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lundi 10 juin 2024

Gueule de bois

Nous voilà triplement atterrés. Par le résultat à l'élection européenne d'hier en France de l'extrême droite et de la droite extrême  qui totalisent ensemble 40,21% (1), par la décision insensée du président Macron de dissoudre l'Assemblée nationale et par l'effondrement, dans de nombreux pays européens, des partis qui portent le combat écologique.

Ce pays conservateur  qu'est la France croit-il vraiment à la dédiabolisation du FN devenu RN ? Les visages et les discours se sont lissés et les promesses de jours heureux se sont additionnées sans qu'on sache comment le monde tournerait mieux avec cette extrême droite nationaliste et xénophobe, qui regarde l'avenir dans un rétroviseur. Les programmes sont pauvres et les arguments faibles, mais "on a besoin de changement", disent les électeurs du RN qui choisissent donc le parti qui ne changera rien. Avec le RN au pouvoir, l'environnement, les droits de l'homme, les valeurs d'accueil, d'ouverture, de fraternité, la solidarité avec l'Ukraine valseraient à la poubelle. Et son programme économique, de l'avis de tous les experts, n'a aucune crédibilité. En attendant, le FN-RN fait la course en tête. Et de loin. Le parti de la famille Le Pen, des fainéants (ses élus européens travaillent très peu), des philistins et des incompétents triomphe, avec l'aide de certains médias fascinés par Jordan Bardella, le jeune loup aux dents longues et aux idées courtes.

Le diable est à la porte et le président la lui ouvre. Emmanuel Macron obéit à Bardella qui l'avait appelé à dissoudre l'Assemblée nationale au vu de son score. Macron, "kamikaze de la dissolution" (2), tente un "pari fou", "un coup de poker", pour se redonner une majorité (un peu) plus claire, au risque d'offrir le gouvernement au parti d'extrême droite. Une explication circule : Macron essaierait de démontrer, en l'amenant au pouvoir, l'incompétence, notoire mais non démontrée, du FN-RN. Et les électeurs rejetteraient ainsi la fille à papa Le Pen en 2027. "On n'a pas encore essayé l'extrême droite", disent nombre d'électeurs. Les Hongrois l'essaient depuis quatorze ans. Orban est premier ministre de Hongrie depuis 2010. On ne se débarrasse pas facilement de l'extrême droite. Une extrême droite que le dérèglement climatique laisse indifférent. Elle préfère, courageusement, fermer les yeux. Ce qu'apprécient ses électeurs que le simple prononcé du mot écologie hérisse.

L'écologie, et donc l'avenir de l'humanité, est la grande perdante (même s'il y a d'heureux îlots de résistance et même de victoire - tel le Danemark) du scrutin européen. Quand elle n'est pas criminalisée (3), elle est traitée de punitive. Alors que ce sont nos modes de production et de consommation qui sont punitifs. En témoignent la hausse constante des températures, les sécheresses et les incendies qui y sont liés, la hausse du niveau des mers, l'augmentation du nombre de tempêtes, des précipitations et des inondations, avec leur lot de drames. Mais les électeurs préfèrent s'en lamenter sans devoir s'en soucier. 

Le monde meurt de l'absence de femmes et d'hommes politiques à la hauteur des enjeux actuels : dérèglement climatique, guerres, migrations, surpopulation. Qui fait encore de la politique aujourd'hui ? La plupart des élus (il est quelques heureuses exceptions) font de la politicaille, pas de la politique. Ils cherchent le pouvoir, pensent à leur avenir, pas à l'avenir commun, à celui de l'humanité, de la planète. Allons-nous hériter des pires ?
Après "Ma vie en pays grognon" (4), vais-je écrire "Ma vie en pays haineux" ? Allons-nous passer d'une peste sanitaire à une peste politique ?


dimanche 9 juin 2024

Pestilence

Un mélange de rance et de renfermé, c'est l'odeur que dégage la France ce soir d'élection européenne. 
Si on en croit les estimations à 20h, près de quatre électeurs français sur dix ont voté pour l'extrême droite. 

jeudi 6 juin 2024

Protéger la famille des gendres nuisibles

"L'Europe, ça suffit !", crie le slogan de campagne d'un triste sire. Comment peut-on vouloir en finir avec l'Union européenne ? Quelle méconnaissance de l'histoire faut-il avoir ? Quelle prétention nationaliste faut-il avoir pour penser qu'on peut exister seul ? De quelle bêtise faut-il être pétri pour appeler à une fermeture des frontières ? L'Union européenne, c'est la liberté de penser, de s'exprimer, de circuler, de s'installer où l'on veut, et certains qui bénéficient de tous ces indispensables avantages voudraient y mettre fin ? Aucune autre entité politique au monde n'offre une telle liberté.
Les membres du groupe musical allemand Sparkling constatent (1) que "en Europe, il est très simple de passer d'un pays à l'autre, à tel point qu'il semble ne plus exister de véritables frontières : c'est ce qui en fait toute la beauté et c'est une grande chance." Depuis que la Grande-Bretagne a quitté l'UE, le groupe hésite à aller y jouer, tant l'administration s'est compliquée.
Le camionneur tchèque Damian Kysely se réjouit de la disparition des frontières : "voilà plus de trente ans que j'exerce ce métier, et j'ai vu la différence avec l'entrée en vigueur de l'espace Schengen. Avant, on gardait dans son camion un dossier rempli des papiers qu'il fallait présenter à la frontière, et l'on pouvait jusqu'à une journée et demie à la douane. Maintenant, on ne s'arrête même plus". 
Katrin Spak est allemande. Elle a vécu à Budapest dans le cadre d'un Erasmus et travaille comme bénévole dans une association humanitaire espagnole. "Ayant grandi avec l'Europe, je n'ai même pas l'impression qu'il existe de véritables frontières. (...) Vivre sur ce continent, où l'on a pas à se préoccuper de sa sécurité et de sa subsistance au quotidien, c'est un véritable privilège."
L'Irlandaise Emer Mac Diarmada, chargée de la promotion du tourisme irlandais dans les pays scandinaves, estime que "grâce à son adhésion à l'UE, le processus de paix a beaucoup avancé en Irlande et le pays s'est considérablement transformé". Elle se félicite que l'Union facilite la libre circulation en son sein.
L'écrivain espagnol Javier Cercas le répète : "seule l'Europe unie peut préserver la paix, la prospérité et la démocratie - démocratie que le national-populisme, réactionnaire et en progression partout dans le monde, veut détruire en prétendant la protéger. C'était d'ailleurs aussi le discours de ceux qui ont pris d'assaut le Capitole, à Washington, en 2021".

Dimanche 9 juin, c'est pour cette Union qu'il faut voter, en barrant la route aux sinistres corbeaux, même s'ils sont déguisés en gendre idéal. Il est des gendres idéaux tellement pervers et nuisibles qu'ils détruisent leur famille. 

(1) Tous les témoignages cités ici sont extraits de l'excellent hors-série de Zadig, publié en partenariat avec Arte, intitulé "Rêver l'Europe" (2024). 


Message d'Avaaz :

dimanche 2 juin 2024

RN comme Rance National

Que s'est-il passé ? Il y a vingt ans, la jeunesse disait haut et fort qu'elle "emmerde le Front national" et voilà qu'une part importante de la jeunesse actuelle se laisse séduire par le Rassemblement national, frère jumeau du même Front bas.
Le jeune loup et la mère grand s'affichent côte à côte, tout sourire, sur toutes les places de France et s'apprêtent à faire un carton à l'élection européenne dimanche prochain. Lors de débats, l'un et l'autre ont fait et font la démonstration de leurs grandes limites intellectuelles, mais peu importe pour leurs électeurs leur absence totale d'idées novatrices et audacieuses, leurs revirements, leur bêtise et leurs contradictions. Les sourires, les tapes dans le dos, les flatteries, les phrases creuses et les selfies font office de programme.

Jordan Bardella, tête de liste, évite tant qu'il peut de participer à des débats collectifs, préférant y envoyer certains de ses colistiers, bien conscient de sa faiblesse argumentaire. Le récent débat entre lui et le premier ministre Gabriel Attal a vite tourné à l'avantage de ce dernier qui n'a eu aucun mal à démontrer que le jeune leader d'extrême droite ne maîtrise aucun dossier. Bardella est capable, sur un même sujet, de dire blanc un jour et noir le lendemain, sans sembler se rendre compte de ses contradictions. A moins qu'il s'en moque, convaincu que ce ne sont pas ses idées faisandées qui lui permettront de l'emporter.
Le FN-RN se présente comme anti-système, mais ne fait que conforter le vieux système. Au Parlement européen, ses élus ont systématiquement rejeté les textes qui tentent de sauver le climat et d'améliorer la biodiversité. Et dans le domaine économique, ils défendent les intérêts des plus grands groupes capitalistes. "Selon l'enquête publiée par jevotelobby, des élus du Rassemblement National ont voté à répétition pour défendre les intérêts de grandes multinationales. Super-profits de Total, emballages jetables de McDo, voitures de luxe… loin de son image “antisystème”, l’extrême droite protège les intérêts des puissants et bloque les changements indispensables sur l’urgence climatique."  (1) Deux exemples parmi beaucoup d'autres : le RN a voté l’amendement McDo contre l’interdiction des emballages jetables à usage unique et a rejeté l’amendement Ferrari, accordant ainsi un privilège aux voitures de luxe non françaises sur la réduction des émissions de CO2. 

Un sondage réalisé pour Arte (2) dans l'ensemble de l'Union européenne fait apparaître les priorités des électeurs européens : la santé (41 %), la guerre (38 %), puis à égalité l'environnement et le pouvoir d’achat. L'immigration vient en cinquième position. Le FN-RN prétend défendre, avec des arguments de repli économique suicidaire, le pouvoir d'achat et met en avant la lutte contre l'immigration tout en rejetant systématiquement toute tentative de protection de l'environnement. Sur sa liste figure Thierry Mariani, un élu européen cul et chemise avec le régime de Poutine pour qui il affiche toute son admiration. Le FN-RN est ainsi un parti totalement à côté des enjeux actuels mais qui doit son succès à ses analyses tronquées, au repli identitaire et à la résistance au changement. 

Un texte de loi sur les salaires minimaux dans l'UE a été rejeté par les élus RN (3). Et ils se sont abstenus sur la directive sur la transparence salariale qui permet de lutter contre les écarts de rémunération entre hommes et femmes. Ce sont ces mêmes élus qui osent prétendre être les seuls à défendre le peuple.

"Sur tous les sujets qui font l’actualité, écrit Françoise Fressoz, éditorialiste au Monde (4), la guerre en Ukraine, la menace russe, le RN a de quoi inquiéter tant sa défense autoproclamée de la souveraineté française s’accorde mal avec la complaisance manifestée par ses dirigeants à l’égard de Vladimir Poutine. En matière économique, les incohérences de son projet sautent aux yeux car si elle a renoncé à torpiller la monnaie unique, Marine Le Pen n’a pas pour autant validé ses règles de fonctionnement. La politique budgétaire qu’elle défend – une accumulation de dépenses et de baisses d’impôts à vocation électoraliste – l’expose à de sérieuses déconvenues."
Du FN au RN, c'est toujours le même vieux parti réac. Cécile Prieur, directrice de la rédaction du Nouvel Obs (5): "Derrière l’image normalisée de ses 88 députés et de son candidat aux européennes, c’est bien un repli hors d’âge que nous vend le parti lepéniste, un Frexit à bas bruit qui découlerait du détricotage méthodique des traités européens qu’il prône. Quant à la préférence nationale, cette idéologie rance, xénophobe et raciste, elle est toujours la pierre angulaire du programme frontiste, brandie sans rire comme la réponse à tous les maux sociaux. Plus c’est gros, plus ça passe : il n’est qu’à voir l’expression de plus en plus décomplexée du racisme, à la table des éditorialistes comme sur les réseaux sociaux, pour comprendre à quel point sont désormais grandes ouvertes les vannes identitaires."

Dimanche prochain, les jeunes électeurs (et les moins jeunes) diront s'ils préfèrent un avenir certes plein d'incertitudes mais vivable et séduisant à un passé moisi et malodorant.

(1) https://secure.avaaz.org/campaign/fr/jordan_bardella_doit_sexpliquer_loc/?baluBfb&v=158274&cl=21400540821&_checksum=93b8fca16515295a4aed277f616d3610bbc13ffa19a7e06dca29cf6b49d897cb
(2) Arte, Journal, 6.5.2024.
(3) https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2024/05/16/europeennes-2024-comment-ont-vote-les-eurodeputes-francais-sur-les-textes-concernant-l-emploi-et-la-protection-sociale_6233542_4355770.html
(4) https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/05/14/l-extreme-droite-n-est-pas-devenue-moins-radicale-qu-a-l-epoque-de-jean-marie-le-pen-mais-elle-est-plus-difficile-a-combattre_6233034_3232.html
(5) https://www.nouvelobs.com/politique/20240516.OBS88442/derriere-le-storytelling-bardella-le-vrai-visage-de-l-extreme-droite.html


mercredi 22 mai 2024

Une voix inquiète

A vingt ans, il a quitté un camp de jeunesse du régime pétainiste pour rejoindre le maquis. Il a pris les armes pour défendre la liberté de son pays et se battre contre le nazisme. Après le débarquement, il s'est engagé dans l'armée. Une fois la paix retrouvée, comme tant d'autres, il s'était dit "plus jamais ça !". Plus jamais de nazisme, de fascisme, de guerre, de rejet de l'autre. Et il y a d'autant plus cru qu'il a vu l'Union européenne se construire pas à pas, il a vu les ennemis d'hier non seulement dialoguer, mais mieux : collaborer, partager et échanger pour avancer ensemble.
Aujourd'hui, ce Berrichon a cent ans et est inquiet pour l'avenir. Inquiet de la montée qui semble irrésistible de l'ultra droite, comme il l'appelle. Il pense qu'elle devrait être exclue pour ses positions excluantes.
Il se désole de voir certaines de ses connaissances manifester contre un projet de centre d'accueil pour réfugiés dans un village voisin. Qu'ont donc fait ces gens qui ont fui la violence et la misère pour mériter tant de rejet et de haine ?, demande-t-il. Il est fâché de voir le maire menacé. 
Il dit qu'il faudrait expliquer aux jeunes le danger qui les menace si l'ultra droite arrive au pouvoir, qu'il faudrait que tout le monde vienne aux commémorations de l'armistice pour se souvenir du prix de la paix,  qu'il faudrait rappeler à chacun tous les bienfaits de l'Europe. Mais il ne veut pas prendre la parole, convaincu que ce qu'il peut dire ne changera pas les opinions de gens aux idées arrêtées. Il pense qu'on le traitera de vieux con, lui, ce vieux sage. *
A l'heure où le parti des Le Pen est donné largement en tête et séduit notamment de très nombreux jeunes par son discours simpliste et excluant, une voix comme la sienne doit pourtant être entendue. 

Tout comme celle de  l'écrivain Laurent Gaudé.
Ma génération a longtemps pensé que cette Europe était acquise, qu'elle serait le cadre fixe de nos vies, et elle découvre avec stupéfaction qu'elle pourrait bien être la génération qui l'enterrera ou, en tout cas, celle qui verra les premiers signes de sa fin. Ceux qui, comme moi, croient en cette aventure, seront coupables, s'ils ont laissé la place à la parole du contre. Il ne s'agit pas de nier les frustrations, les colères, les insatisfactions. J'en ai - et de nombreuses. Mais je fais la différence entre des colères que l'on peut transformer en combats politiques et la négation par principe de ce grand mouvement de fond qui, depuis plus de cinquante ans, bâtit un pays plus grand que nos vingt-sept nations. (...)
Les siècles qui nous précèdent sont des ogres qui ont avalé le courage et le génie par vies entières.
Et nous sommes là,
Nous, 
Avec ces mots qui nous ont été légués : "Nation", "Egalité", Liberté",
Que nous contemplons avec fatigue.
Depuis si longtemps nous sommes citoyens de l'ennui.
Jeunesse !
Jeunesse !
Il nous faut ton sursaut. 
Laurent Gaudé, "Nous, l'Europe - banquet des peuples" (Actes Sud, 2019)

Le dimanche 9 juin, faisons mentir les sondages, faisons barrage à l’extrême droite, votons pour un parti démocratique pro-européen. 

Sur le même sujet, (re)lire sur ce blog : https://moeursethumeurs.blogspot.com/2019/05/ma-plus-grande-patrie.html

(* Tout ceci est véridique)