lundi 12 octobre 2015

Représentants du peuple

Malgré la loi, ils cumulent les postes de ministre et de bourgmestre, mais croyez les sur parole: ils n'aiment pas cela. Ils n'en peuvent rien: c'est plus fort qu'eux, ils aiment se rendre utiles partout où on a besoin d'eux et ils aiment tellement leur commune qu'ils ne pourraient la laisser dirigée par un autre.  Et surtout, ils ont une vraie et grande vision stratégique pour leur ville.
Ils sont quelques-uns dans ce cas en Wallonie, Demotte, Magnette, Di Antonio, Prévot, Furlan, de cette génération qui allait renouveler les mœurs politiques et améliorer la gouvernance. En fait de renouvellement, on les a parfois vus revenir en arrière. Ainsi, dans ce qu'il faut désormais appeler la Wallonie picarde, le Parti socialiste a corrigé ses règles internes, n'interdisant plus à ses élus de choisir entre un mandat de parlementaire et celui de membre d'un collège communal dans une ville de plus de cinquante mille habitants. La règle freinait les appétits de certains.
Ceux-ci ont beau être ministres, ils entendent rester bourgmestres, bien que la loi le leur interdise. Ils ont inventé l'appellation de "bourgmestre en titre" pour remplacer celle de "bourgmestre empêché". On les voit partout dans leur ville, empêchés de rien et pêcheurs de voix, ils inaugurent le moindre pot de fleurs, la moindre fête de quartier, reçoivent les personnalités étrangères, interviennent dans les débats publics, ont un avis sur tout, laissant les basses besognes au bourgmestre faisant fonction, qu'ils ont parfois rebaptisé "échevin délégué à la fonction maïorale", histoire de bien faire comprendre qu'il n'y a qu'un seul chef et que la fonction ne se partage pas. Elle ne doit effectivement pas être partagée et tout ministre est formellement prié de s'effacer de la "fonction maïorale" le temps de son mandat. Mais les règles sont-elles vraiment claires?, demandent certains de ces insatiables élus qui affirment qu'on peut être au four et au moulin.
Le chef de groupe socialiste au Parlement wallon, Christophe Collignon, a appelé les ministres à se concentrer exclusivement sur cette fonction (1), mais les ministres-bourgmestres se défendent: la population locale, leur population, les a élus, ils ne peuvent décevoir leurs chers électeurs. Récemment, c'est le ministre socialiste Jean-Claude Marcourt qui déplorait "un déficit de transparence" à ce sujet, estimant que "un jour, il faudra se pencher là-dessus" (2). Son ministre-président, Paul Magnette, également "bourgmestre empêché" de Charleroi, estime que les règles ne sont pas toujours très claires et aimerait qu'elles précisent qu'il peut continuer à présider le conseil comunal, porter les insignes de la fonction, participer aux cérémonies officielles de sa commune. Le député Ecolo Stéphane Hazée dénonce là "une volonté de légaliser les arrangements pris avec la législation". L'interdiction pour un ministre d'être bourgmestre est déjà très claire, il rappelle que l'objectif du décret est d'éviter les conflits d'intérêt et d'amener les ministres à se consacrer à 100% à leur fonction.

Si le Parlement wallon se penche à nouveau sur les interdictions de cumuls, peut-être pourrait-il en profiter pour réfléchir à la limitation dans le temps de l'exercice de mandats politiques.
"J'ai été ministre à trente-deux ans, il y a seize ans, déclarait récemment (3) l'ancien Président du Conseil italien Enrico Letta. Seize ans, ça use les gens. J'ai dit stop, parce que je pense que c'est terminé les longues carrières politiques de quarante ans dans laquelle vous laissez le poste de premier ministre pour devenir ministre des Affaires étrangères, etc. Je me suis dit que la seule façon de parler aux gens, c'est l'authenticité. Et un politicien qui n'a pas de travail, pas de métier, c'est quelqu'un qui ne connaît pas la vie réelle. (...) Si vous n'êtes pas sur le terrain, les gens ne vous écouteront plus." Combien de mandataires ont le courage d'avoir une telle réflexion, et surtout de l'appliquer?
Ils sont nombreux dans nos pays celles et ceux qui n'ont jamais eu d'autre activité que des fonctions politiques, qui sont entrés en politique dès leur sortie de l'université et tremblent à l'idée de perdre leurs mandats et de devoir chercher un travail comme un citoyen lambda. 
Ils sont nombreux en Belgique, exemples parmi d'autres: une Onkelinx qui est parlementaire depuis belle lurette: vingt-sept ans exactement et qui a été ministre durant dix-neuf ans sans interruption; un Demotte qui est parlementaire depuis vingt ans et ministre non stop depuis seize ans; un Reynders qui est parlementaire depuis 1992 et ministre depuis 1999. Quel lien ont encore ces représentants du peuple avec celui-ci? Quelle activité professionelle et/ou associative et bénévole ont-ils ou ont-ils jamais eues? Quelle crédibilité ont-ils encore quand ils se retrouvent dans l'opposition?
Ils ont réponse à tout, ils vous répondent que c'est précisément le fait d'être en même temps parlementaire ou ministre et bourgmestre qui leur permet de connaître la vraie vie des vraies gens. L'unique moyen pour eux de connaître les gens, c'est de les représenter.

(1) http://www.lalibre.be/actu/belgique/quand-quelqu-un-est-ministre-ca-doit-etre-sa-seule-activite-estime-collignon-5579c7b935709a87ac8f73b6
(2) "La guerre des cumuls relancée", L'Avenir, 19 août 2015.
(3) Emission "28 minutes", Arte, 23 septembre 2015.

A (re)lire sur ce blog:
- "Nouvel aristo", 2 mai 2014;
- "Bourgmestres même pas empêchs de titre", 17 janvier 2013;
- "Abonnés à Cumul+", 28 àctobre 2011;
- et de nombreux autres billets à ce sujet.


jeudi 8 octobre 2015

Extrême grotesque

Grotesque. Grotesque et pathétique. Comment qualifier autrement la prise de parole de la fille à papa Le Pen au Parlement européen hier face à Angela Merkel et François Hollande? Visiblement très fière de ce qu'elle considère comme un remarquable trait d'esprit, elle a qualifié le président français de "vice-chancelier, administrateur de la province France". Elle a dénoncé la perte de souveraineté de la France au profit de Bruxelles, Berlin et Washington et, une fois encore, fustigé l'accueil de candidats réfugiés. François Hollande lui a répliqué vertement que la souveraineté européenne permettait de lutter contre les souverainismes, les populismes, les extrémismes (1). Le Front national et sa présidente (qui n'arrive pas à échapper à l'atavisme et éructe de plus en plus comme son père) démontrent chaque jour leur incapacité à être de leur temps: perdus dans les mouvements qui agitent la planète, ils ne voient d'autre solution que celle du repli sur soi et du rejet de l'autre . Mais  Marine Le Pen le sait mieux que quiconque, le ridicule ne tue pas, au contraire. Elle a compris que les traits grossiers, les discours simplistes, les attaques perfides rapportent des voix.
C'est ainsi qu'avance l'extrême droite. Car d'extrême droite, elle est bel et bien, quoi qu'elle veuille faire croire et imposer. Hier, la Cour d'appel de Paris a confirmé le jugement rendu précédemment: on ne peut reprocher à Jean-Luc Mélenchon d'avoir qualifié la fille à papa de fasciste. Il faut appeler un chat un chat, dit Mélenchon, suivi par le tribunal (2).
"Pour l'essentiel, c'est vrai, le programme du parti n'a pas changé, écrivait en mai dernier Olivier Bot (3). Peine de mort, préférence nationale, défense de l'identité française menacée par des éléments exogènes, souverainisme économique, gouvernement par référendum. Elles (Marine et Marion Le Pen) font du neuf avec du vieux. Pas antisémites, mais islamophobes. Actionnant les peurs de déclassement de Français modestes, elles désignent elles aussi des boucs émissaires. Comme leur champion électoral, David Rachline, quand il mène la vie dure au social et au culturel tel que les maires de la génération Le Pen (Jean-Marie) l'ont fait avant lui."
Tel Robert Ménard qui déteste les journalistes, les insulte, refuse de les recevoir. Qui, parce qu'il déteste les humoristes, a refusé (c'était le 11 mai dernier), la présence sur le plateau du Grand journal de Canal+, où il était invité, de l'humoriste Yassine Belattar (4). Qui trafique à la nord-coréenne une photo de l'AFP pour susciter ce qu'il cherche: la peur et le rejet (5).
Aujourd'hui, la tante et sa nièce sont considérées comme de potentielles présidentes de Régions. L'une est députée européenne, l'autre députée à l'Assemblée nationale et toutes deux membres d'un parti qui fustige le cumul des mandats pratiqué par les élus des autres partis, tant honnis par l'extrême droite. Mais le Front national est au-dessus des règles. Ou plutôt il a les siennes: l'arbitraire, l'autocratie, la suffisance, le mépris pour les règles et pour les gens.

Post-scriptum: bonne réaction de Frédéric Cuvillier à l'intervention de Marine Le Pen, la bobo parisienne:
http://www.huffingtonpost.fr/frederic-cuvillier/marine-le-pen-parlement-europeen_b_8263656.html?utm_hp_ref=france

(1) http://www.liberation.fr/politiques/2015/10/07/le-pen-hollande-le-clash-face-a-merkel_1399339
(2) http://www.liberation.fr/politiques/2015/10/07/pour-la-justice-jean-luc-melenchon-peut-qualifier-marine-le-pen-de-fasciste_1399043
(3) La sortie du Zebulon, Olivier Bot, La Tribune de Genève, 4 mai 2015, in le Courrier international, 13 mai 2015.
(4) L'extrême droite défiée par le rire, Télérama, 27 mai 2015.
(5) http://www.lalibre.be/actu/international/ils-arrivent-la-couverture-du-journal-de-beziers-fait-polemique-l-afp-enrage-55f141023570b0f19e8823ee
E pour rire:
http://www.liberation.fr/politiques/2015/06/02/le-fn-developpe-son-sens-des-collectifs_1321337

mardi 6 octobre 2015

La Pravda si je mens

Je l'ai écrit ici plus d'une fois - en particulier suite aux réactions à mon billet "Ma vie (de Belge) en pays grognon (la France)" qu'avait publié rue89 (1) - Internet offre le meilleur et le pire. L'information et la désinformation, le partage et le rejet, l'ouverture et l'abjection. La violence et la bêtise de certains "commentateurs" m'avait choqué. Mais je suis bien conscient que ce que j'ai reçu personnellement n'est rien à côté de ce que d'autres sont amenés à lire quotidiennement.
Le journaliste de Libération Jean Quatremer a été, comme plusieurs de ses collègues, l'objet de quasi appels à lynchage, de la part de la "gauchosphère" et de la "fachosphère" (2). Des victimes parmi tant d'autres de ceux que le philosophe Marcel Gauchet appelle les "twitteux en folie" et les "internautes déchaînés".
"Notre faute?, écrit Jean Quatremer. Ne pas être béat d'admiration devant Syriza (...), montrer une réalité grecque un peu plus complexe que celle que s'imaginent des gens qui plaquent sur un pays qu'ils ne connaissent pas leurs a priori idéologiques". Le grand tort de ces journalistes est en fait de faire leur métier, de donner et rappeler des faits et de les analyser, de contextualiser, de nuancer. Quatremer dénonce une "violence hystérique", une "volonté d'interdire le débat, en opposition frontale avec les valeurs démocratiques". Comme si chacun avait raison sans devoir argumenter, au-delà de tout raisonnement, comme si seules l'émotion et la passion étaient justes, comme s'il n'y avait qu'une vérité: leur conviction. Que vaut l'opinion d'un citoyen lambda (qui le plus souvent reste courageusement anonyme) face aux explications ou aux analyses d'un scientifique, d'un juriste, d'un journaliste, d'un politique, d'un historien? "Tout le monde a le sentiment d'être sur un pied d'égalité, ce qui n'est évidemment pas le cas", estime Jean Quatremer.
Internet favoriserait-il la suffisance, la conviction qu'on est seul à avoir raison et que les autres sont au mieux des ignares ou des cons, au pire des vendus? Marcel Gauchet pense que "l'heure de la revanche du café du commerce a sonné" et dénonce "l'irruption de la culture du ressentiment et de la haine qui fleurit dans l'univers numérique".
Dans le dernier numéro de Charlie Hebdo (3), le journaliste Philippe Lançon (survivant du massacre de Charlie) raconte les suites du débat qu'il a eu sur France Culture avec Florence Aubenas et Alain Finkielkraut à l'invitation de celui-ci. Leur échange qui avait pour pour but de raconter la France fut, dit Philippe Lançon, respectueux, courtois, avec des touches d'humour. "Dans les jours qui ont suivi, écrit-il, nous avons reçu ou lu des réactions, venues par mail ou circulant sur les prétendus réseaux sociaux, stupéfiantes par ce qu'elles révélaient de violence, de manque de nuances et d'équilibre. Les uns traitaient Finkielkraut de réac obtus et identitaire, les autres Florence et/ou moi de bobos ravis de la crèche, voire de communistes. Or rien de cela ne correspondait au ton de l'émission ni aux propos échangés." Philippe Lançon dit qu'il a appelé ces réseaux asociaux, "tant la brutale couardise et le parfum d'anonymat dénonciateur qui s'en dégageait m'ont d'emblée hérissé. Leur fonction ne me semblait pas être de créer du lien, fichue expression, mais de permetre à des esprits solitaires, abandonnés, souvent maladifs, d'exprimer leur rancœur, leur désarroi, leur haine, à propos de tout de n'importe quoi. (...) Je pense aujourd'hui que, loin d'être asociaux, ces réseaux sont en effet horriblement sociaux: ils font la morale et ils ne font que ça. C'est le Jugement dernier sur tout, sur tous, toujours recommencé, toujours jetable, instantané comme le potage, vivant d'être menacé par sa date de péremption."
On se le demande: combien parmi ces imprécateurs sont Charlie? Que retirent-ils des émissions de France Culture, s'ils ne savent qu'aboyer? Quelle capacité ont-ils à écouter, à comprendre? Résumons-nous: l'homme reste un mystère. 

(1)voir sur ce blog "Nausée", 8 janvier 2014.
(2) http://bruxelles.blogs.liberation.fr/2015/07/22/de-lhysterisation-du-debat-lheure-numerique/
(3) "La France en transe", Charlie Hebdo, 30 septembre 2015.

lundi 5 octobre 2015

Plus belle la vie avec Rudy

Suite du billet précédent
(avec la complicité de Jacques)

Rudy a une tête à faire la fête

Rudy fait la course en tête


Rudy est lecteur de la DH

Rudy est un homme du monde

Rudy a une bonne poignée de main

Rudy voit la vie en rose

Rudy ne joue jamais sans filets

Résumons-nous: il est passé par ici, il repassera par là.

vendredi 2 octobre 2015

Un sacré fêtard

"Manger, boire, danser, s'amuser", c'est un vrai programme politique, celui de l'épicurien Rudy Demotte. Demain, c'est le "bal de Rudy". Un événement "à ne pas rater", annonce-t-il sur son site.
Trois semaines après le grand week-end festif de Tournai regroupant un carnaval d'été, les Cortèges de  Tournai, le bal des géants, la Grande Procession et la finale des 400 coups, une semaine après les Fêtes de la Communauté française qu'il préside, voilà donc le bal à Rudy. Cet homme est un concentré d'énergie. On comprend qu'il tienne à rester bourgmestre même s'il n'en a pas le droit puisqu'il est aussi ministre. Qu'est-ce qu'on s'amuse avec ce dionysien!

lundi 28 septembre 2015

Le beau et la bête

Deux articles presque en vis-vis, par hasard, et comme en recto-verso, dans le dernier numéro de Charlie Hebdo. L'un en haut de la page 13, intitulé "Archétype" et signé par Marie Darrieussecq. L'autre en page 12, intitulé "La vie des autres", chroniquant le dvd du fim "Une belle fin" d'Umberto Pasoloni et signé par Gérard Biard. 
Dans "Archétype", Marie Darrieussecq revient sur cette vidéo qui a tant choqué: on y voit cette cadreuse (camerawoman) faisant un croche-pied à un candidat réfugié qui court avec son fils dans les bras. Tous deux tombent au sol, l'enfant pleure. Ensuite, c'est à une petite fille, aussi candidate réfugiée, qu'elle donne un coup de pied dans la jambe. La femme, qui travaillait pour une télévision hongroise proche de l'extrême droite, a été licenciée. "C'est une mauvaise décision, prise dans un moment de panique", a-t-elle tenté d'expliquer. Des gestes réflexes en quelque sorte. On la voit un peu bousculée par la petite fille qui court en même temps que beaucoup d'autres personnes. Mais on voit aussi que c'est très consciemment et volontairement qu'elle fait tomber ce père et son enfant. Marie Darrieussecq s'interroge: "est-ce que j'ai ça en moi? Dans mon ADN humain? Est-ce que je serais capable de ça? Un croche-patte à un homme affolé, un coup de pied à une petite fille? Il y a des questions qu'on se pose sur le lâche et le héros en soi... mais ça?".
Le film "Une belle fin" nous amène à suivre un petit fonctionnaire londonien qui a "pour tâche de retrouver les proches éventuels de personnes décédées sans famille ni amis connus". A partir de ce qu'il trouve à leur domicile, il écrit des éloges funèbres qu'il sera seul à entendre. Ne pas laisser qui que ce soit s'en aller seul, l'accompagner, le faire exister jusqu'au bout, c'est le rôle qu'il s'est donné. "L'empathie, écrit Gérard Biard. C'est le premier mot qui vient à l'esprit pour définir l'étrange et attachant personnage de ce film à la mélancolie contagieuse. (...) Empathie qui va de soi, enfin, comme une évidence. (...) Ou l'histoire d'un petit bonhomme qui, parce qu'il est un petit bonhomme, justement, se conduit comme un grand monsieur."
Il y a cette femme qui a pour réflexe de faire tomber ceux qui essaient de sauver leur vie. Et il y a cet homme qui refuse de laisser les morts dans l'oubli. L'une est bien réelle, l'autre est un personnage de fiction. 
Les leaders d'extrême droite et des partis populistes et ceux qui les suivent  ignorent le sentiment d'empathie et ont des gestes réflexes agressifs à l'égard de ceux qui ne sont pas comme eux. Et il y a, heureusement, ceux pour qui ouvrir sa porte aux autres est une évidence. Ces derniers sont grands, souvent modestement. Les premiers l'ignorent du haut de leur suffisance, mais ils sont très petits. 

samedi 26 septembre 2015

La laïcité du légume

Les menus dans les cantines scolaires font régulièrement débat. Faut-il on non qu'ils soient adaptés aux interdits religieux des uns et des autres? Eviter le cochon, imposer le poisson, être halal ou casher? Certaines communes ont mis fin à ces pratiques au nom de la laïcité, avec un même régime pour tous les enfants. Des menus différenciés ne feraient qu'accentuer le communautarisme et obligeraient d'une certaine manière à ficher les enfants en fonction de leur appartenance religieuse. Une appartenance qui leur est en fait imposée par leurs parents et qui n'a rien à voir avec leurs goûts et leur envies culinaires personnelles.
Une solution déjà évoquée ici (1): le végétarisme. Comme choix unique ou comme choix alternatif.
C'est cette dernière option que soutient le député centriste français Yves Jégo: le 8 octobre, avec d'autres collègues de gauche comme de droite, il déposera à l'Assemblée nationale "une proposition de loi pour rendre obligatoire dans toutes les cantines un menu végétarien en alternative du menu quotidien afin de permettre à ceux qui ne veulent pas de viande ou de poisson, quelle qu'en soit la raison, de se nourrir de façon équilibrée". La pétition qu'il a lancée en soutien à sa proposition a recueilli à ce jour 133.000 signatures. Il espère atteindre les 150.000 pour le 8 octobre (2).
Si elle est adoptée, cette proposition dans son application aura bien des avantages: éviter le communautarisme, participer à la réduction de la production de gaz à effet de serre, améliorer la santé des enfants, équilibrer mieux leur alimentation. Il est loin le temps où les végétariens étaient vus comme des gens aux pratiques anormales ou non naturelles. 

(1) "L'esturgeon est aussi antisémite que le végétarien est stupide", 5 octobre 2009
et "Carnaval une fois par semaine", 3 décembre 2009.
(2) https://www.change.org/p/pour-une-alternative-végétarienne-obligatoire-dans-les-cantines-scolaires

jeudi 24 septembre 2015

Que vaut la vie d'un jeune homme?

L'Arabie saoudite a une conception très particulière des droits de l'homme. Son ambassadeur auprès des Nations Unies, Faisal bin Hassan Trad, dirige depuis peu, au sein de la Commission des Droits de l'Homme de l'ONU, le Groupe consultatif chargé de sélectionner les experts indépendants envoyés sur le terrain pour enquêter sur le non respect des droits de l'homme. S'il y a bien un pays où ces enquêteurs devraient être nombreux, c'est l'Arabie saoudite. Ils en sont évidement absents. Elle fait fouetter les bloggeurs qui ont l'outrecuidance d'être critiques par rapport au gouvernement, elle pratique la lapidation et la décapitation et est l'un des pays qui exécutent le plus ses prisonniers, y compris des moins de 18 ans, y compris pour des délits mineurs.
C'est ce qui risque fort d'arriver à un jeune homme de vingt ans, Ali Mohammed al-Nimr, emprisonné depuis trois ans. Il sera décapité et crucifié. Il est accusé d'être membre d'une organisation terroriste, d'avoir transporté des armes et lancé des cocktails molotov contre la police. En réalité, son crime serait d'être le neveu d'un cheikh chiite, opposant au régime et lui aussi condamné à mort (1).
Depuis toujours, l'Arabie saoudite est l'alliée des Occidentaux. Certains pays européens, la France notamment, ont fait savoir aux Saoudiens que ça ne se fait pas de décapiter ainsi un jeune homme. Ils ont eux aussi une conception particulière des droits de l'homme. L'Arabie saoudite a des pratiques aussi barbares que celles de Daesh. L'économie, le commerce et la diplomatie ont des raisons que les droits de l'homme ne peuvent comprendre.

Pétition à signer - d'urgence - sur
https://secure.avaaz.org/fr/stop_saudi_beheadings_loc/?baluBfb&v=65544
http://www.mesopinions.com/petition/droits-homme/execution-imminente-ali-al-nimr-stop/16033
http://www.amnesty.fr/Nos-campagnes/Abolition-de-la-peine-de-mort/Actualites/Arabie-saoudite-un-jeune-de-21-ans-risque-la-decapitation-16165

(1) http://www.liberation.fr/monde/2015/09/23/arabie-saoudite-ali-mohammed-al-nimr-decapite-au-nom-de-la-guerre-sunnites-chiites_1388954

A (re)lire sur ce blog:
- "Les criminels au jus d'orange", 14 juillet 2015;
- "Comprendre (essayer de)", 27 janvier 2015.


mercredi 23 septembre 2015

Cachez ce dessin que je ne saurais voir

En ce début d'automne, l'homme s'interroge: comment se portent la bêtise et la haine? Mieux que jamais. Internet les aide à se faire entendre. Les réseaux pseudo-sociaux relaient les indignations, les coups de colère, les appels au meurtre des uns et des autres.
Voilà que Charlie Hebdo se sent obligé d'expliquer ses dessins tant ils ont choqué des âmes sensibles. Certains citoyens, depuis le 7 janvier, s'affirmaient Charlie. Devenus lecteurs, ils ne le sont plus, découvrant, à travers cet hebdo et ses dessins qui nous montrent la réalité par un autre bout de la lorgnette, combien le monde est cruel.
"Tout a commencé, nous dit Riss, directeur de Charlie Hebdo (1), par un dessin de la silhouette échouée du petit Aylan avec sur son dos un cartable, intitulé C'est la rentrée. Attribué à tort à Charlie Hebdo, ce dessin déclencha une première vague de protestations sur ces réseaux que l'on dit sociaux." Puis, poursuit-il, ce fut un dessin dont Riss lui-même est l'auteur: une représentation (pas une caricature) du petit Aylan tel que nous l'a montré cette photo devenu buzz, et derrière lui un panneau publicitaire sur lequel le clown Mc Donald annonce "2 menus enfants pour le prix d'un". Au-dessus du dessin, ces mots: si près du but... "Charlie fut aussitôt inondé de mails injurieux et même de menaces de mort, dit encore Riss, des trucs du genre: Dommage que les frères Kouachi n'aient pas fini le boulot". 
En page 2, c'est Luz qui donne une leçon d'analyse aux analphabètes de l'image: Le dessin satirique expliqué aux cons (et en particulier aux médias). Les mêmes médias qui se sont interpellés les uns les autres, pointant du doigt ceux d'entre eux qui n'avaient pas voulu ou pas osé montrer la photo, hélas depuis tristement célèbre. "Un rédacteur ou un photographe aurait le droit de témoigner de l'atrocité, mais pas un dessinateur?", interroge Luz qui avoue s'être senti jaloux du talent de son confrère: "il avait fait LE dessin, pointant du pinceau cette Europe riche, surconsommatrice, qui aura attendu d'avoir la médiatisation de la mort d'un enfant sur la conscience pour réfléchir enfin au sort des migrants".
Combien parmi les indignés, les Tartuffe scandalisés par le dessin de Riss pensent que les frontières doivent être fermées, que la France, la Belgique, la Hongrie, la Grande-Bretagne, l'Europe "ne peuvent accueillir toute la misère du monde", combien pensent que ce n'est pas leur problème ? (2) Combien prennent le temps de réfléchir avant de s'enflammer et d'aller jusqu'à appeler au meurtre? Oui, la haine se porte bien.
"L'humour noir des dessins de Charlie sur le petit Aylan n'est qu'une mise à distance, explique Riss, une manière d'ironiser sur nos indignations faciles et souvent sélectives." Les trop nombreuses photos, images et dessins de migrants morts diffusées dans la presse et les JT, parfois ad nauseam, ne nous ont pas ébranlés. Jusqu'à une image aussitôt sacralisée. "Mais ces cadavres avaient un défaut, dit Riss: c'étaient ceux de migrants africains, noirs et adultes", pas celle d'un enfant.  
Il nous apprend aussi qu'une association anglaise envisage de déposer plainte pour incitation à la haine raciale pour un autre de ses dessins: intitulé La preuve que l'Europe est chrétienne, il montre Jésus marchant sur l'eau (les chrétiens marchent sur les eaux) à côté d'un enfant qui se noie (les enfants musulmans coulent). Visiblement, le premier degré et les références à l'Europe chrétienne échappent aux membres de cette association. Oui, la bêtise se porte bien. 

(1) La peine de mort participative, Charlie Hebdo, 23 septembre 2015.
(2) Magnifique (?) dessin de Luz en une de Charlie cette semaine: Le Front national peut-il haïr toute la misère du monde? Et cette réponse de la présidente aux dents longues: chiche!

mardi 22 septembre 2015

Tout va très bien, Madame la Marquise

C'est une région superbe, de bois, de rivières, d'étangs, de collines. On peut s'y promener des heures dans une nature qu'on croit préservée. Et qui souffre pourtant d'une pollution invisible: la radioactivité. Dans le nord de la Haute-Vienne en Limousin, on a pu compter jusqu'à septante mines d'uranium des années '50 au début des années 2000. La dernière a été fermée en 2001 à Jouac.
D'une tonne de minerai on extrait un kilo d'uranium. Les résidus ont été laissés sur place, le plus souvent enfouis. Prix de la production de 36.000 tonnes d'uranium en Limousin: 50 millions de tonnes de déchets abandonnés sur les lieux d'extraction. "La France est une poubelle nucléaire dont l'épicentre est le nord de la Haute-Vienne", déclare un habitant dans le reportage qu'Inès Léraud a consacré à ce scandale caché (1).
Des habitants, inquiets pour leur santé, se sont équipés d'un compteur Geiger, seul outil capable de déceler cette pollution si discrète. Sur le site d'une ancienne mine, celui des Vieilles Sagnes, ils comptent jusqu'à plus de 60.700 impulsions par minute. La radioactivité dans ce site, très lègèrement clôturé, sans aucune mise en garde, est trois fois plus importante que celle qu'on trouve à 300 mètres du sarcophage de Tchernobyl, affirme un ingénieur. Areva a curé le lac de Saint-Pardoux où la radioactivité dépassait de près de deux fois les normes autorisées. Les cours d'eau aident la radioactivité à se diffuser en aval. Un militant d'une association environnementale a relevé 35.000 becquerels au bord d'un ruisseau, le niveau naturel est de 200 et au-delà de 3.700 becquerels Areva est dans l'obligation de dépolluer. Mais l'entreprise reste sourde. Toutes les plaintes restent sans suite, affirme le naturaliste, le nucléaire est le seul domaine dans lequel les plaignants ne reçoivent même pas un accusé de réception. On est face à "un silence assourdissant", dit-il. "On a toujours respecté nos obligations", réplique-t-on du côté d'Areva dont un responsable estime qu'il n'y a pas d'impact sanitaire" et que "il fait bon vivre dans le Limousin à proximité des anciennes mines".
Un chercheur, chargé d'une étude préliminaire, affirme qu'il n'a pas relévé de phénomène grave, mais quand même certaines pathologies liées à des organes filtrants. Il pointe, entre autres à Bessines-sur-Gartempe, "une surincidence de cancers du foie, des reins et de la thyroïde". L'Institut de veille sanitaire a été saisi début 2012, mais aucune étude n'a été entreprise. "Pourquoi la radioactivité ne fait-elle pas partie des priorités du plan régional de santé publique en Limousin?, s'interroge l'auteur de l'étude préliminaire. L'uranium et le cancer sont des sujets compliqués en France, une thématique d'omerta".

(1) Emission Sur les docks: "Mines d'uranium: le Limousin face à son passé", diffusée sur France Culture le 3 septembre 2015.