jeudi 13 décembre 2018

La démocratie, ça oblige à changer

Les Gilets jaunes et tous ceux qui les soutiennent s'en prennent violemment (et même souvent avec haine) à Emmanuel Macron, président de la République. Ils réclament sa démission. Parce qu'ainsi va la France: le président est responsable de tout et en particulier de ce qui fait grogner les uns et les autres, lui qui est coupable de leur situation. Et donc lui aussi qui serait le seul à pouvoir les sauver.
Les Français sont les seuls Européens à avoir semblable régime, avec un président élu au suffrage universel et qui dispose d'autant de pouvoir. Mais personne ou presque ne remet en question le régime présidentiel.
Emmanuel Macron, dès le lendemain de son élection, alors qu'il n'était pas encore président, était déjà contesté par certains manifestants. L'état de grâce de Nicolas Sarkozy n'avait guère duré. François Hollande n'en a jamais connu. Les Français adorent élire leur roi pour mieux le décapiter peu après.
Pourquoi donc la France reste-t-elle accrochée à ce système?
Dans les autres républiques européennes, le président a le même rôle que le roi ou la reine dans les monarchies constitutionnelles: un rôle de représentation et de sage au-dessus de la mêlée.

Les Français restent en attente, tous les cinq ans maintenant, de l’homme providentiel. Le président français est un roi élu. La France, écrivait en avril 2017 le journaliste allemand Thomas Schmid, est « une démocratie particulière : une espèce de monarchie élective républicaine. Cela s’explique en partie par le rôle que Charles de Gaulle, fondateur de la Ve République, a conféré au président, qui doit être le père, à la fois sévère et bienveillant, de la nation. Il lui a ainsi octroyé une stature surdimensionnée, on pourrait même dire surhumaine. (…) Un président français doit être le plus haut représentant d’une collectivité démocratique et en même temps le roi de la République. C’est trop pour tout titulaire de la fonction. Le lien qui unit la démocratie et l’autocratie ne correspond plus à notre époque. Si la France profonde est aussi réfractaire au changement, c’est notamment à cause de l’illusion soigneusement entretenue qu’un bon président peut protéger ses citoyens des tempêtes du monde. » (1) Les Français attendent tout de leur président et d’abord qu’il les protége : qu’il préserve les commerces de proximité en milieu rural, qu’il soutienne les PME, qu’il améliore le taux de réussite à l’université, qu’il empêche les fermetures ou les délocalisations d’entreprises, qu’il redonne sa grandeur internationale à la France, qu’il lutte contre le terrorisme, qu’il soutienne les productions françaises, qu’il change tout en douceur… Ils attendent aussi de lui qu'il soit distant, au-dessus des querelles partisanes, qu'il ait une vision large et lointaine, mais aussi qu'il partage leurs émotions, qu'il soit proche d'eux. Le président doit avoir la souplesse d'un acrobate.

Thomas Legrand, dans son ouvrage publié en 2014 « Arrêtons d’élire des présidents », estime que « notre mode d’élection présidentielle abaisse le débat et infantilise la scène politique ». Il démontre combien les campagnes électorales présidentielles ne sont que combats de coqs qui ne font que cliver le pays, pousser des candidats à des promesses insensées et maintenir les citoyens dans l’illusion qu’une seule personne a la capacité de changer un pays. « L’élection présidentielle, écrit-il, devenait un mensonge, une supercherie, un déni de la réalité, un moment de fantasme de puissance. » (2)
L’éditorialiste de France Inter propose de continuer à élire le président au suffrage direct, mais en ne lui confiant plus qu’un rôle de représentation et de gestion de la politique étrangère et de la défense. Ce ne serait plus à lui de nommer le gouvernement qui procèderait dès lors du parlement. 

Dans de nombreux pays, le président n’a qu’un rôle protocolaire, de sage au-dessus de la mêlée, de représentant de l’Etat auprès d’autres instances étrangères, de garant de l’unité nationale.
En Italie, le président a un rôle honorifique. Cette personnalité, au prestige reconnu, est élue par la Chambre des Représentants, le Sénat et des représentants des régions. 
En Suisse, le président de la Confédération exerce des fonctions purement représentatives, et ce uniquement pendant une année au terme de laquelle il est remplacé par son vice-président.
En Allemagne, le président fédéral fait figure de pouvoir neutre, de gardien des valeurs morales, exerçant une charge essentiellement honorifique. (3)
En fait, ces présidents exercent quasiment le même rôle que la plupart des souverains des monarchies constitutionnelles d’Europe. A la différence notable que c’est à partir de leurs mérites et de leur expérience et non de leur sang qu’ils se retrouvent à exercer cette fonction et que celle-ci est limitée dans le temps.

Le système français, majoritaire à deux tours, amène les électeurs à un choix par défaut au second tour. Aujourd’hui, ce système semble  avoir atteint ses limites.
« Les gens ne votent plus pour aux élections, ils votent contre,  écrivait Paul Jorion un mois avant l’élection présidentielle de 2017. Et si l’on additionne l’extrême droite et l’extrême gauche, cela fait du monde. Je reçois des mails qui me disent :  si Jean-Luc Mélenchon n’est pas au deuxième tour, je vote Marine Le Pen. Ce drainage de la gauche vers l’extrême droite n’est pas terminé, et je ne suis pas sûr que ceux qui hésitent entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon se reporteront sur Emmanuel Macron, qui représente l’ultralibéralisme à visage humain. Il faudrait aussi que les politiques arrêtent de manier un langage séditieux, pas si éloigné de celui des années 1930. » (4)
Effectivement, ils furent nombreux, les Français à déclarer refuser de voter contre, mais, étrangement, on n’a entendu personne réclamer un changement du système. Un ancien élu Vert me disait que retirer aux Français  l’élection de leur président serait s’attaquer à la base de leur démocratie

Si les Français décident de conserver le principe de l’élection et de la fonction présidentielle actuelle, ils pourraient néanmoins changer radicalement le système : il est arrivé que les électeurs éliminent dès le premier tour un candidat qui, de l’avis général (en tout cas majoritaire), avait des chances de l‘emporter au deuxième. On pense, par exemple, à Lionel Jospin en 2002. Absurde, n’est-il pas ? David Louapre, créateur de la chaîne Youtube « Les statistiques expliquées à mon chat », en fait la brillante démonstration dans une vidéo intitulée « Réformons l’élection présidentielle ! » et propose d’adopter la méthode du « jugement majoritaire » en attribuant à chaque candidat une mention sur une échelle qui en compte sept (de « à rejeter » à « excellent »). Celui qui obtiendrait la meilleure mention majoritaire gagnerait l’élection. (5) On peut penser que le président élu par ce système bénéficierait ainsi d‘un soutien beaucoup plus large des citoyens et que les candidats les plus populistes seraient rejetés.

Actuellement, le président français est tout puissant. C’est lui qui forme le gouvernement, essentiellement à partir de son seul parti. Même si lui-même, au premier tour, n’a recueilli qu’un faible pourcentage. De moins de 20% des voix au premier tour, il peut recueillir plus de 80% au second. Ce fut le cas de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen en 2002. Le président n’a pas ensuite « renvoyé l’ascenseur » à la gauche qui l’avait soutenu pour contrer l’extrême droite. Il a formé un gouvernement basé sur son seul parti sans l’ouvrir à d’autres. Cette toute puissance du président français est un leurre total, estiment Daniel Cohn-Bendit et le journaliste Hervé Algalarrondo : « le trait commun entre Chirac, Sarkozy et Hollande, c’est leur impuissance, leur impuissance à traiter la crise économique, sociale et culturelle qui mine la France depuis le début du siècle. Impuissance d’abord due à leur faible assise dans l’opinion, impuissance qui est le premier moteur du Front National. ». (6) 
Tous deux plaident pour un système électoral proportionnel et des gouvernements de coalition. 
Depuis quinze ans, écrivaient-ils en 2016, les gouvernements monocolores, avec leurs majorités trop étriquées, font du surplace. Tous deux se disent convaincus que des gouvernements de coalition, à l’assise plus large, permettraient d’avancer enfin, de réformer un pays qui apparaît ingouvernable.

Le résultat des élections régionales en Nord-Pas de Calais-Picardie en décembre 2014 témoigne du caractère peu démocratique du système majoritaire à deux tours : pour faire barrage à l’extrême droite, le PS s’est retiré du second tour. Résultat : la gauche pourtant arrivée en deuxième position au premier tour (le PS + les autres partis de gauche) se retrouve sans le moindre élu au Conseil régional. Cette démocratie est-elle démocratique ?
Le mode de scrutin proportionnel serait une véritable révolution dans la culture politique française qui reste, avec la Grande-Bretagne, une exception avec ce système majoritaire. « Les démocraties parlementaires européennes ont toutes, à l’exception du Royaume-Uni, la proportionnelle comme mode de scrutin, et sont donc ingouvernables selon nos critères constatent Algalarrondo et Cohn-Bendit. Et pourtant, ce sont celles-ci, et pas la France, qui ont conduit ces dernières années des réformes – qu’on les aime ou qu’on ne les aime pas – qui ont bouleversé leur paysage économique et social. En Europe, si on met de côté la situation des pays du Sud, au bord de la déroute financière, c’est la France qui fait figure de pays ingouvernable, peinant à s’adapter à la nouvelle donne économique mondiale. » Quels sont les deux pays pays européens enlisés en cette fin 2018? La France et la Grande-Bretagne...
Algalarrondo et Cohn-Bendit proposent d’inverser le calendrier électoral : les législatives d’abord, la présidentielle ensuite, à condition de passer au mode de scrutin proportionnel pour les premières. Au bout du compte, la proportionnelle pourrait être, d’après eux, rassembleuse. Un gouvernement de coalition permettrait, selon ces deux auteurs, de sortir de l’immobilisme qu’engendrent inévitablement des majorités étriquées. Il faut alors en passer par le compromis. Et trouver un compromis n’est pas se compromettre, c’est sortir de positions (de) tranchées.
Algalarrondo et Cohn-Bendit citent le nouveau mode de fonctionnement de la Suède, elle aussi confrontée à la poussée de l’extrême droite. Ni la gauche ni la droite n’y a obtenu de majorité aux élections législatives de 2014, elles ont dès lors passé un accord : « 1. la gauche gouverne, car elle compte plus de députés que la droite ; 2. sur les dossiers majeurs, le gouvernement consultera la droite avant toute décision dans le but de parvenir à des consensus ; 3. sur les autres dossiers, la droite continuera d’exercer son droit d’opposition. »

Les gouvernements de coalition ne sont sans doute pas la panacée de la démocratie, mais ils obligent à "composer" et ils devront s'accompagner d'assemblées citoyennes, à tous les niveaux de pouvoir. Chacun comprendra alors que la recherche du compromis oblige à négocier, à sortir de sa seule vision des choses, à lâcher certaines revendications pour mieux en gagner d'autres. L'expression "on ne lâche rien", si utilisée par tant de gens, exprime un refus de négocier, un enfermement.
En France, ce pays si fier de sa langue et de la verve de chacun, on ne discute pas. On s'invective. On ne négocie pas. On manifeste dans la rue, on casse. Les Français sont les rois de la tchatche, pas du dialogue. La demande, parfaitement légitime, de plus de participation citoyenne devra passer par un solide changement culturel. Et pour cela, il faudra bien lâcher pour mieux gagner.



(Note: la majeure partie de ce billet est extraite d'un projet de livre que j'avais intitulé "Pour en finir avec la classe politique - vers une démocratie citoyenne". Projet qui n'a pas trouvé preneur...)

(1) « Un chantier titanesque attend le futur président », Thomas Schmid, Die Welt, 24.4.2017, in le Courrier international, 27.4.2017.
(2) Thomas Legrand, "Arrêtons d'élire des présidents", Stock, 2014.
(3) http://www.arte.tv/guide/fr/072310-006-A/karambolage
(4) Télérama, 22.3.2017.
(5) https://www.youtube.com/watch?v=ZoGH7d51bvc&t=1017s
(6) « Et si on arrêtait les conneries ? – Plaidoyer pour une révolution politique », Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, Fayard, 2016. 

mercredi 12 décembre 2018

Les votes fantômes

Un de ses (non)représentants affirme qu'il fait tout ce qu'il peut pour que les Gilets jaunes présentent une liste aux élections européennes. Aussitôt, un institut de sondage a pris le pouls des électeurs (à la demande, il est vrai, du parti LREM). Ce sondage n'a guère de sens, mais peut-on passer à côté d'une occasion de poser une question idiote? Ce qu'a fait l'institut de sondage Ipsos (1).
Quelle liste, avec quels candidats, quel programme et quelle vision de l'Union européenne? Bien malin qui pourrait répondre à cette question, puisque ce mouvement né sur Facebook n'a actuellement ni leaders ni revendications claires et encore moins de programme cohérent (2). Ce qui n'a pas empêché 12% des sondés de déclarer qu'ils seraient prêts à voter pour cet hypothétique parti. 
Pour quelles raisons feraient-ils ce choix? On ne sait. Pour dire qu'ils râlent? Qu'ils en ont marre des taxes? Qu'ils veulent plus de justice sociale? Le droit de circuler librement en voiture? Plus de démocratie? Pour faire dégager tous les autres élus (les parlementeurs, comme disent certains G.J.), et en premier lieu le président Macron? Pour fermer les portes aux migrants? Pour une vraie transition écologique? Pour soutenir les thèses complotistes les plus délirantes et insultantes? Le mouvement des G.J. mêle toutes ces positions et ces émotions.
Ainsi donc, selon ce sondage, réalisé il y a quelques jours, avant l'intervention du président lundi soir, un  électeur sur huit voterait pour un parti qui n'existe sans doute actuellement que dans les fantasmes de quelques-uns. 
On repense à ce qui s'est passé en Suède aux élections municipales de 2014: à Filipstad, le parti populiste Les Démocrates de Suède, alors tout récemment créé, a remporté 17% des voix, soit 6 sièges. Dont 4 que le parti n'a pas pu occuper, puisqu'il ne présentait que deux candidats (3)...
En Allemagne, aux élections régionales de mars 2016, le parti populiste AfD, qui en était lui aussi à ses tout débuts, a recueilli jusqu'à 24% des voix. Tous les observateurs politiques s'accordaient alors pour constater que ce parti, à part son refus des migrants, n'avait aucun programme. Tant d'électeurs trouvent tellement que les partis se moquent d'eux qu'ils sont prêts à tomber dans les bras de (non) partis sans candidats et sans programme. Les électeurs sont des cœurs à prendre.

Le système démocratique électif est, à raison, critiqué. Mais visiblement ceux qui le contestent semblent incapables de penser à autre chose que de tenter de prendre leur place dans ce système de la même manière. Avant d'être vraisemblablement éjectés par d'autres à leur tour.
Le parti créé par Emmanuel Macron, La République En Marche, apparaissait, à sa création il y a moins de deux ans, comme un parti nouveau, rafraîchissant, ringardisant les vieilles familles politiques. Et le voilà déjà critiqué vertement. Y aurait-il du sens à le remplacer par un autre dont la date de péremption risque d'être encore plus rapprochée? N'est-ce pas tout le système représentatif électif qu'il faut repenser?

Si les Gilets jaunes devaient se constituer en parti pour les élections européennes, quel programme porteraient-ils vis-à-vis de l'Union européenne? Ce mouvement indique en tout cas la nécessité de plus d'Europe: c'est au niveau européen que doivent être décidées les taxes sur les carburants pour les avions, les voitures et les paquebots; la TVA sur les billets d'avions; la lutte contre la fraude fiscale; une harmonisation des taxations; le règlement de la question des travailleurs détachés; une autre politique agricole; l'accueil des migrants et tant d'autres questions qui dépassent les frontières.

Enfin, deux bonnes nouvelles quand même concernant ce sondage qui n'a sans doute aucun sens: 
- les Gilets jaunes feraient concurrence en les dépassant aux deux partis qui en les soutenant espèrent les séduire;
- les Verts, qu'on croyait perdus, corps et biens, apparaissent en troisième position (derrière LREM et LR) à 13%. Preuve sans doute que de nombreux électeurs s'inquiètent, eux, de l'état de la planète.

(1) https://www.huffingtonpost.fr/2018/12/08/europeennes-2019-si-les-gilets-jaunes-se-presentaient-ils-feraient-12-dapres-un-sondage_a_23612850/?ncid=other_trending_qeesnbnu0l8&utm_campaign=trending
(2) A part une série de revendications, sur lesquels certains G.J. se sont mis d'accord via Facebook, un catalogue de bonnes intentions, souvent généreuses, parfois simplistes, parfois discutables, naïves, inacceptables, piochées dans le programme politique des différents partis de l'extrême gauche à l'extrême droite. Pas grand chose concernant le climat et l'avenir inquiétant de la planète.
(3) "L'extrême droite: Nous sommes en marche", Dagens Nyheter, 16.9.2014, in Le Courrier international, 9.10.2014.


lundi 10 décembre 2018

Exercice démocratique

Discours à la fois humble, calme et décidé du Président de la République ce lundi soir. Il reconnaît des erreurs, condamne la violence, annonce des mesures concrètes et rapides en faveur des revenus les plus faibles. Il dit vouloir affronter les questions du réchauffement climatique et de l'immigration  et promet une consultation large de l'ensemble de la société notamment pour en finir avec une société trop centralisée. Il appelle chacun à assumer ses devoirs et promet de revenir rendre des comptes. Il met en avant trois valeurs: dialogue, respect, engagement. Que pouvait-il dire de plus? Annoncer des mesures fortes en faveur du climat qui, plus que tout, doit être la priorité des priorités (1). Mais pas celle des Gilets jaunes
Le risque est grand de voir la société française basculer dans un chaos que souhaitent les pyromanes, nombreux tant dans ce qu'on appelle la société civile que dans la classe politique. Les irresponsables se sont multipliés ces dernières semaines. 
Il y a quelques jours, dans l'Obs, le journaliste Serge Raffy (2) appelait à voler au secours du "soldat Macron": "jamais aucun président n'avait connu un tel déferlement de haine". Certains, dit-il, lui ont prédit une fin à la Kennedy, "ce qui ressemble furieusement à des incitations à la haine". Il rappelait la légitimité d'Emmanuel Macron, malgré ses erreurs et son arrogance. Il reste, écrit-il, "le rempart contre toutes les dérives, celles du chaos, de l'insurrection généralisée courant vers une France trumpisée. Car il ne faut pas se voiler la face, le mouvement des Gilets jaunes n'a rien de bolchevik. Il pourrait très vite se transformer en un mélange détonnant du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue qu'on voit à l'œuvre en Italie."
Certains à l'extrême gauche soutiennent pleinement le mouvement, guère gênés par les positions racistes et réactionnaires d'une partie des G..J. Toujours cette même vieille logique simpliste et dangereuse qui veut que les ennemis de notre ennemi sont nos amis. Les populismes se retrouvent dans le dégagisme, et la surexcitation de la perspective d'une révolution peut rendre aveugles voire stupides certaines personnes qu'on pensait plus  mesurées et capables d'analyses un peu nuancées.

Dès la fin du discours du Président, des représentants (légitimes ou non? on s'y perd) des G.J. condamnaient (3) ses annonces, témoignant de leur incapacité à saluer leur propre victoire, de leur volonté de jusqu'au boutisme (mais pour aller au bout de quoi? chacun d'entre eux seul le sait) et de leur analphabétisme démocratique. 
S'ils étaient honnêtes avec eux-mêmes, ils reconnaîtraient qu'ils ont été entendus sur la part la plus importante de leurs revendications, ils célèbreraient leur victoire et ils quitteraient leurs ronds-points, au risque, sinon, d'y tourner en rond et d'apparaître comme totalitaires. Leurs actions ont créé entre eux de nombreuses rencontres et des liens forts. On peut comprendre qu'ils abandonnent difficilement leurs campements. A eux de passer à un autre mode de fonctionnement, à être actifs et solidaires dans leurs villages, dans leurs quartiers, à participer, comme tout citoyen, aux débats qui se mettront en place et à inventer l'avenir. Dans le dialogue, dans le respect, dans l'engagement.

(1) http://www.lalibre.be/actu/planete/en-2030-le-climat-ressemblera-a-celui-d-il-y-a-3-millions-d-annees-5c0ed1b1cd70e3d2f72d4142
(2) https://www.nouvelobs.com/politique/20181207.OBS6746/edito-il-faut-sauver-le-soldat-macron-par-serge-raffy.html
(3) sur le plateau de France 2.

Post-scriptum: à propos de la comparaison avec l'Italie, lire cet article du Monde (réservé aux abonnés, donc lisible partiellement si on ne l'est pas): 
https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/12/on-retrouve-dans-l-opposition-a-emmanuel-macron-les-memes-mecanismes-mis-en-place-contre-matteo-renzi_5396108_3232.html

Cette mauvais odeur qui règne

Le "Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières" (1) a été signé aujourd'hui à Marrakech. L'annonce de ce pacte, absolument nécessaire même s'il n'est pas contraignant, a provoqué la folie et la hargne de certains esprits chagrins et retors qui se sont fait un malin plaisir d'appeler à faire tomber avant ce lundi le président français qui s'apprêterait, en signant ce pacte, à "vendre la France à l'ONU". Tous les moyens sont bons pour tenter à la fois de destituer un président légitimement élu et s'opposer à une politique humaine de migration.
"Macron profite de la situation sociale actuelle pour nous vendre", assurent des messages largement partagés sur les réseaux dits sociaux. Certains assurent même que ce pacte est le moyen officiel de permettre ce "grand remplacement" fantasmé. Et évidemment, les médias nous le cachent, disent-ils. Mais heureusement, ils veillent, eux, gardiens de l'ordre, de la culture et de l'identité françaises. Oubliant au passage la devise de la République française.
Comme l'expliquait Pierre Haski sur France Inter (2), "le pacte part du principe que le phénomène migratoire est là pour durer et fixe 23 objectifs qui vont de la lutte contre les facteurs qui poussent des personnes à quitter leur pays d'origine, à l'action contre le trafic de migrants, ou appelle à donner aux migrants et aux sociétés les moyens de l'intégration des étrangers." L'idée, dit encore Pierre Haski, est  "d'humaniser un phénomène qui s'accompagne aujourd'hui d'une grande déshumanisation - sans pour autant l'encourager". 
Mais l'ambiance populiste qui règne actuellement augmente la défiance vis-à-vis des médias et a contrario la confiance dans les prétendues informations et les analyses perverses qui circulent sur Internet. L'excitation est à son comble et tant de gens réfugiés dans l'entre-soi du Net se mettent à hurler avec les loups. Y compris chez les Gilets jaunes (3) où les opinions les plus opposées s'expriment. Et donc notamment les pires. Ils réclament plus de considération pour les petits, les obscurs, les sans-grade, mais oublient qu'il y a toujours plus petit que soi.
Un peu partout en Europe, les nationalistes crient à la perte de souveraineté (4), préférant monter des murs, refusant de prendre de front, de manière réfléchie et responsable, la question migratoire. En Belgique, les nationalistes de la NVA en ont profité pour quitter le gouvernement fédéral. Exit donc  le boxeur (comme l'appelait le journal Le Monde) Théo Francken, Secrétaire d'Etat à l'asile et aux migrations. Qui le regrettera?
Résumons-nous: les égouts débordent.

(1) http://undocs.org/fr/A/CONF.231/3
(2) https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-06-decembre-2018
(3) https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/12/06/vendre-la-france-a-l-onu-de-donald-trump-aux-gilets-jaunes-l-itineraire-mondial-d-une-intox_5393268_4355770.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/10/manipulations-autour-du-pacte-mondial-sur-l-immigration-de-l-onu_5395199_3232.html
(4) ttp://www.lalibre.be/actu/international/comment-est-ne-le-pacte-sur-les-migrations-qui-dechaine-les-passions-de-bien-des-etats-5c0d6e96cd70e3d2f728e799

samedi 8 décembre 2018

Haut les cœurs

Marche pour le climat à Châteauroux ce samedi. Dix minutes avant l'heure annoncée du début de la marche, nous sommes vingt tout au plus sur la place Sainte-Hélène. Nous serons finalement quatre-vingt, guère plus, à défiler dans des rues le plus souvent vides. Il pleut. C'est déjà ça.
Au moment où la marche conclut sa boucle, apparaît au bout de la place la manif des Gilets jaunes.
Ils sont, semble-t-il, trois à quatre fois plus nombreux. Ils scandent: "Macron, t'es foutu, les Français sont dans la rue!". On attend en vain des revendications ou des propositions. Au moins leur marche est-elle aussi tranquille que la précédente. 
Certaines amies m'assurent que les revendications sont identiques. Mais pourquoi alors les Gilets jaunes n'ont-ils pas participé à la marche pour le climat? On aurait pu crier: "climat foutu, humanité perdue!"
Dans la Nouvelle République, on peut lire que le Gilet jaune de l'Indre interviewé récemment sur France Inter s'est fait huer et enfariner sur un rond-point par ses camarades. Personne n'a le droit de les représenter, aucune tête ne doit dépasser.
Retour en voiture (en co-voiturage, bien sûr). Toujours sous la pluie. C'est déjà ça. Ce qui manque aux Gilets jaunes, c'est le sens du "commun", constate un commentateur invité sur France Inter. Il relève d'ailleurs qu'aucun Gilet jaune n'a réclamé la libération de ses camarades arrêtés. Un des grands slogans de '68 était "libérez nos camarades". Au moins ont-ils l'air content d'être ensemble. C'est déjà ça.
Résumons-nous: y a pas que Macron qui est foutu. 


jeudi 6 décembre 2018

Historiques ou hystériques?

Ici, dans ce coin de France profonde, voilà quatre jours que nous n’avons plus de connexion Internet. Alors que le clavier me démange, tant le volume de bêtises débitées chaque heure dépasse l’entendement. Ainsi va, parfois, la France profonde. Ce qui ne m’amènera pas pour autant à enfiler un gilet jaune.

Ces journées de blocage de la France seront-elles historiques ? L’avenir en jugera. Elles sont en tout cas hystériques. Le mouvement des Gilets jaunes est, nous dit-on, celui de la France oubliée. Et c’est vrai que depuis trop longtemps, les services publics s’éloignent de la population rurale : fermeture de gares, de bureaux de poste, de maternités… Ce serait aussi celui d’une France qui se voit basculer dans la précarité. Et sans doute s’inquiète plus de ce qui l’attend que de ce qu’elle vit.
Elle est d’abord une révolte d’automobilistes : c’est la demande de baisse des taxes sur le carburant qui a mis le feu aux poudres, c’est sur les tableaux de bord que s’affiche le signe de ralliement au mouvement. Et sur les routes et les autoroutes que s’exprime celui-ci : blocage des péages et saccage ou mise hors d’état de fonctionner des radars. Au milieu de certains ronds-points trône, tel un totem, une voiture. Comme si les Gilets jaunes voulaient signifier leur volonté de rouler en bagnole à leur guise. En quelque sorte, un remake des Bonnets rouges mais à l’échelle nationale. (1)

Au-delà de ces revendications et de celle plus globale de baisse des taxes liée à plus de justice sociale, ce mouvement m’apparaît comme l’expression à la fois d’une demande de plus de démocratie et d’un analphabétisme démocratique. Parti de l’une ou l’autre vidéo de râleurs postée sur Facebook, il s’est développé à une vitesse que seuls ces réseaux dits sociaux  permettent. C’est la première cyber révolte en France, avec son lot de fausses informations et de photos interprétées qu’on se fait un malin plaisir de diffuser autour de soi. Ces réseaux sont-ils réellement sociaux, font-ils société ?  Chacun y parle à la première personne. C’est moi, ma situation à moi, mon point de vue à moi, mes exigences à moi. Où est le social, le point de vue collectif ? Quelle société veulent-ils ? Chacun a son avis, le mouvement semble n’être qu’une somme de points de vue personnels, d’impressions et surtout d’émotions. La raison semble avoir sombré au pays de Descartes.

Les Gilets jaunes  se défient des représentants politiques, et à certains égards on peut les comprendre (2), mais la défiance existe aussi entre eux. Ils ne se reconnaissent aucun  porte-parole. Les menaces d’agression voire de mort se multiplient entre eux.
Ils n’acceptent pas plus de représentants que de négociation avec qui que ce soit, insultent le président de la république, le premier ministre, le gouvernement, l’ensemble de la « classe politique ». La démocratie suppose écoute, valeurs communes, projets, négociation. Elle nécessite d’accepter de s’asseoir autour d’une table et de dialoguer. On entend des Gilets jaunes réclamer plus de démocratie, plus de participation des citoyens aux décisions politiques. On ne peut que les soutenir sur ce point, mais on voit bien que la culture démocratique fait totalement (pour l’instant en tout cas) défaut dans leur mouvement. Comme s’ils ne savaient pas comment elle fonctionne. Ou comme si certains d’entre eux s’étaient solidement installés dans une position totalitaire.

Face à leur détermination et à leur radicalisme, face à la violence de nombre d’entre eux, le gouvernement a fini par lâcher du lest. Mais visiblement ce ne sera jamais assez pour beaucoup de Gilets jaunes, convaincus, grâce au soutien populaire dont ils bénéficient, d’avoir tous les droits, d’être dans le justeQui peut dire ce qu’est le juste ? Ils appelent à nouveau, de manière irresponsable, à de nouveaux rassemblements à Paris. Malgré les appels à la violence qui se multiplient et font craindre le pire. Les voilà, à leur tour, comme l’analysait Thomas Legrand, éditorialiste de France Inter, « déconnectés de la réalité », refusant la main qui leur est tendue, ne s’écoutant plus eux-mêmes, tournant en rond dans leurs ronds-points, enfermés dans une logique jusqu'au-boutiste (3).

Et pour défendre quelles revendications ? Au début du mouvement, certains d’entre eux disaient que ceux qui pensent que leur priorité c’est le prix du carburant n’ont rien compris. Il y a deux jours, certains affirmaient que c’était là la priorité des priorités. Et quand le premier ministre Philippe annonce qu’il n’y aura pas d’augmentation des taxes, ils hurlent qu’on refuse de les comprendre. On avouera qu’il est extrêmement difficile de négocier avec une non organisation aux revendications extrêmement multiples et parfois contradictoires.
Récemment, sur France Inter (4), un membre (un représentant ?) des Gilets jaunes de l’Indre expliquait qu’il y a pour lui quatre points indiscutables : baisser les taxes (pas de moratoire), augmenter les salaires et les retraites, améliorer les services publics et faire participer plus les citoyens à la vie politique. Les trois premiers points sont l’œuf de Colomb de la politique : comment aucun parti politique n’y a-t-il pensé : faire plus avec moins ? Comment améliorer les revenus et les services publics tout en diminuant les ressources de l’Etat. C’est la politique au niveau zéro. Quel candidat, quel parti ne rêverait de proposer un programme aussi simpliste ?
Pour améliorer la participation des citoyens aux décisions politiques, certains réclament l’organisation de référendums. Mais sur quoi et avec quelle(s) question(s), quels objectifs ? Les référendums récemment organisés en Grande-Bretagne, en Catalogne, dans le Kurdistan irakien n’ont absolument rien résolu. Au contraire. Ils n’ont apporté que des problèmes, aucune avancée.
Il est d’autres voies, telles les assemblées citoyennes, pour avancer de manière plus nuancée et intelligente sur des questions complexes. Mais il faut accepter de s’écouter, de se parler, de réfléchir ensemble, d’être représenté par d’autres, ce qui semble difficile en ces temps où chacun ne voit que lui-même, ne fait confiance qu’à lui-même.

Dans quel jeu nous retrouvons-nous aujourd’hui? L’hystérie qui a gagné quelques centaines de milliers de Français dépressifs est suivie, propagée, parfois sans recul, minute après minute, par une bonne partie de la presse qui en fait un feuilleton et n’ose pas leur poser des questions qui pourraient les fâcher. Tels autant de Trump, quantité de Gilets jaunes crachent sur la presse. Certains agressent des journalistes.
Ils refusent de rencontrer le gouvernement qui leur propose de discuter. Ah non, monsieur, moi je n’entre pas dans ce jeu-là. Certains semblent prêts à faire de la politique, ne répondent pas aux questions gênantes, manient la langue de bois comme des pros : les menaces de mort qu’ils ont reçues viennent-elles de leur propre camp ? Tututut, on n’en sait rien, je ne veux critiquer personne.

L’opposition politique, de son côté, est lamentable. Totalement irresponsable, elle ne semble pas avoir d’autre idée que de jeter de l‘huile sur un feu qui ne cesse de se propager. Pour l’opposition, c’est le peuple qui s’exprime. LE peuple, vraiment ? Est-il monolithique ? Où sont tous ceux qui se préoccupent d’abord et avant tout d’écologie et ont décidé de vivre plus sobrement ? N’appartiennent-ils pas au peuple ?
Les Verts, qui devraient être aux premières lignes politiques aujourd’hui où le danger climatique se fait de plus en plus prégnant, ont toujours été traités d’irresponsables, d’ayatollahs, de khmers verts. Ceux qu’on pourrait qualifier de khmers jaunes, eux, (qui insultent, agressent à tout va, y compris des fonctionnaires des impôts, traités de nazis et de collabos) ont les faveurs de la presse, de l’opposition et de l’opinion publique. Il semble qu’ils puissent tout se permettre. Etrange et inquiétante société.

Les Gilets jaunes veulent la tête de Macron. Sans doute celui-ci l’a-t-il cherché, trop suffisant, trop sûr d’avoir raison, d’être au-dessus de la mêlée, trop loin des préoccupations quotidiennes de ses concitoyens. Mais s’il devait tomber, par qui serait-il remplacé ? Par quelqu’un qui tombera encore plus vite que lui ? Réclamer la démission du président n’a aucun sens, déclarait sur France Inter un Gilet jaune : un autre président sera aussitôt critiqué. Mais peut-être touche-t-on là au grand plaisir des Français : se choisir un roi, puis s’empresser de le guillotiner.

Les Français sont de grands nostalgiques. Ils aiment rejouer 1789 et 1793. On disait qu’on était des révolutionnaires. On disait que ça suffisait. On disait qu’on tuait le roi. Même si la France, Etat de droit, démocratique est encore un Etat-providence où le système social reste malgré tout solide et généreux. Quand j’ai eu le culot de parler, il y a quelques années, de « France grognonne » (5), j’ai reçu un paquet d’insultes : tu viens profiter de notre système social sans pareil, alors ta gueule ! Faut-il donc croire que ce merveilleux système s’est effondré en quelques années, qu’il n’en reste plus rien ? Plus de police, plus de système de santé, plus d’administration, plus de services publics, plus rien qui fonctionne (comme le clamait récemment un Gilet jeune) ? On se calme, on respire, on regarde, on réfléchit, on prend du recul. On prend son vélo, on marche. Ça fait du bien.

(1) En France, circuler en voiture ne coûte pas très cher : bien moins en tout cas qu’en Belgique par exemple : pas de taxe annuelle de circulation, des tarifs d’assurance peu chers et un contrôle technique très léger. Par contre , les autoroutes sont payantes, mais avec un service impeccable.
(2) La défiance touche toute la « classe politique », y compris la fille à papa et le Mélenche qui tous deux vivent de la politique depuis toujours. Peuvent-ils prétendre qu’ils savent ce qu’est avoir des fins de mois difficiles ? Ce qui ne les empêche pas d’ajouter leurs voix à la cacophonie actuelle.
(3) Th. Legrand, France Inter, 5.12, 7h45.
(4) France Inter, 4.12 sur F.I. à 7h50.
(5) « Ma vie en pays grognon », publié sur rue89: 
www.rue89.com/2014/01/05/vie-belge-pays-grognon-france-248774

A écouter :
D. Cohn-Bendit 4.12 sur France Inter, à 8h20.
Les éditos de Th. Legrand, France Inter, 4 et 5.12, à 7h45.

Post-scriptum: 
- le prix du baril de pétrole a diminué de 30% ces derniers jours. Mauvaise nouvelle pour la planète. Et donc pour l'humanité. Mais est-ce important?
- "La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer", dit Sylvain Tesson.
- A lire sur le même sujet un billet de Philippe Dutilleul, vivant lui aussi en France:
https://blogandcrocs.blogspot.com/2018/12/gilets-jaunes-et-peste-brune.html?showComment=1544189583609

Note aux commentateurs de ce blog : je n’ai qu’occasionnellement accès à Internet ces jours-ci. (Merci, les voisins.) Il est donc possible que des commentaires ne soient pas publiés rapidement.
(7.12: ça y est, liaison rétablie après cinq jours!)


dimanche 2 décembre 2018

D'urgence

Pendant que, en France comme en Belgique,  des chiens en meute mettent le feu à des bâtiments publics, saccagent des commerces, incendient des voitures, des pneus et du mobilier urbain - contribuant à leur triste manière à la pollution et au réchauffement climatique, d'autres plaident pacifiquement pour une France sans pesticides de synthèse et pour un climat vivable.
Ainsi va ce monde où le club des brutes épaisses s'agrandit un peu plus chaque jour, à la base comme au sommet, tandis que des citoyens conscients et responsables se lèvent.
Comme chaque premier vendredi du mois, celles et ceux qui veulent des coquelicots se réuniront, ce 7 décembre à 18h30 sur la place de leur commune ou devant leur mairie pour faire signer l'appel à l'interdiction des pesticides (1).
Et ce dimanche après-midi, des dizaines de milliers de citoyens marchent à Bruxelles pour réclamer des mesures de sauvegarde d'un climat plus malmené que jamais. "L'Europe, France y compris, explique le climatologue Jean Jouzel, a (...) tenu les engagements pris à Kyoto (en 1997) de réduction des émissions... jusqu'en 2007, où celles-ci sont reparties à la hausse." (2) La concentration de CO2 dans l'atmosphère n'avait jamais dépassé les 300 ppm (3). "Or, rappelle Jean Jouzel, on est passé en seulement cent cinquante ans à plus de 400 ppm, du jamais-vu depuis huit cent mille ans. Et cela va continuer à monter..."
Que faire pour contenir le plus possible la hausse des températures? "Abandonner le pétrole, le gaz et le charbon d'ici à 2050, c'est justement ce qui permettrait de tenir l'objectif d'1,5 degré. Cela signifie qu'on diminue par deux nos émissions dans les dix prochaines années, et qu'on poursuive l'effort dans les vingt ans qui suivent! C'est drastique. Pour cela, il faut que chaque citoyen réfléchisse à chacun de ses comportements, et surtout que tous les secteurs d'activité, logement, transports, agriculture, énergie... s'y mettent. Cela suppose des investissements majeurs."
Ces investissements pourraient être financés, propose Jean Jouzel, par "une Banque européenne du climat, qui mettra à disposition des prêts à taux zéro pour des projets liés à la transition énergétique. On y ajoute un budget européen de 100 milliards d'euros par an appuyés sur une taxe modique de 5% sur les bénéfices non réinvestis des sociétés." Et on crée six millions d'emplois en Europe. Qu'attendons-nous? Nous peut-être. Nous qui peinons à accepter un changement que nos modes de vie ont rendu obligatoire. Nous qui boudons les élections européennes. Nous qui devons cesser de laisser les dirigeants de la planète agir si peu en faveur du climat. 
Il n'est pas trop tard. Mais il est plus que temps de cesser de croire que nous avons le temps. 


(1) A signer sur https://nousvoulonsdescoquelicots.org
(2) Télérama, 21.11.2018.
(3) partie pour million, cad millionnième. 300 ppm = 300 cm3 de CO2 par m2 d'air.

mercredi 28 novembre 2018

Le temps des autruches

Quelques mesurettes ici, quelques autres là-bas, le réchauffement climatique n'a pas de souci à se faire. Il va pouvoir sévir pleinement et ses conséquences, incalculables, se faire sentir à travers la planète entière. Et après nous les mouches. S'il en reste.
A part quelques rares pays, telle la Suède, les gouvernements ne prennent aucune mesure sérieuse  pour changer notre mode de vie et de consommation et nous permettre d'entrevoir un avenir moins noir. Et seul un faible pourcentage de la population est prêt à changer de mode de vie pour éviter la catastrophe. 
De plus en plus de pays sont gouvernés par le Club des Brutes épaisses qui rient des catastrophes climatiques annoncées, ne se soucient que de faire des affaires ou la guerre économique ou militaire. Parfois le tout ensemble. 

Le gouvernement français veut mettre fin au "tout bagnole" et annonce un réinvestissement dans le rail. 15,4 milliards d'euros seront investis dans les infrastructures et le fonctionnement du chemin de fer, avec une priorité aux lignes de proximité. Et la SNCF consacrera chaque année 3,6 milliards d'euros à l'amélioration de son réseau. On ne peut qu'applaudir. Sauf quand on constate que la même SNCF, dans le même temps, supprime des arrêts de train (et peut-être bientôt les gares elles-mêmes) à Argenton-sur-Creuse, à Loches, à Chinon, à Saint-Maixent et dans tant d'autres villes considérées comme secondaires. Pour donner priorité aux trains des lignes secondaires, aucune nouvelle ligne TGV ne sera créée, bravo! Mais bien quelques nouvelles liaisons autoroutières: les axes Rouen-Orléans et Toulouse-Castres, la route Centre-Europe-Atlantique, les contournements d'Arles et de Rouen, la désaturation de l'A31 en Lorraine. La vignette poids lourds est, une fois de plus, abandonnée, de même que le péage urbain. Mais qu'on se rassure: l'autopartage sera favorisé tout autant que celui des trottinettes (1).
Pendant ce temps, des Gilets jaunes occultent des radars et réclament la suppression de la limitation à 80 km/h. Il s'agit là, apparemment, d'une liberté non négociable: celle de rouler à la vitesse qui nous plaît. Qu'importent la sécurité routière et le climat? Heureusement, dans ce mouvement hétéroclite, d'autres réclament l'interdiction du glyphosate.
N'empêche, les contradictions sont partout. Tout le monde dit et fait n'importe quoi. Le match est (totalement) nul: 0-0.

La Belgique, elle, est menacée par la montée des eaux. On dit la Belgique, mais il s'agit plus précisément de la Flandre. La Vlaamse kust pourrait avoir totalement disparu en 2100. Mais les leaders nationalistes flamands ont d'autres priorités: l'indépendance d'un pays dont une part importante sera demain sous eau. La densité de population dans cette Flandre réduite à la portion congrue risque de dépasser celle de Hong Kong. De Wever et ses troupes se trompent totalement de combat. Au rythme où progresse le réchauffement climatique et où monte le niveau de la mer, 1,8 million de Flamands devront déménager d'ici la fin du siècle. De De Panne à Knokke, toutes les villes côtières seront des cités fantômes englouties par la mer. Même Antwerpen sera sous eau (2). Les nationalistes ont intérêt à prévoir de très hauts mâts pour leurs drapeaux.

Explications du climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du GIEC: "Cette chaleur supplémentaire que nous créons par nos émissions de gaz à effet de serre reste seulement pour 1% dans l'atmosphère. Plus de 90% vont dans l'océan. Le véritable test du réchauffement climatique, c'est l'océan.
"Il y a une telle inertie dans l'énorme machine océanique qu'une fois la montée des eaux engagée, on ne pourra plus l'arrêter. Elle sera le résultat de la dilatation thermique - l'eau chaude occupe plus de place que l'eau froide - et de la fonte des glaces. Si nos émissions de gaz à effet de serre continuent à augmenter, on se dirige vers près de 1 mètre supplémentaire à la fin de ce siècle, 2 ou 3 mètres à la fin du siècle prochain et, à échéance millénaire, la fonte totale du Groenland. De grandes villes côtières, Tokyo, Shangai, Bangkok, Dacca, mais aussi Miami, New York ou Lagos sont très vulnérables. Même si l'on maintient, par une réduction de nos émissions, le réchauffement à 2 degrés, les océans auront monté de 50 centimètres à la fin du siècle. Et surtout, l'élévation va se poursuivre pendant des siècles, voire des millénaires."

Il reste possible, selon le climatologue, de limiter les dégâts. Mais cela exige des mesures fortes: "abandonner le pétrole, le gaz et le charbon d'ici à 2050, c'est justement ce qui permettrait de tenir l'objectif de 1,5 degré. Cela signifie que l'on diminue par deux nos émissions dans les dix prochaines années, et qu'on poursuive l'effort dans les vingt ans qui suivent! C'est drastique. Pour cela, il faut que chaque citoyen réfléchisse à chacun de ses comportements, et surtout que tous les secteurs d'activité, logement, transport, agriculture, énergie..., s'y mettent. Cela suppose des investissements majeurs".

Les politiques devraient écouter les scientifiques. Mais ils regardent ailleurs semblent sourds. Ils préfèrent préserver leurs chances de réélection en prenant des mesurettes qui ne les rendront pas (trop) impopulaires. L'humanité sera-t-elle réélue? 

J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
Molière, "Le Misanthrope"

(1) Denis Daumin, "Comment la France va mieux bouger", La Nouvelle République - Indre, 27.11.2018.
(2) https://reporterre.net/La-Belgique-a-la-merci-de-la-montee-des-eaux
(3) Télérama, 24.11.2018.
A lire à ce sujet: https://reporterre.net/6-questions-6-reponses-sur-le-changement-climatique-ses-effets-et-les

lundi 26 novembre 2018

Ce surréaliste les un an. Mais pas que.

Il y a des mots et des expressions qui, pour être à la mode et utilisés à tort et à travers, en sont devenus insupportables. Surtout depuis qu'ils sont passés dans le langage quotidien de tant de journalistes.
Exemples parmi d'autres:
- Surréaliste: l'adjectif est maintenant utilisé comme synonyme d'étonnant, de surprenant, d'exceptionnel, d'étrange. On le met à toutes sauces. Sur le site du journal L'Avenir (1): "Scène surréaliste dans un magasin frontalier: les clients confinés!". Que vient faire le surréalisme dans cette situation (2)?
- Mais pas que: remplace désormais pas uniquement ou pas seulement. On sent bien qu'il manque un ou des mot(s) après mais pas que. Pas que quoi? Le terme que, nous dit le Larousse, "sert de corrélatif aux mots". On comprend par là qu'il ne peut terminer une phrase.
- Les un an: on célèbre les un an de tel évènement. Rappelons que les est un article pluriel et qu'il n'y a pas plus singulier que un. Les deux ne s'accordent pas, l'article les précède obligatoirement un pluriel. Les un an peuvent (peut?) aisément - et plus pertinemment - être remplacés par le premier anniversaire.
- Voire même: un pléonasme surutilisé depuis longtemps. Voire signifie et même
- Carrément: oui est plus bref et serait plus correctement utilisé.

(1) 25.11.2018.
(2) "Le surréalisme, selon le Larousse, est un mouvement littéraire et artistique (...) qui se dresse, au nom de la liberté, du désir et de la révolution, contre les conventions sociales, morales et logiques, et leur oppose les valeurs de l'imagination, du rêve et de l'écriture automatique, qui révèlent le fonctionnement réel de la pensée."

(Re)lire sur ce blog: "En français dans le texte", 31.10.2016.