lundi 5 février 2024

Un réarmement désarmant

Et à la fin, ce sont l’agro-industrie et la chimie qui gagnent. Tout ça pour ça ! Tant de manifestations, tant d'actions, tant de déplacements, de pollution et de dégradations pour voir en fin de compte la FNSEA obtenir satisfaction. Ne changeons rien au système agro-industriel. Les paysans ont perdu, les exploitants agricoles ont gagné.

Le gouvernement a ouvert son portefeuille : 400 millions d’euros au total pour soutenir les agriculteurs. 50 millions pour les éleveurs touchés par la maladie hémorragique épizootique (MHE), 20 pour les agriculteurs bretons affectés par la tempête, 50 pour la filière bio en crise, 80 pour les viticulteurs, 150 pour soulager les charges fiscales et sociales des éleveurs et enfin le coût de l’abandon d’une hausse de la fiscalité prévue sur le gazole non routier (entrée en vigueur au début de 2024, elle avait pourtant été négociée avec la FNSEA) (1).

"Le gouvernement , écrit Le Monde, a répété être favorable à l’adoption rapide du règlement sur les nouvelles techniques génomiques (NGT), considérés comme les nouveaux OGM, un texte en discussion à Bruxelles. Concernant les phytosanitaires, il a fini par accepter de mettre sur pause jusqu’à la fin de février le projet Ecophyto, qui devait fixer les nouveaux objectifs de réduction de l’usage des pesticides. Il se dit prêt à rediscuter des indicateurs et des zonages de traitement. Et prêt aussi à attaquer les décisions des tribunaux administratifs sur les zones de non-traitement aux produits phytosanitaires définies par des chartes départementales. De plus, l’Agence nationale de sécurité sanitaire alimentaire devra s’aligner sur le calendrier de l’autorité européenne de sûreté des aliments."
Au nom de la souveraineté alimentaire, la FNSEA avait demandé, en 2023, de surseoir à l’obligation de 4 % de jachère fixée par la nouvelle PAC. Une nouvelle dérogation, sous conditions, vient d’être obtenue de Bruxelles. Les terres n'ont pas droit au repos, elles doivent produire en permanence.
"M. Attal, écrit encore Le Monde, avait annoncé, dès le 26 janvier, un premier train de dix mesures de simplification prises par décret. Qui vont de la simplification des curages de cours d’eau, à la réduction des délais de recours contre des projets agricoles et des délais de contentieux pour des projets de stockage d’eau, en passant par la limitation à un du nombre de contrôle annuel. L’un des enjeux est de pouvoir plus facilement étendre les capacités des bâtiments d’élevage porcin et de volaille et de mener à bien les projets de stockage d’eau."

La France a le plus jeune premier ministre que le pays ait jamais connu. Un jeune pour maintenir le vieux monde, celui qui nous mène collectivement à la perte. Celui de l'exploitation maximale des sols, de la production maximale, de l'utilisation excessive de pesticides, de tous ces produits en cide qui ne cachent pas leur nocivité ni pour la terre, ni pour pour la faune, ni pour les humains.
Le gouvernement français décline la nouvelle lubie de son président : il faut réarmer la France. Il parle de réarmement civique, de réarmement moral, de réarmement démographique. Voici le réarmement agricole. "Si « réarmement agricole » il y a, écrit l'éditorialiste du Monde Stéphane Foucart (2), c’est surtout d’un « réarmement chimique » de l’agriculture qu’il est question. A l’heure où l’infertilité et les maladies chroniques s’envolent dans la population générale, où environ un tiers des foyers français reçoivent au robinet une eau non conforme aux critères de qualité pour cause de métabolites de pesticides, où sans doute plus de 80 % de la biomasse d’insectes volants et 60 % des oiseaux des champs ont disparu en quarante ans, on se plaît à imaginer le fou rire nerveux d’hypothétiques historiens qui chercheraient, dans les prochaines décennies, à décrire et surtout comprendre la logique de ce qui se produit ces jours-ci."

Mais il y a trop de normes, se plaignent les agriculteurs. Peut-être. Mais d'où viennent-elles ? Longtemps, ce fut le laisser-faire, le laxisme le plus total. L'environnement n'était pas un souci, on pouvait bétonner où on voulait, on pouvait massacrer faune et flore sans égard pour elles, on pouvait gaspiller l'énergie en brûlant sans compter des sources polluantes voire toxiques, on pouvait empoisonner les sols, les producteurs et les consommateurs, on pouvait arracher les haies et les arbres et supprimer les fossés et les zones humides. Donc, des normes. Heureusement. Pour tenter de mettre un frein à cette folie destructrice.

(1) https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/02/01/le-vaste-eventail-des-annonces-de-gabriel-attal-en-phase-avec-les-demandes-de-la-fnsea_6214305_823448.html
(2) https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/02/03/si-rearmement-agricole-il-y-a-c-est-surtout-d-un-rearmement-chimique-de-l-agriculture-qu-il-est-question_6214548_3244.html
https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/02/01/la-suspension-du-plan-ecophyto-un-signal-desastreux-selon-les-ong-de-defense-de-l-environnement_6214293_3244.htm

mercredi 31 janvier 2024

Arriérés

Le Rassemblement-Front national ne s'est pas dédiabolisé. Plutôt banalisé. De plus en plus de Français envisagent de voter pour le parti de la famille Le Pen. Il est en phase avec l'état d'esprit de la population. Mais peut-être est-ce lui qui l'a pollué ?
Dans les manifestations des agriculteurs, l'un de ces derniers se balade avec un panneau affichant ce délicat slogan : "Va faire la soupe salope" (sic). Il est, nous dit-on (1), adressé à deux élues écologistes. Trois élus d'extrême droite se sont fait photographier devant lui, très fièrement et le pouce en l'air. 
D'après une étude récente, le sexisme revient en force, notamment chez les jeunes. Il est sûrement l'un des fondements, une des valeurs sûres de l'extrême droite. Le R-FN, en ne changeant pas, se retrouve en phase avec l'évolution rétrograde de la société.
Ce slogan qui traite de la sorte les femmes et les renvoie à la cuisine ne dit rien sur elles, mais beaucoup sur ceux qui l'expriment ou le partagent. Les hommes des cavernes devaient être plus délicats et plus évolués que les élus du R-FN.

(1) https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/ces-deputes-rn-assument-ce-slogan-misogyne-visant-sandrine-rousseau-et-marine-tondelier_228958.html

mardi 30 janvier 2024

Grogne des procrastineurs

Le secteur agricole est en pétard un peu partout en Europe de l'ouest. Les agriculteurs néerlandais se sont mobilisés pour s'opposer à la décision de leur gouvernement de faire baisser les émissions d’azote en réduisant les cheptels, notamment de vaches laitières. Les agriculteurs flamands ont manifesté aussi pour l’azote. Puis, leurs confrères allemands pendant des semaines contre le projet de leur gouvernement de supprimer les aides publiques au diesel agricole. Maintenant, c’est la France. Et la Wallonie suit.
Le Vif (1) publie une interview de Philippe Baret, ingénieur agronome à l’UCLouvain et spécialiste du monde agricole belge et européen.

Pour Philippe Baret, "’il y a un effet de contagion et une bonne part d’opportunisme à moins de six mois du scrutin européen. Les agriculteurs savent très bien que la politique agricole européenne sera mise sous pression en cas de changement de majorité au Parlement et à la Commission UE. En réalité, c’est un bras de fer ancien qui se poursuit aujourd’hui. Il faut rappeler que près d’un tiers du budget européen est attribué à l’agriculture".
Faute de consensus entre ses Etats membres, l’Union européenne a récemment allongé de dix ans l'autorisation d'utilisation du sur le glyphosate. "Il existe évidemment tout un écosystème rassemblant des acteurs du secteur agricole, du secteur chimique et du secteur financier qui forment une masse d’influence pour faire reculer ou retarder les avancées au niveau écologique mais aussi de la santé." Phlippe Baret rappelle que la plupart des directives dont les agriculteurs dénoncent la lourdeur "poursuivent un objectif de santé avant tout et pas seulement écologique. (...) Les directives sont là pour améliorer la qualité de ce qu’il y a dans nos assiettes et la santé des gens."

"Le problème principal est, en fait, interne au monde agricole, pas au niveau de la Commission. D’un côté, les gros exploitants, soit 20 % des agriculteurs, qui font de plus en plus de bénéfices, absorbent néanmoins 80 % des subventions européennes. De l’autre, les petits exploitants, soit 80 % des agriculteurs, qui sont de plus en plus sous pression, ne touchent que 20 % des subsides. C’est cette inégalité-là qui est, à mon sens, à la base des problèmes du monde agricole."
"En Belgique, il y a des fermiers qui gèrent 1 200 hectares en pommes de terre et qui exploitent d’autres agriculteurs qui travaillent pour eux. Cette configuration est encouragée par le secteur agro-alimentaire et de la grande distribution. Au lieu de bloquer les routes et de gêner les citoyens, les tracteurs devraient faire le siège des supermarchés comme Aldi, responsables d’une course aux prix les plus bas et aux profits."

Les agriculteurs se plaignent d'un excès de contraintes administratives, mais certains contrôles ont été facilités. "Lorsqu’on reçoit des subsides surtout à une telle échelle, cela suppose des contrôles, donc de l’administratif. C’est logique. Le contrôle par satellite, lui, est en réalité une simplification pour les agriculteurs. Exemple : un fermier doit semer son couvert végétal pour le 11 novembre. Le 8, le satellite constate que ce n’est pas fait. Un sms prévient l’exploitant que le satellite repassera le 11, avec une sanction à la clé cette fois. Avant, l’agriculteur devait envoyer lui-même la preuve avec des photos quadrillées qu’il coloriait. Et les contrôles étaient aléatoires. Désormais, ils sont systématiques mais simplifiés. (...) "Toutes ces mesures n’ont pas été décidées sans concertation avec le monde agricole. Les syndicats étaient autour de la table pour les négocier et aujourd’hui ils sont dans la rue pour dénoncer ce qu’ils ont négocié. (...) Si vous consultez le registre des lobbies européens, vous verrez que la Copa-Cogeca, qui regroupe les principales organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne, est dans les bureaux de la DG Agri de la Commission tous les jours. La politique agricole commune (PAC) a pris un an de retard à cause des négociations."

Philippe Baret rappelle que le patron du grand syndicat FNSEA en France est le président du conseil d’administration du groupe Avril (Ndlr : qui est le numéro 1 des huiles alimentaires, comme Puget, Lesieur, et qui compte des filiales dans 18 pays). L'agronome est "inquiet du rôle simpliste que ces grands syndicats jouent par rapport à la mue indispensable du monde agricole". Selon lui, les grands syndicats agricoles mènent "un combat d’arrière-garde pour maintenir le vieux monde. Ce n’est pas représentatif de l’ensemble des agriculteurs. Ce n’est qu’une partie des agriculteurs qu’on retrouve sur les barrages routiers et dans la rue. La transition du modèle du passé vers le modèle de demain est inévitable. Ce n’est pas qu’une question écologique. C’est avant tout une question de système agricole. Les agriculteurs eux-mêmes sont les premières victimes du changement climatique, du manque d’eau… Ils savent depuis le début des années 2000 qu’il va falloir changer. Mais voilà, on a procrastiné et aujourd’hui la transition fait plus mal. Il y a sûrement des choses à négocier et à revoir. Mais ce qui m’inquiète le plus avec ces mouvements d’agriculteurs, c’est de savoir si ces manifestants ont un projet au-delà de la grogne et sont-ils vraiment dans l’optique de changer ?"
"On est dans le populisme tel que le définit l’historien Pierre Rosanvallon. (...) Pour lui, le populisme c’est la politique négative : on râle, on critique, mais on ne propose rien ou presque. Or le mouvement agricole tel que je le vois aujourd’hui dans les rues ne me semble pas avoir, jusqu’ici, de proposition à faire pour l’avenir. Il est juste dans la grogne – trop d’administratif, pas assez de revenus… –, sans aucun projet.

(1) par Thierry Denoël, 27.1.2024.
https://www.levif.be/societe/environnement/agriculture/agriculteurs-au-lieu-de-bloquer-les-routes-ils-devraient-faire-le-siege-daldi/

dimanche 28 janvier 2024

Des doutes

J'ai des doutes. Parfois je me demande si je ne serais pas d'extrême droite. J'ai lu "Sur les chemins noirs", de Sylvain Tesson, son récit de la traversée de la France à pied. Et je dois l'avouer ici, je l'ai apprécié.
J'ai lu "L'Axe du loup", autre récit - incroyable - de Sylvain Tesson qui raconte un autre voyage à pied qu'il a effectué durant huit mois, parfois dans des conditions extrêmes et des situations dangereuses, dans les pas d'évadés du goulag depuis Iakoutsk dans le nord-est de la Russie jusqu'au Golfe du Bengale à 5000 km de là. Ce récit illustré par Virgile Dureuil (1) m'a, je dois le reconnaître, impressionné.

Mais voilà, Sylvain Tesson est vilipendé par 1.200 poètes, écrivains et libraires qui ont décidé qu'il était d'extrême droite et ne pouvait donc pas présider le Printemps des poètes. Ils l'ont affirmé dans une tribune. On suppose donc que ces libraires vont désormais faire le tri dans les livres qu'ils vendent et ne garder que ceux des bons écrivains. 
Les signataires considèrent que Tesson est d'extrême droite à cause d'une préface qu'il n'a pas écrite, mais aussi parce qu'il a déclaré "Si vous voulez faire peur à vos enfants, ne leur lisez pas les contes de Grimm, mais certaines sourates du Prophète". Comme l'écrit Franc-Tireur (1), les signataires de la tribune flingueuse feraient bien de lire le Coran : "Ils y découvriraient que cette violence existe, tout comme dans l'Ancien Testament ou la Torah". Je pense la même chose. Je me demande si je ne serais pas d'extrême droite. 

J'ai des doutes. Parfois je me demande si une certaine gauche ne serait pas d'extrême droite. Je me demande où se situent ceux qui défendent l'islamisme. S'indigner qu'on critique les dérives politiques d'une religion dont on impose la loi par la violence et la terreur, n'est-ce pas soutenir une forme de fascisme ? J'ai des doutes sur la gauche : ne serait-elle pas d'extrême droite à force de chasser en meute contre qui ne pense pas comme elle, à force de jouer les Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire à l'époque de la Terreur ?

J'ai des doutes, est-ce que vous en avez ?

La vie me laissait une chance, il était grand temps de traverser la France à pied sur mes chemins noirs.
Là, personne ne vous indique ni comment vous tenir, ni quoi penser, ni même la direction à prendre.
Sylvain Tesson, "Sur les chemins noirs", Gallimard nrf, 2016.

(1) Casterman, 2023.
(2) 24.1.2024.
https://www.ouest-france.fr/reflexion/editorial/editorial-la-polemique-sylvain-tesson-ou-lhypertrophie-du-champ-politique-1a1f54b6-bc14-11ee-8a7d-fa3ec2db0626

vendredi 26 janvier 2024

Changer de culture(s)

L'agriculture, en soi, ne va pas mal. Elle produit... Ce sont les agriculteurs (et la terre) qui vont mal. En tout cas, beaucoup d'entre eux. Certains, gros bonnets de l'agro-industrie, ont des revenus très confortables quand la plupart des autres ne parviennent pas à se dégager un salaire décent tout en travaillant six ou sept jours sur sept.
Le problème est ancien et a déjà suscité de nombreuses crises. Depuis longtemps, le secteur - largement subventionné - aurait dû remettre en question son fonctionnement (1). Il n'en est rien. Au contraire. Les syndicats agricoles majoritaires refusent de reconsidérer un système qui a montré ses limites, sinon sa folie, celle d'une agro-industrie de conception libérale qui continue à pousser ses travailleurs vers des monocultures en étendant toujours plus leurs superficies, en s'équipant toujours plus et en empoisonnant la terre sous prétexte de produire plus. Nourrir l'humanité n'a pas de prix. Sauf celui de leurs produits, achetés parfois en dessous de leur prix de revient par le secteur de la grande distribution et revendus avec des  « marges qui ne permettent pas une juste répartition de la richesse ». Un éleveur laitier du Nord dénonce « l’agro-industrie qui bénéficie de marges garanties quand nous, on doit répercuter la hausse des prix du gazole, de l’eau, du soja et du matériel » (2). Vincent Delobel,  jeune éleveur belge, constate que "l’agro-industrie augmente ses marges alors que les prix d’achat aux agriculteurs ne montent pas" (3). La majorité des consommateurs ne prête pas beaucoup d'intérêt au sort des agriculteurs. "On a habitué les Français à se nourrir pour pas cher. Ils ont oublié la valeur de leur alimentation, peste un agriculteur (2). Payer quelques centimes de plus leur semble insurmontable, alors qu’ils achètent des chaussures à 150 euros et des abonnements téléphoniques hors de prix. »  

« On marche sur la tête, estime un agriculteur. C’est tout le modèle agricole actuel qu’il faut changer. » (2) Mais la FNSEA, le syndicat agricole largement majoritaire en France, ne fait que le conforter, ce modèle. Pas l'ombre d'une autocritique sur "ce vaste merdier" qu'est devenue l'agriculture", pour reprendre le titre d'un livre du journaliste Fabrice Nicolino. Xavier Beulin a présidé la FNSEA de 2010 jusqu'à sa mort en 2017. Il était président du conseil d'administration du groupe Avril2 (anciennement Sofiprotéol), groupe agroindustriel international (chiffre d'affaires 7 milliards d'euros en 2013) de la filière oléagineuse et protéagineuse. Wikipedia le présente comme "homme d'affaires, actionnaire, administrateur, lobbyiste, syndicaliste, industriel, financier". Comment un tel personnage aurait-il pu faire sortir l'agriculture française de sa folie productiviste ? Il y avait des intérêts totalement opposés. La FNSEA est le seul syndicat à pousser ses adhérents dans le mur. Depuis une éternité, tous les ministres français de l'Agriculture ont mené des politiques voulues par la FNSEA.
On comprend la colère des agriculteurs qui travaillent comme des forçats pour des revenus misérables, mais il est urgentissime que l'agriculture dite traditionnelle (paradoxalement, il s'agit de celle qui n'a plus grand-chose à voir avec les traditions) change radicalement ses pratiques. 

La Confédération paysanne, syndicat agricole d'une tout autre approche, affirme sa solidarité avec les mouvements actuels et estime que "la colère exprimée est légitime, tant le problème de la rémunération du travail paysan est profond". Elle appelle "à se mobiliser et à porter des solutions durables de sortie de crise et de système".  Son  mot d'ordre : « Un revenu digne pour tous les paysans et paysannes » et « Rompre avec le libre-échange ». Elle constate que "l'agriculture française tourne en rond depuis des décennies derrière la sacro-sainte « compétitivité » chère à l'agrobusiness et aux marchés mondialisés. Résultat : un plan de licenciement massif dramatique qui tue nos campagnes".
La Confédération paysanne demande "d'urgence une loi interdisant tout prix agricole en-dessous de nos prix de revient et la fin immédiate des négociations d'accord de libre-échange".
"Les gouvernements successifs et la FNSEA ont mené conjointement l'agriculture dans l'impasse actuelle d'un système économique ultralibéral, inéquitable et destructeur. Nous alerterons nos collègues sur le mirage de la « suppression des normes » et celui du « complément de revenu » par la production d'énergies." La Confédération estime qu'une simplification administrative est nécessaire, mais qu'il ne faut pas se tromper de cible. "La demande de la majorité des agriculteurs et agricultrices qui manifestent est bien celle de vivre dignement de leur métier, pas de nier les enjeux de santé et de climat ou de rogner encore davantage sur nos maigres droits sociaux." (...)  "Ce dont nous avons besoin, c'est de s'attaquer aux racines du problème en offrant plus de protection sociale et économique aux agricultrices et agriculteurs."
Ses demandes : "Instauration de prix garantis pour nos produits agricoles, mise en place de prix minimum d'entrée sur le territoire national, accompagnement économique à la transition agroécologique à la hauteur des enjeux, priorité à l'installation face à l'agrandissement, arrêt de l'artificialisation des terres agricoles". C'est à ces conditions que le monde agricole sortira du marasme dans lequel il (s')est plongé. (4)

Comme toujours, pour beaucoup d'agriculteurs en colère, le coupable est tout trouvé : c'est la faute de l'Union européenne et de ses frontières ouvertes. L'extrême droite nationaliste, en France comme en Allemagne, espère récupérer ce ras-le-bol et répète sa haine de l'Europe. Alors que c'est précisément plus d'Europe qui sauvera l'agriculture, plus d'harmonisation des règles et des législations. Où était le président du Front du Rassemblement national quand était discutée la PAC ?  Aujourd'hui, il se balade de ferme en ferme avec ses belles bottes. Il cause, il pérore, il parade. Bien plus qu'au Parlement européen où  il a toujours brillé par son absence (*). Une tradition dans la famille  Le Pen.

Les maires, quasiment tous, soutiennent sans condition le combat des agriculteurs. Même ceux qui ont refusé un label bio dont peut se targuer leur commune. Même ceux qui s'opposent à la loi ZAN qui entend interdire de nouvelles artificialisations des sols au détriment des terres agricoles.

Les agriculteurs se plaignent d'un excès de règlementations à devoir respecter, notamment dans le domaine environnemental. Ils souffrent, c'est indéniable, des dommages causés par le dérèglement climatique. Dont ils sont aussi responsables. Pour que soit visible leur colère, certains brûlent des pneus. C'est le cas ici tout près, en Haute-Vienne,  vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec l'aide d'un garagiste si content de s'en débarrasser. Quel est le message ? L'environnement, on l'emmerde ? Ça, ça fait longtemps qu'on l'avait compris. Oui, "c’est tout le modèle agricole actuel qu’il faut changer". Et sa culture. Dans tous les sens du terme.

(1) https://moeursethumeurs.blogspot.com/2013/10/fort-minables.html
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2015/09/adieu-veaux-vaches-cochons.htmlhttps://moeursethumeurs.blogspot.com/2014/11/basse-cour.html
(2) https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/01/25/sur-les-barrages-des-agriculteurs-on-marche-totalement-sur-la-tete-c-est-tout-le-modele-agricole-actuel-qu-il-faut-changer_6212867_3234.html
(3) https://www.lavenir.net/regions/wallonie-picarde/2024/01/26/vincent-delobel-eleveur-a-havinnes-lagro-industrie-augmente-ses-marges-alors-que-les-prix-dachat-aux-agriculteurs-ne-montent-pas-U5TO5GIKNZAVBLUQVBPP6G63VI/
(4) https://confederationpaysanne.fr/actu.php?id=14096
(*) "La vocation de Jordan n'est pas d'être toujours à user ses fonds de pantalon sur les bancs de l'hémicycle. Il a rendez-vous avec l'Histoire prochainement ou dans quelques années, quelques décennies." Propos de l'eurodéputée RN Mathilde Androuët, excusant l'absentéisme de Bardella au Parlment européen (France 2, 18.1.2024). Faut-il en rire ou en pleurer ?


mercredi 24 janvier 2024

Père Ubu is alive

Tous les qualificatifs négatifs semblent lui coller à cette peau qu'il a orange : agressif, menteur, suffisant, manipulateur, escroc, violeur, vantard, vulgaire, dédaigneux, inculte, égocentrique, colérique, méprisant, grossier, malhonnête, menaçant, profiteur, incompétent. On n'en fera pas le tour. Donald Ubu Trump sera le candidat du Parti républicain qui connaît parfaitement la noirceur de l'individu mais estime que la fin (la victoire) justifie les moyens (un personnage abject) et qu'il n'y a aucune honte si le pire candidat est considéré comme le meilleur.

Hier, les électeurs républicains du New Hampshire l'ont placé largement en tête. Mais l'Affreux ne décolère pas : il reste toujours une candidate qui brigue la même place que lui. Il a tempêté contre Nikki Haley qui refuse de laisser tomber. Elle pourrait se retrouver bientôt visée par une "enquête", a-t-il menacé. Il aussi promis de se venger de ceux qui le fâchent. Mais qui donc le fâche ? La question devrait être posée autrement : qui donc ne le fâche pas ? Sans doute uniquement celles et ceux qui se prosternent devant lui. Mais il y a sûrement beaucoup d'exceptions. Et tous les autres devront craindre sa colère sous forme de vengeance. Qui n'est pas totalement avec lui est contre lui. 
L'homme est poursuivi par la justice pour d'innombrables accusations : association de malfaiteurs, conspiration, fraude électorale, mise en danger de la défense nationale, moeurs, sans compter les procès civils. Ici encore, la liste est longue, mais elle ne rebute pas les électeurs républicains qui le vénèrent.

Résumons-nous : la démocratie ne laisse pas de nous étonner.

Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera. 
"Ubu Roi", Alfred Jarry

dimanche 21 janvier 2024

L'école des fan(atique)s

Voilà plus de vingt ans qu'en Communauté française de Belgique on réfléchit, dans l'enseignement officiel, à la création de cours de philosophie et de citoyenneté en lieu et place des cours de religion qui séparent les élèves selon leurs convictions. Ici, celles et ceux qui suivent les cours de religion catholique, là les élèves de religion protestante, là encore de religion musulmane ou juive, et puis des cours dits de morale pour ceux qui n'ont pas de religion ou en tout cas n'en veulent pas au programme de leurs cours. Chacun s'y trouve conforté dans ce qu'il croit ou plutôt dans ce que croient ses parents. Des cours qui divisent ou éloignent plutôt que des cours qui amènent les uns et les autres à se poser des questions sur ce qui fonde l'humanité et devrait aider au vivre-ensemble. Visiblement, le dossier n'avance pas (1). 

Ce qui avance au contraire avec ses gros sabots, c'est la religion, en particulier musulmane dans nos pays, mais aussi évangélique aux Etats-Unis et en Afrique, qui impose de plus en plus ouvertement ses signes et ses codes à l'école.  Il y a quinze ou vingt ans, une de mes connaissances me reprochait d'être critique par rapport au voile. Ce n'était selon lui qu'une mode passagère. Depuis, la mode s'est solidement installée et le foulard est apparu comme le cheval de Troie de la religion musulmane qui entend définir non seulement comment s'habiller mais aussi ce qui peut ou doit être enseigné et ce qui doit être interdit. 
Dans Charlie Hebdo (2), un prof de français du 93 dit avoir vu la moitié de ses élèves de cinquième baisser la tête pendant la diffusion d'un documentaire sur les dieux et les héros de l'Antiquité. La nudité de certains d'entre eux leur était insupportable. Les sorties dans les musées deviennent problématiques, dit-il. Pendant le ramadan, certains se bouchent les oreilles dans les cours de musique. Et il est difficile et délicat d'aborder la liberté de la presse et l'éducation à la caricature. L'orthopraxie conquiert de plus en plus d'écoles.
Il y a pire : en Allemagne, dans une école secondaire proche de Düsseldorf, quatre élèves ont tenté - et en partie réussi, semble-t-il - de faire appliquer la charia à leurs camarades. Ils auraient, selon La Libre (3), "fait pression sur le corps enseignant pour que les règles strictes de l’Islam soient appliquées, devenant une vraie “police de la charia” auprès des élèves". Les garçons étaient assis à l'avant de la classe et les filles, très couvertes, évidemment reléguées au fond. Elles évitaient du regard leurs enseignants masculins. Les jeunes flics de la charia souhaitaient que les cours se terminent plus tôt le vendredi pour permettre aux élèves musulmans d'aller prier.

Le journaliste et poète Omar Youssef Souleimane, réfugié syrien qui a acquis la nationalité française, anime des ateliers d'écriture dans des écoles secondaires. Dans "Etre Français" (4), il parle de ces jeunes, troisième génération d'enfants d'immigrés, qui s'enferment dans l'islam comme dans une identité qu'ils ont du mal à trouver. "Le plus étonnant, c'est que la majorité de ces jeunes ne connaît de l'islam que le mot halal, le voile, l'interdiction de boire de l'alcool et le ramadan. (...) Ils répondent inconsciemment à l'injonction de n'être que des Arabes, des musulmans, uniquement pour ne pas être Français, pour ne pas appartenir à ce pays qui nous a occupés." La religion, leur religion, pour ces jeunes, a tous les droits et ne peut être critiquée ou remise en question. Ou simplement remise à sa place qu'elle déborde de plus en plus largement en niant le rôle fondamental de l'école. Qui est de les éclairer et de leur éviter l'obscurantisme.

(2) "Pudibonderie et bondieuseries", Charlie Hebdo, 17.1.2024
(3) https://www.lalibre.be/international/europe/2024/01/19/priere-separation-entre-les-filles-et-les-garcons-tenues-religieuses-des-eleves-dune-ecole-allemande-essayent-de-mettre-en-place-la-charia-PLQESGGT2RDLNJOZIKEY46FYWA/
(4) Omar Youssef Souleimane, "Etre Français", Flammarion, 2023.

mardi 16 janvier 2024

Sacré Dieu !

Qu'est-ce qui lui prend, à Dieu ? Voilà qu'il enjoint aux Américains de voter pour Trump. C'est du moins ce qu'affirmait un de ses électeurs : Dieu lui a demandé de voter pour Suffisant Ier. En fait, Dieu veut garder la main, être le Recours Suprême, rester incontesté, empêcher quiconque de lui faire de l'ombre. Voilà pourquoi il veut favoriser les candidats les plus stupides, cupides, menteurs, escrocs, violents. Des contre-modèles qui par leur incompétence, leur cynisme, leur hypocrisie, leur agressivité feront mieux apparaître la perfection divine. C'est un malin, Dieu. 
Hier, Dieu a été obéi : le premier caucus républicain, dans l'Iowa, a désigné Trump haut la main. S'il devait redevenir président des Etats-Unis, certains observateurs pensent qu'une guerre civile est possible et que le grand bordel mondial va empirer considérablement. Dieu est diabolique.


dimanche 14 janvier 2024

La fille de son père

Ils ont tous deux le même humour. Maria Vorontsova est bien la fille de son père. ”Pour nous, la valeur de la vie humaine est une valeur suprême, a-t-elle déclaré dans une interview. La Russie est une société centrée sur l’être humain”. Elle estime que chaque personne devrait être valorisée afin que “nous puissions tous mieux nous comprendre et mieux communiquer” (1). Bon sang ne peut mentir. Maria Vorontsova est la fille de Vladimir Poutine. Le même Poutine qui s'offusque de voir l'Ukraine oser tirer des missiles vers son pays qui ne lui veut pourtant que du bien. Le même qui s'indigne de tous les conflits qui agitent la planète et n'hésite pas à proposer de son précieux temps pour intervenir comme médiateur. Un grand humaniste qui a la main sur le cœur et a toujours été scandaleusement ignoré par le comité Nobel qui attribue le Prix Nobel de la Paix. Des humoristes, on vous dit. On les attend impatiemment aux festivals du rire de Marrakech, de Montreux ou de Montréal. Les Poutine père et fille y feraient un malheur.
"Dans le sentiment de mon cœur, il n'y a pas de place pour un conflit russo-ukrainien (...) quels que soient les efforts déployés par des têtes démentes pour nous y entraîner." C'est Alexandre Soljenitsyne qui écrivait ceci en 1981. 
Selon une évaluation des services de renseignements américains, 315 000 soldats russes ont été blessés ou tués depuis le début de l'invasion de l'Ukraine en février 2022 (2).
L'humour russe nous échappe un peu. Tant il est dément. 

(1) https://www.lalibre.be/international/europe/2024/01/12/linterview-incognito-de-la-fille-de-poutine-fait-grincer-des-dents-DXVQLAMDRNAIHPAK4HGYBUJVNU/
(2) https://www.rfi.fr/fr/europe/20231229-les-pertes-de-l-arm%C3%A9e-russe-sont-%C3%A9normes-en-ukraine-selon-l-arm%C3%A9e-allemande

vendredi 12 janvier 2024

Hors sol

Les panneaux d'entrée de très nombreuses communes de France ont été retournés. La FNSEA, le tout puissant syndicat agricole, veut ainsi indiquer que "on marche sur la tête", critiquant les règles qui tentent de pousser l'agriculture vers une gestion plus respectueuse et plus durable de la terre. L'agro-industrie refuse de se remettre en question.
Le Pas-de-Calais est sous eau depuis plusieurs semaines. Les sols n'absorbent plus les pluies abondantes qui, emportant les terres, s'écoulent vers les vallées sans être retenues par des fossés, des arbres ou des haies. L'agriculture intensive les a fait disparaître, transformant les champs en déserts.
Oui, "on" marche sur la tête.