Le Théâtre du Soleil poursuit, de manière magistrale, sa fresque immense et terrifiante "Ici sont les dragons" qui, pour soutenir l'Ukraine et essayer de comprendre pourquoi la Russie veut en faire à tout prix sa chose, retrace la naissance et la conquête du pouvoir des deux grands totalitarisme du XXe siècle, le communisme et le nazisme. La première partie (qui se situait en 1917) était intitulée "La victoire était entre nos mains" (1). La deuxième (1918 - 1933) a pour titre : "Choc et mensonges".
C'était il y a un siècle, mais c'est aussi aujourd'hui. On sait combien les autocrates actuels savent, plus que jamais grâce aux nouveaux outils de communication, répandre le mensonge pour installer leur pouvoir, asservir leur peuple et justifier leurs guerres injustifiables.
"Tous les jours nous prononçons leurs noms avec effroi et stupéfaction, écrit Hélène Cixous, dans sa note d'intention (2). Tous des Personnages hurleurs, sous leurs noms de masques, ces orateurs diaboliques s'enivrent de leurs propres paroles incendiaires. Dictateurs, chefs, tyrans totalitaires, mangeurs d'humains, cyclopes aveugles, peintres ratés, faux poètes, grands seulement par leur ambition illimitée, ils ont les armes, champions olympiques dans la pratique du Mensonge. Aujourd'hui nous les appelons l'un Poutine, ou l'autre Dragon là-bas, vous savez, Trump ? Ah, Trump oui, et celui-là ? C'est Hitler. Crois-tu vraiment, Shakespeare, qu'ils ne nous tuent que pour s'amuser. Ils veulent nous exterminer. Nous effacer de la Terre et de la mémoire. Car ces monstres sanguinaires, ce sont des hommes, c'est incroyable."
On les voit, on les entend, il nous glace le sang, ces Lénine, ces Staline, Hitler, Goebbels, Hiroshi, Djerzinski, Göring, Ford, ces banquiers et ces hommes d'affaires sans état d'âme. Les humains autour d'eux seront écrasés sous leurs bottes inhumaines au nom de leur idéologie et de leurs intérêts personnels.
Les acteurs jouent masqués et sont, la plupart du temps, doublés parce que chaque personnage s'exprime dans sa propre langue : allemand, russe, français, anglais, japonais. Ils apparaissent telles des marionnettes qui ne seraient jouées que par elles-mêmes et se joueraient de nous.
"Le spectacle est un aller simple pour le cauchemar, constate Joëlle Gayot dans Le Monde (3). Un des moments les plus ténébreux qu’il ait été donné de vivre au « Soleil ». Mais aussi un des plus nécessaires et des plus salutaires, tant Ariane Mnouchkine parvient, des rives du siècle précédent, à éclairer un présent dont les dérives tétanisent les capacités d’analyse et les possibilités de résistance."
Face à ces rouleaux compresseurs, à l'embrigadement forcé, aux massacres de ceux qui tentent de se rebeller, restent quelques voix qui essaient de résister, celles de poètes, d'écrivains, de journalistes, ces voix que tous les totalitarismes ont toujours voulu mettre à leur service ou à défaut briser. Il y eut Mikhaïl Boulgakov pour qui "La peur ne sert à rien". Il y eut Fritz Gerlitz pour qui "Ce que l’on peut faire de pire contre Herr Hitler, pire que tout, serait de ne rien faire". Il y eut aussi des politiques visionnaires comme Léon Blum ou Winston Churchill.
"Des prophéties et des prémonitions, la représentation en regorge, écrit encore Joëlle Gayot. Ces cris d’alarme n’ont pas su empêcher le carnage. L’histoire est un éternel recommencement dont les leçons restent lettre morte. D’une érudition permanente, puisant ses sources à même le réel (il n’y a presque pas une ligne de fiction dans le texte), alternant dialogues, monologues, discours, harangues, confidences, apartés, le spectacle met à nu la machinerie machiavélique qui a permis le stalinisme et le nazisme. Ce qui est décrit de l’hier vaut, à la virgule près, pour l’aujourd’hui : soutien et compromission des grands patrons, propagande et censure, tractations entre pays dominants, mensonges d’Etat et manipulation des peuples, trahison des valeurs. Le hasard n’est décidément pour rien dans l’accession des dictateurs au pouvoir."
Les trente-sept scènes de ces trois heures de spectacle se jouent quasiment toutes dans une ambiance sombre - il ne pourrait en être autrement. Il faut attendre les salutations, longuement applaudies, pour avoir droit au plein feu. Mais il ne dure pas : dès qu'on rallume son téléphone pour se rebrancher sur l'actualité l'obscurité revient.
(1) (Re)lire sur ce blog https://moeursethumeurs.blogspot.com/2025/03/culture-et-barbaries.html
(2) https://www.theatre-du-soleil.fr/fr/notre-theatre/les-spectacles/ici-sont-les-dragons-2024-2470
(3) ttps://www.lemonde.fr/culture/article/2026/03/19/au-theatre-du-soleil-ariane-mnouchkine-et-sa-troupe-saisissent-le-mal-a-la-racine-dans-un-spectacle-de-haute-volee_6672369_3246.html?search-type=classic&ise_click_rank=1