mais aussi parce qu’en parlant d’urgence écologique, on pense en homologie avec ce que l’on condamne. L’urgence met sous pression. On agit en urgence devant la violence et la mort. L’urgence s’adapte donc parfaitement à la destructivité soft du consumérisme. Elle nous grise, mais ne rend pas le monde habitable." Voilà ce qu'écrit dans Libération Hélène L’Heuillet, psychanalyste et professeure de philosophie à l’université Paris-Sorbonne (3) L’idéologie fonctionnelle nous prive aussi de notre horizon mental, en rendant attractif un mode de vie seulement machinal. Elle s’oppose à toute évaluation normative des attentes à l’égard de l’existence personnelle et collective. La seule norme comportementale devient, dans ce contexte, de «bien fonctionner». La marginalité n’est plus tant déviance que dysfonctionnement. Dans cette logique de problem solving, l’écologie n’est qu’un «problème à résoudre» ; et c’est précisément ce qui empêche sa résolution. Un monde habitable n’est pas un monde fonctionnel, mais un monde où la vie vaut la peine d’être vécue." Il faudrait parvenir à "sortir de la culture de la consommation, qui avale tout", dit-elle encore.

Et pendant ce temps, Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, respecte une de ses promesses de campagne des élections régionales : il achète les anti-éoliens. La région a accordé 170.000 euros à l'association Stop Eoliennes Hauts-de-France (4). Cette somme sera utilisée pour acter en justice contre des projets éoliens. Autant en emporte le vent.  L’opposition de gauche dénonce le caractère opaque de l’association et ses accointances climatosceptiques. Le jour de la délibération, constate Le Monde, la page Facebook de Stop Eoliennes Hauts-de-France relayait une vidéo intitulée « Le GIEC vous ment ». Bertrand, lui, comme tant d'élus et tant de citoyens, se moque de la planète. Après lui les mouches. S'il en reste.

mardi 31 mai 2022

Fuir et se trouver

C'est un film que devraient voir tous ceux qui s'opposent à l'accueil de réfugiés, qui pensent qu'ils veulent débarquer chez nous pour nous sucer le sang et profiter d'aides publiques. C'est un film qui devrait être diffusé sur toutes les chaînes de télé, notamment avant des élections, et dans tous les collèges ou lycées.
"Flee", film d'animation de Jonas Poher Rasmussen (2021) (1), conte l'histoire vraie d'un certain Amin, forcé, à la fin des années '80, de fuir (flee) l'Afghanistan des talibans.

Tombé de Charybde en Scylla, l'adolescent doit subir la brutalité et la corruption de la police moscovite, puis le cynisme, le mépris, la cupidité et l'inhumanité des passeurs. Il finira par débarquer seul au Danemark et non en Suède où vivait déjà une partie de sa famille. Le film relate son errance, sa peur, son déracinement et sa recherche d'identité. Forcé de faire croire qu'il est sans famille, il tait aussi son homosexualité. Pour survivre, le jeune homme s'est enfermé dans ses secrets.
Le réalisateur a multiplié les formes pour raconter l'histoire erratique de son ami de lycée devenu depuis un "brillant universitaire" : un dessin animé "classique", des formes sombres et tremblantes pour évoquer les moments de violence et de terreur et des images d'archives qui attestent la véracité des faits évoqués. 
"Flee, explique Jonas Poher Rasmussen, est une histoire universelle, qui parle de l'humanité de ceux qu'on regarde trop souvent comme une masse indistincte. Et qui rappelle la nécessité de trouver un endroit où l'on peut être soi-même."
Après avoir vu "Flee", on ne peut plus fuir la réalité des réfugiés. 

(1) Visible en replay sur Arte : https://www.arte.tv/fr/videos/075801-000-A/flee/
(2) "Au bout de l'exil, devenir un homme", Télérama, 25.5.2022.

dimanche 29 mai 2022

Les propriétaires de la nature

Les chasseurs français se sont choisi l'homme idéal pour les représenter. Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs, est l'incarnation du mépris des autres (les non-chasseurs, quels qu'ils soient) et de la certitude d'avoir tous les droits qu'on attend de tout vrai chasseur. Comment faire en sorte que les promeneurs ne soient plus victimes d'accidents de chasse, lui demande-t-on ? C'est simple : ils n'ont qu'à se promener à domicile. "Ils n'ont qu'à le faire chez eux, ils n'auront aucun problème. (...) La nature n'est pas à tout le monde. Et les gens qui racontent ça, des mecs comme Jadot, (...) Mélenchon, Tout est open, allez-y, promenez-vous, la nature est à tout le monde, c'est pas vrai, c'est pas ça la vraie vie" (1). Traduction : la nature appartient aux chasseurs et si vous ne l'êtes pas, allez vous faire foutre. Et je tirerai sur le premier qui ose sortir de son 30 mètres carrés.
Ce qui amusant, c'est de lire ce que le même roi des flingueurs écrit dans une luxueuse brochure intitulée "La chasse cœur de biodiversité" et envoyée à tous les élus de France (2) : "nous serons à l'écoute des élus de la République que vous êtes, et votre vision devra nous permettre de faire évoluer notre passion de façon constructive, pour qu'elle reste en parfaite cohérence avec la modernité de notre temps". Visiblement, pour Schraen, la biodiversité ne concerne pas les humains. Les seuls humains autorisés à fréquenter la nature durant la saison de chasse doivent être munis d'un fusil. Et sa vision de la modernité doit remonter, au mieux, à Louis XIV.

(1) "Home, sweet home", Charlie Hebdo, 18.5.2022.
(2) (Re)lire sur ce blog "Lapin chasseur", 23.11.2021 et "L'élégance du sanglier", 12.11.2021.

mardi 24 mai 2022

Papicha et les bonnes âmes

C'est un film que devraient voir les bonnes âmes qui veulent (nous faire) croire que le port du voile, du hijab, du burkini, voire de la burqa n'est qu'un choix personnel des femmes qui le portent et qu'il est raciste d'y mettre des limites.
Papicha (1) suit un groupe de filles algéroises dans les années '90, quand l'intégrisme islamiste a commencé ses ravages violents. Largement autobiographique, le film de Mounia Meddour montre comment cette joyeuse bande de jeunes filles qui ont juste envie de vivre librement est peu à peu miné par les interdits et les injonctions de leurs frères et de leurs amoureux. Interdiction de fumer, d'écouter de la musique, de sortir, injonction à porter le voile, à s'habiller sobrement, à faire profil bas. 
Le défilé de mode, organisé par Nedjma, le personnage principal, a beau être confidentiel, il ne peut être toléré par les islamistes qui interviennent violemment. Parce que les femmes, pour eux, ne peuvent vivre librement, ne peuvent créer, ne peuvent rire. Parce que même entre elles elles doivent se faire discrètes et soumises.
Résumons-nous : les bonnes âmes paternalistes qui se veulent antiracistes sont très sexistes. 

(1) Papicha ("jolie fille" en algérois), film de Mounia Meddour (France / Algérie / Belgique), 2019 - diffusé hier soir sur France 4.

lundi 23 mai 2022

La guerre aux intellectuels

La guerre imbécile (mais une guerre est-elle jamais autre chose qu'imbécile, inutile, incompréhensible pour qui n'est pas dans la tête de l'agresseur ?) que mène Poutine en Ukraine fait de graves dégâts aussi dans son propre pays. 
Ceux qui sont critiques par rapport au régime et aux guerres successives qu'il mène sont vus comme des traitres, même par leur propre famille, dans un pays où le chef suprême fait toujours ce qui est bien pour le peuple et la grandeur de la nation.

Les intellectuels, les écrivains, les cinéastes russes sont nombreux à avoir été contraints de quitter un pays où s'exprimer librement est devenu impossible, voire dangereux et où ils sont sous surveillance permanente comme aux plus belles heures du KGB. Au lendemain de l'invasion de l'Ukraine, était publiée sur YouTube une vidéo dans laquelle plusieurs personnalités du cinéma d'auteur russe et ukrainien condamnaient l'agression. La vidéo est vite devenue virale et les accusation de traitrise ont jailli aussitôt, accompagnées de menaces. La plupart des intervenants n'ont pas eu d'autre choix que de se réfugier à l'étranger. L'un d'eux, Anton Dolin, le critique de cinéma le plus célèbre de Moscou, était à peine sorti de chez lui avec ses valises, qu'un Z était tracé sur sa porte. "Ils voulaient montrer qu'ils savaient où je vivais, qu'ils n'ignoraient rien de mes mouvements." (1) Le voilà, comme d'autres, classé parmi les "ennemis du peuple". Qui s'oppose à la guerre est un ennemi du peuple. Même si c'est le peuple qui souffre le plus des conséquences de cette agression barbare. 
La culture russe - "une poule qui court avec la tête coupée" - est mise au service du régime. Au cinéma, ces dernières années, ce sont les blockbusters patriotiques qui ont battu tous les records. "Sous le régime de Poutine, le cinéma est devenu une machine à remonter le temps, avec pour seul objet de glorifier le passé, et notamment le régime soviétique qui est vu avec un filtre romantique, même quand il s'agit de montrer les agents du KGB comme les méchants", constate Anton Dolin.
Le documentariste Vitali Manski organisait en Russie un des festivals les plus réputés en la matière. Depuis l'annexion de la Crimée et la guerre du Donbass, il s'est réfugié à Riga où il a relancé son festival. Mais les documentaires russes qu'il reçoit ont perdu de leur intérêt. "Jusque récemment, je recevais des œuvres sur Tchernobyl, sur la corruption, sur les opposants à Poutine, sur la censure. Aujourd'hui, plus rien. Cette année, pas un seul long métrage ne traitait de l'actualité." Il y a quelques années, il disait déjà que "le silence est la plus grande tragédie de la Russie moderne".
La réalisatrice Oxana Karas, elle, vit (encore aujourd'hui ?) à Saint-Pétersbourg. "Je ne sais pas si je dois rester ou partir. Et pour aller où ? On nous a volé notre présent et notre avenir. Cette guerre est une catastrophe absolue." (...) "Il faut parler, il faut que nous nous fassions entendre, il faut que nous parvenions à convaincre tous ceux qui restent silencieux et croient à ce que le pouvoir leur raconte".

Mais comment y arriver, quand on voit que même des prêtres sont chassés pour avoir simplement plaidé en faveur de la paix ?
Le père Ioann qui officiait à la paroisse de Karabanovo, à 400 km de Moscou, a dû quitter ses fonctions après s’être exprimé en faveur de la paix en Ukraine.  « Dieu voit tout, je ne veux pas lui mentir et pas vous mentir » , a dit, en début d'office à la dizaine de paroissiens présents, ce "religieux aux manières d’intellectuel que l’on sait capable de libertés vis-à-vis du très strict clergé de l’Eglise orthodoxe" (2). Il leur a expliqué que, à titre personnel, il prierait pour la paix en Ukraine. « Pour que Dieu protège les Ukrai­niens victimes de l’invasion et pour que la haine n’entre pas dans nos cœurs. » A peine son office terminé, des agents de police faisaient le tour des maisons pour recueillir les témoignages des fidèles. Même les prêtres sont surveillés par le régime. Le père Ioann a été condamné par la justice  pour « discréditation de l’action des forces armées russes », un article du code pénal adopté dans les premiers jours de l’« opération spéciale ». Il a dû payer une amende de 35.000 roubles (520 euros). Les juges lui ont aussi reproché un texte mis en ligne sur le site de la paroisse – et lu par « une cinquantaine de lecteurs » – appelant à la paix en Ukraine. Il l'avait cosigné avec le pope Gueorgui Edelstein, 89 ans, fondateur de la paroisse de Karaba­novo et père spirituel de Ioann. Ce dernier a été suspendu par sa hiérarchie qui, depuis le début du conflit, soutient le régime russe. Cette guerre, selon le patriarche de Moscou, place la Russie "du côté de la lumière, du côté de la vérité de Dieu, du côté des commandements divins" (3). Et les popes qui ne pensent pas comme lui sont réduits au silence.

Je repense à cette sénatrice cambodgienne, croisée il y a une vingtaine d'années, qui m'expliquait avec des larmes dans les yeux combien la disparition des intellectuels sous le régime des Khmers rouges avait pour longtemps appauvri son pays. De ce fait, disait-elle, nous nous retrouvons dans un pays sans mémoire, sans valeurs, sans sens moral. La seule valeur, c'est l'argent, voilà ce qu'ils ont réussi à faire.

(1) Laurent Rigoulet, "Une culture de résistance va se forger dans l'exil", Télérama, 18.5.2022.
(2)https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2022/05/22/en-russie-la-denonciation-mystere-du-pere-ioann_6127173_4500055.html
(3) (Re)lire sur ce blog "Dieu de sang", 21.3.2022.

jeudi 19 mai 2022

Chaud devant !

Quand va-t-on enfin mettre fin au capitalisme punitif ? Un peu partout sur la planète, il fait excessivement chaud. Il est des pays où on meurt de chaleur, d'autres d'incendies, la famine menace.
Les concentrations de gaz à effet de serre, l'élévation du niveau de la mer, la température et l'acidification des océans ont tous établi de nouveaux records l'année dernière, a déclaré l'Organisation météorologique mondiale (OMM) dans son "État du climat mondial en 2021" (1).
La quasi totalité du territoire français risque de connaître cet été une sécheresse sans précédent (2). Une sécheresse intimement liée au dérèglement climatique. On en connaît les causes, elles sont multiples, mais toutes liées à nos modes vie insouciants (mais plus inconscients), consommateurs d'énergies fossiles et producteurs de CO2 : industrie, chauffage, mobilité, agriculture, il y a une extrême urgence à changer radicalement nos pratiques dans tous ces secteurs.
Et on continue à entendre ce slogan stupide : non à l'écologie punitive (3). Alors que c'est le capitalisme qui punit la planète. L'écologie, elle, est punie. Et avec elle l'ensemble des êtres vivants de cette planète.

Comment changer radicalement et rapidement de cap ? La grande majorité des gouvernements dans le monde traîne des pieds. La plupart ne bouge même pas. 
"Il existe une incompatibilité radicale, organique, entre les impératifs écologiques et la manière dont est organisé notre système politique", affirme Léo Cohen qui fut conseiller de Barbara Pompili, secrétaire d'Etat chargée de la biodiversité, puis de François de Rugy, ministre de la Transition écologique (4). "Les politiques écologiques ont leurs caractéristiques propres : transversalité, temps long, difficulté à les mettre en œuvre socialement, parce qu'elles touchent à l'intime, à la manière dont il va falloir se loger, se nourrir, se divertir, voyager... Tous les mécanismes de notre système politique percutent ces spécificités."
Selon lui, "le credo de l'action publique, ce sont des finances saines, pas un environnement sain". L'enjeu climatique n'est pas un axe central de l'action publique. Léo Cohen estime qu'il manque une vision enfin réellement transversale de l'action des instances publiques. L'environnement ne peut plus être l'affaire d'un ministère isolé. Il propose de former les hauts fonctionnaires : qu'ils passent du temps avec des scientifiques qui leur feraient prendre conscience des impacts environnementaux de leur secteur. Il suggère également de "faire bouger les agents et les confronter soit à des problématiques climatiques, soit à des territoires soumis à de forts enjeux environnementaux". Il n'en manque, hélas, pas.
Pour plus transparence, il propose également qu'une loi oblige les lobbyistes à publier les amendements qu'ils remettent à des élus ou à des membres du gouvernement".

Emmanuel Macron vient de nommer une nouvelle première ministre : Elisabeth Borne sera aussi chargée de mettre en œuvre la planification écologique. "Emmanuel Macron a rendez-vous avec l'Histoire, estime Léo Cohen : s'il ne s'approprie pas le défi climatique, on le considèrera comme un président passé à côté d'un enjeu de civilisation." Macron a en outre une dette vis-à-vis des électeurs écologistes qui ont permis sa victoire. 
Reste à faire adhérer les citoyens à une vraie politique écologique. Le pouvoir d'achat apparaît aujourd'hui comme le sujet majeur pour nombre de citoyens, avant le climat. Mais les deux sont liés. Une politique énergétique nouvelle peut faire diminuer les factures des consommateurs. "Pour réussir une transition écologique, il y a trois composantes : l'incitation au début, la contrainte à la fin et, entre les deux, l'accompagnement". En accompagnant prioritairement celles et ceux pour qui la transition peut être difficile et en se concertant avec les associations et les syndicats.

Ajoutons que c'est au niveau international que doivent être prises en la matière des décisions et des contraintes fortes (les anti-UE ont adopté une position suicidaire). Le Parlement européen semble décidé à s'y atteler (5). Encore une fois, l'urgence est extrême. 

(2) https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/05/18/la-majorite-du-territoire-francais-risque-la-secheresse-cet-ete_6126705_3244.html
(3) (Re)lire sur ce blog "Capitalisme punitif", 7.5.2019.
(4) "Un super héros vert ?", Télérama, 4.5.2022.
(5) https://www.lalibre.be/planete/environnement/2022/05/18/les-eurodeputes-musclent-le-paquet-climat-2030-WVUHDY7SLZBUHFLJZGJCVI47SM/