lundi 14 octobre 2024

Des hauts, des bas et des niais

Elections communales hier en Belgique avec, comme chaque fois, leur lot de bonnes et de mauvaises surprises, de déceptions, d'incompréhension, d'ingratitude, de trahisons, de disparitions, de retournements de majorités, d'alliances contre nature.
A Tournai, le MR, arrivé deuxième, forme une coalition avec Les Engagés et (l'incompréhensible soutien d') Ecolo pour bouter dehors le PS, pourtant largement en tête, qui occupait le pouvoir depuis la fusion des communes, soit près de cinquante ans. C'est Marie-Christine-Marghem-aux-dents-longues qui sera bourgmestre. Une bonne chose pour elle, pas pour la ville, tant l'ancienne ministre traîne une réputation qu'elle a su entretenir d'incompétente et de piètre travailleuse, incapable de maitriser ses dossiers (1). Mais est-ce un problème ?
A Enghien, le bourgmestre écolo Oliver Saint-Amand est abasourdi par le résultat : son parti passe de neuf sièges à quatre. Le travail et l'investissement ne paient pas. L'ingratitude ou la cécité des électeurs est toujours surprenante et difficile à vivre.
A Ninove, une première : c'est l'extrême droite flamande, le Vlaams Belang, qui a pris le pouvoir, avec une majorité absolue de sièges.
Bonne surprise par contre à Pecq pour la liste Community, proche d'Ecolo : au pouvoir durant la précédente mandature, elle a atteint 53 % des voix. Ici, le travail a payé. (Le jeune bourgmestre, Aurélien Brabant, sait communiquer. Il a été à bonne école !)
Autre bonne nouvelle : la disparition de Claude Eerdekens, bourgmestre dinosaure d'Andenne. Il ne sera plus à la tête de la commune qu'il dirigeait d'une main de fer depuis cinquante-deux ans. Cet ancien Belge vomissait l'écologie et ses représentants qu'il adorait insulter (2). Et le voilà de plus  accusé de harcèlement moral et sexuel (3). La commune pourra sans doute enfin entrer dans l'ère d'une nouvelle gouvernance, plus respectueuse des uns et des autres. 
Enfin, le ridicule ne tue toujours pas et ceux qui jouent aux Bisounours font toujours des voix, tel Daniel Senesael, bourgmestre d'Estaimpuis et son si gentil clip de campagne : 
https://www.youtube.com/watch?v=iam0cxjw9bk

Post-scriptum : proposition intéressante de la rédactrice en chef du Soir, Béatrice Delvaux. Pour éviter des coalitions qui font fi du résultat des urnes en jetant dans l'opposition la liste arrivée en tête, les francophones devraient adopter une règle appliquée en Flandre : le candidat qui a recueilli le plus de voix sur la liste arrivée en tête a deux semaines pour former une majorité. S'il n'y parvient pas, c'est son homologue de la deuxième liste qui tentera de le faire. Après tout, pourquoi faut-il se précipiter en bouclant en deux heures un accord de majorité ? Les gouvernements mettent souvent des semaines (si pas de très longs mois) pour y arriver.


dimanche 13 octobre 2024

La mort est dans le pré

 "Le bio, c'est de la merde !", "Faut arrêter avec ces conneries !", "Si tu crois que tu vas nourrir l'humanité avec le bio, tu te fourres le doigt dans l'œil !". Voilà quelques propos éructés par des conseillers municipaux qui refusaient le label "Territoire bio engagé" qui leur était proposé parce que 24% de la superficie agricole utile de leur immense commune du sud de l'Indre est cultivée en bio.
On comprend par là que rien ne vaut les pesticides et l'agriculture dite conventionnelle. Comment expliquer alors que tant d'agriculteurs souffrent de cancers professionnels pour avoir répandu des engrais et des pesticides sur leurs champs ? Comment expliquer qu'au moins deux millions de Français doivent faire appel à l'aide alimentaire pour vivre ? Comment expliquer que 18% des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté ? Comment ne pas vouloir voir que la malbouffe est la cause première de l'explosion de l'obésité et de diabètes ?

Un récent rapport français (1) intitulé "L'injuste prix de notre alimentation. Quels coûts pour la société et la planète ?" fait apparaître qu'au moins 19 milliards d'euros ont été dépensés en 2021 rien que pour réparer les dommages causés par le système agro-industriel. Même les fleuristes se plaignent de souffrir de cancers liés aux pesticides dont sont arrosées les fleurs qu'ils vendent. L'une d'entre elles a perdu sa fille de 11 ans morte d'une leucémie. A cette somme colossale  de 19 milliards, il faut ajouter 48 milliards d'euros "offerts aux acteurs de la machine à produire de la malbouffe par le biais d'exonérations fiscales, sociales, de subventions diverses" (2). Soit 67 milliards d'euros pour soutenir l'agro-industrie et tenter de réparer ses dégâts. "D'une main, la collectivité répare, de l'autre, elle entretient la cause même des dommages occasionnés", résume l'étude. "La malbouffe tue, la malbouffe pollue, on découvre désormais qu'elle nous ruine", constate Natacha Devanda. 

Dans la plaine d'Aunis, au sud de la Rochelle, on s'inquiète depuis 2018 de cas de cancers pédiatriques, surtout depuis la mort de Pauline, une jeune fille de 15 ans en 2019. Les familles de soixante-dix enfants ont fait analyser des prélèvements de cheveux et d’urine par le laboratoire de toxicologie et de pharmacovigilance d’un CHU. Les résultats viennent d'être rendus publics. "Quatorze molécules différentes ont été retrouvées dans les urines et quarante-cinq dans les cheveux, nous apprend Le Monde (3) et jusqu’à six (dans les urines) et dix (dans les cheveux) par enfant. Tous présentent des traces de pesticides. Certains sont particulièrement préoccupants. Ainsi du phtalimide, détecté dans les urines de plus de 15 % des enfants : cette molécule est le produit de la dégradation du folpel, un fongicide classé cancérogène, mutagène, et reprotoxique possible par l’Agence européenne des produits chimiques. Ainsi, également de la pendiméthaline, présente dans 20 % des prélèvements capillaires. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) associe cet herbicide très utilisé pour les cultures céréalières à des risques de cancer (pancréas et colorectal). Parmi ces substances figurent aussi des pesticides interdits."
Plus on lit l'article, plus on s'inquiète. D'autres enfants sont, très jeunes, atteints de cancer. Certains sont morts. L'agro-agriculture n'a pas plus de limite que de prix. Elle doit nourrir l'humanité.

Pour la petite histoire : la commune du sud de l'Indre n'a jamais demandé le label bio auquel elle a droit. Il ne faudrait vexer personne.

(1) rapport établi par le Secours catholique, le réseau Civam, Solidarité paysans et la Fédération française des diabétiques.
(2) Natacha Devanda, "Agro-industrie - La malbouffe dévore l'argent public", Charlie Hebdo, 25.9.2024.
(3) https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/10/12/des-pesticides-interdits-retrouves-chez-les-enfants-de-la-plaine-d-aunis-ou-se-multiplient-les-cancers-pediatriques_6349719_3244.html

vendredi 11 octobre 2024

Vertigineux

"Un ouvrage vide", voilà comment Juliette Cerf dans Télérama (1) qualifie le dernier livre de Caroline Fourest "Le Vertige Me Too" (2). On s'étonne. L'essayiste n'aurait-elle plus rien à dire, surtout par rapport à un tel sujet, les violences faites aux femmes, qui lui tient à cœur depuis toujours ? Circulez, y a rien à lire sinon du narcissisme, écrit tranchante la critique de l'hebdomadaire (de plus en plus) bien pensant. 
Dès lors, sceptique, on se dépêche de lire l'ouvrage en question pour comprendre une telle descente en flammes. Et on découvre un livre très documenté, multipliant les réflexions de fond sur un mouvement bienvenu et indispensable mais fragilisé par ses dérives.

Interviewée par Charlie Hebdo (3), Caroline Fourest insiste sur la nécessité du "tourbillon" Me Too. "Je rappelle tout ce qu'on a vécu avant, ce que Me Too a changé dans ma propre vie. C'est ce que j'attendais depuis toujours. Mais je suis allergique aux meutes. C'est aussi une question de proportionnalité. Je ne remets pas en cause le principe de nommer publiquement. Je dis juste qu'il faut que ce soit une forme de dernier recours pour briser l'impunité."
Dans son livre, Caroline Fourest défend fermement le mouvement Me Too et cite de très nombreux cas où la libération de la parole de victimes a permis de mettre fin aux agissements de dangereux prédateurs. "C'est (...) à la fois pour défendre Me Too et protéger cette révolution de ses excès que j'ai voulu écrire ce livre", écrit-elle en introduction. "L'exercice pose une vraie question : comment libérer la parole pour réclamer justice, sans piétiner la présomption d'innocence et commettre une autre injustice ?". 

La directrice éditoriale de Franc-Tireur revient sur les très nombreuses affaires répercutées par la presse, où des cas de viols et de prédation étaient avérés. Les réseaux sociaux ont aussi, dans ces cas, joué un rôle positif, en libérant la parole, en permettant l'écoute, la solidarité, la protection. Mais Me Too a aussi entraîné une certaine confusion tombant dans un renouveau moraliste qui voit des femmes crucifier en place publique un homme ou une femme pour un geste considéré comme déplacé ou des propos grivois, comme si ce type d'agissement était aussi grave qu'un viol. Il a suffi parfois d'un geste mal interprété pour détruire une réputation, malgré l'absence de condamnation par la justice.
Et puis, il y a ceux qui sont prompts à dénoncer une attitude raciste, mais refusent de recourir à la justice en cas de viol. A fortiori si celui-ci a a été commis par une personne qu'ils qualifient de racisée. Ces révolutionnaires finalement très réactionnaires perpétuent les pires travers du patriarcat.
Caroline Fourest déplore le silence assourdissant de tant de féministes suite au 7 octobre. La barbarie manifestée notamment à l'égard des femmes par les combattants du Hamas ne les touche pas. Comme si la fin justifiait les moyens les plus ignobles.

Les réseaux qualifiés de sociaux et une partie de la presse se muent parfois en comité de salut public, montant en épingle le moindre reproche, sans parfois laisser à l'accusé(e) le temps ni le droit de s'expliquer. Voici le temps des chevalières blanches et des guillotinages sans procès.
Dans ce livre, Caroline Fourest partage ses questionnements et n'a pas toujours de réponse arrêtée tant certains cas sont délicats. Comment savoir, dans des affaires strictement privées ce qu'il s'est passé, ce qui a été dit, qui a tort, qui a raison ? Faut-il automatiquement s'indigner ? Elle parcourt les cas révélés dans les milieux du cinéma, de la politique, de la médecine, de la presse, des associations féministes, plaide pour la nuance, appelle à raison garder, à laisser l'opportunité aux accusés par le tribunal populaire de se défendre, de s'expliquer et, si le cas est avéré, de laisser à la personne, si elle ne présente pas de danger pour les autres, le droit de s'amender et de reprendre sa place dans la société. Elle appelle à faire la part des choses entre une main aux fesses ou un baiser forcé et un viol ou un inceste, à ne plus confondre le féminisme avec le victimisme. "Lutter contre le victimisme, c'est recueillir leur parole comme victimes, sans les y enfermer à vie."

Voilà donc l'ouvrage, riche de réflexions et de nuances que Juliette Cerf qualifie de vide. On s'interroge sur la raison. L'a-t-elle vraiment lu ? A-t-elle eu un différend avec Caroline Fourest ? N'a-t-elle pas apprécié qu'y soit évoqué le licenciement abusif (c'est le tribunal  qui en a décidé ainsi) dont a été victime un journaliste de Télérama qui avait été renvoyé "sur simple soupçon de sexisme" ? Est-ce parce que Caroline Fourest est aussi connue comme une farouche militante de la laïcité, une notion que Télérama arrive de moins en moins à défendre - et qu'elle n'est dès lors pas en odeur de sainteté (si l'on ose dire) dans la presse bien pensante ? Ou Me Too doit-il être sacralisé et non critiquable ? On s'interroge. En tout cas, la critique de Juliette Cerf apparaît, à la lecture du livre dézingué, bien vide.

(1) 23.9.2024.
(2) Sous-titré "Trouver l'équilibre après la nouvelle révolution sexuelle", éditions Grasset, septembre 2024.
(3) "Caroline Fourest - "Je trouve insupportable que des gens invoquent Me Too pour se comporter en tyrans", propos recueillis par Gérard Biard, Charlie Hebdo, 9.10.2024.

mardi 8 octobre 2024

Binaire toi-même

Réflexions intéressantes (comme toujours) de la rabbine Delphine Horvilleur, dans un interview à Franc-Tireur (1), par rapport à la montée de l'antisémitisme et à la mobilisation d'une bonne partie de la jeunesse non seulement pour les Palestiniens dans leur ensemble mais aussi contre tous les Juifs. "Le problème est que la jeunesse a la conviction très forte d’être dans le camp du « bien ». Dans nos livres d’histoire, il y a une réécriture historique qui donne l’impression que les « méchants » se savaient « méchants ». Or la jeunesse hitlérienne, par exemple, devait être sincèrement persuadée d’être dans le bon camp. Et cela est entretenu par des discours de binarité politique, d’une simplification du narratif inquiétante."
Depuis des décennies, pour l'extrême gauche, tout ce qui dysfonctionne dans les rapports entre Etats est imputable aux Etats-Unis. Sans eux, comment expliquer les conflits mondiaux ? Depuis la nuit des temps, les Juifs sont coupables de tous les maux. On pouvait espérer, et on l'a longtemps cru, que l'horreur absolue que représente l'Holocauste éviterait à jamais ces accusations infondées. Mais les êtres humains ont besoin d'explications simples, de boucs émissaires clairs.
" Je constate, dit encore Delphine Horvilleur, en échangeant avec eux (les jeunes) que l’urgence est de rétablir une complexité. Ce qui n’est pas simple face à l’instantanéité des réseaux sociaux. C’est une génération qui lutte contre la binarité dans les questions de genre notamment, mais qui est championne toutes catégories de la binarité politique, plus particulièrement sur ce conflit. Elle est instrumentalisée par des discours d’élus réducteurs et d’une simplification caricaturale. Il est donc nécessaire de leur proposer de complexifier la réalité du narratif auquel ils sont confrontés. En parlant avec eux des Palestiniens d’Israël, des Arabes israéliens, de la société israélienne dans sa diversité, cela brouille un discours préétabli, et cela suscite leur esprit critique. Imager, illustrer avec des exemples de parcours dont les jeunes n’entendent pas parler et ne soupçonnent pas l’existence permet de convoquer leur sensibilité et leur réflexion. "
Tant de jeunes (et de moins jeunes d'ailleurs) restent coincés dans les schémas de leur enfance, dans des répartitions "Cowboys - Indiens". Il y a les bons d'un côté, les méchants de l'autre. Et ceux qui ne pensent pas comme eux sont forcément méchants. Finalement, ce sont des analyses très trumpistes. 

(1) https://www.franc-tireur.fr/antisemitisme-a-lecole-une-rentree-toxique

lundi 7 octobre 2024

Je cherche un homme

"Qu'est devenue l'humanité depuis le 7 octobre ?", interroge le journaliste Gérald Papy dans Le Vif.
Depuis que le Hamas a commis il y a un an ce pogrom d'une ampleur et d'une barbarie inouïes. Depuis que, en représailles, le gouvernement de Netanyahu s'est lancé dans une guerre sans merci aux terroristes du Hamas et du Hezbollah, causant des milliers de morts parmi les civils. Et voilà les deux peuples, palestinien et israélien, emportés dans la tourmente par des dirigeants qui se soucient beaucoup plus de leurs propres intérêts que de leur population. Et voilà l'antisémitisme qui explose un peu partout, entretenu par des fous furieux qui se plaisent à penser que tout juif dans le monde s'aligne derrière le gouvernement israélien d'extrême droite (1) et que le Hamas est un mouvement de résistance.
Pourquoi faut-il choisir un camp contre l'autre ? Il y a des victimes et des agresseurs des deux côtés. "Bien que les Israéliens et les Palestiniens vivent l'occupation et la guerre de façon très différente, ils donnent l'impression de former une image inversée, tellement ils sont semblables dans leur manière se juger victimes et de justifier leur violence, écrit Dahlia Scheindlin, chercheuse israélienne en sciences politiques (2). Pourquoi certains prennent-ils tant de plaisir pervers à jeter de l'huile sur un feu qui n'est hélas pas près de s'éteindre ?
Aujourd'hui, c'est d'hommes et de femmes de paix qu'on a besoin, pas de hurleurs, de gens agressifs qui répondent au terrorisme physique par le terrorisme intellectuel, qui ne connaissent rien à l'Histoire mais ont tout compris, qui crachent, mentent, insultent, agressent. Quand la bêtise et la haine s'ajoutent à la violence, oui, on se le demande : qu'est devenue l'humanité ?

Comme beaucoup d'autres, hélas tous ignorés par le gouvernement israélien, Elie Barnavi , ancien ambassadeur israélien en France, plaide pour un cessez-le-feu dans la bande de Gaza (3). L’armée israélienne elle-même, le réclame depuis des mois, dit-il. "Un cessez-le-feu à Gaza conduirait à la libération des otages israéliens, du moins ceux qui sont encore en vie. Un cessez-le-feu à Gaza permettrait à l’Autorité palestinienne de reprendre pied dans le territoire à l’aide d’une force multinationale, essentiellement arabe. L’élimination de Nasrallah et de l’ensemble, ou peu s’en faut, de son état-major militaire et politique aidant, un cessez-le-feu à Gaza désamorcerait la bombe libanaise. La désescalade permettrait d’enclencher un processus diplomatique visant à rétablir la souveraineté du gouvernement libanais sur la totalité de son territoire, avec une armée nationale renforcée et l’appui d’une force internationale enfin digne de ce nom ; d’assurer, sous les auspices de la France et des Etats-Unis, le règlement du (maigre) contentieux frontalier le long de la « ligne bleue » ; de permettre le retour des dizaines de milliers de déplacés israéliens dans leurs foyers. Au-delà, un cessez-le-feu à Gaza ouvrirait la perspective révolutionnaire dessinée par Joe Biden d’une normalisation rapide avec l’Arabie saoudite et, à terme, d’une alliance régionale anti-iranienne. Evidemment, le « prix » à payer serait le début d’une négociation de paix renouvelée avec les Palestiniens."

L’ancien premier ministre israélien Ehoud Olmert et Nasser Al-Qidwa, ancien ministre des affaires étrangères de l’Autorité palestinienne, proposent (4) un plan commun pour rétablir la paix dans leur région. Ils ne se connaissaient pas, ne s'étaient jamais croisés. "Nous nous sommes l’un et l’autre mis à la recherche d’un partenaire de l’autre côté, dans le respect mutuel, dans le but de mettre fin à la guerre à Gaza, de réentamer des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne et de parvenir à un accord pour que cesse ce conflit violent entre nos deux peuples." Ils savent que dans chacun des deux camps nombreux sont les jusqu'au-boutistes, qui qualifieront de trahison ou de capitulation toute tentative de mettre fin au conflit. "La guerre à Gaza doit cesser, affirment-ils. Les otages israéliens détenus par le Hamas doivent être rendus à leurs familles. Israël devra libérer un nombre convenu de prisonniers palestiniens. Israël doit se retirer de Gaza, et les Palestiniens devront créer une nouvelle entité responsable et légitime à Gaza. Une entité qui ne soit composée d’aucun politicien des factions palestiniennes responsables du 7-Octobre, qui soit organiquement liée à l’Autorité palestinienne, mais suffisamment indépendante pour obtenir l’acceptation du peuple palestinien, des voisins arabes et de la communauté internationale." Ils veulent croire en l’existence des Etats d’Israël et de Palestine vivant côte à côte sur la base des frontières du 4 juin 1967. Nous avons convenu que 4,4 % de la Cisjordanie, où se trouvent les principaux blocs de colonies israéliennes, y compris dans les alentours de Jérusalem, seraient annexés à Israël en échange de territoires de taille équivalente à l’intérieur d’Israël, qui seraient annexés à l’Etat de Palestine pour s’adapter aux réalités sur le terrain trop difficiles à inverser." Leur plan prévoit aussi  que la vieille ville de Jérusalem  soit retiré du contrôle souverain exclusif d’Israël et de la Palestine.
"Dans cette période d’obscurité aussi effrayante, nous avons choisi de faire briller une lueur d’espoir et de montrer le chemin que nos deux peuples doivent emprunter."

Si cette lueur, si des voix comme celles-là ne sont pas étouffées sous les vociférations des uns et des autres, on pourra recommencer à croire à l'humanité.

(1) Lire l'effrayant dossier "Antisémitisme à l'école - Une rentrée toxique" de Franc-Tireur, 2.10.2024.
(2) Dans Ha'aretz, 18.9.2024, in Le Courrier international, 3.10.2024.
(3) https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/05/elie-barnavi-ancien-ambassadeur-d-israel-en-france-israel-gagne-des-batailles-mais-est-en-train-de-perdre-la-guerre_6344467_3232.html
(4) https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/05/ehoud-olmert-et-nasser-al-qidwa-notre-plan-decrit-les-elements-necessaires-pour-permettre-une-paix-israelo-palestinienne-perenne_6344038_3232.html
A lire ou écouter, le billet de Sophia Aram de ce 7 octobre :
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-du-lundi-07-octobre-2024-2195194


jeudi 3 octobre 2024

Amusons-nous

Ça va être la fête en Espagne bientôt. Le 7 octobre exactement. L'Etat espagnol a répondu positivement à la demande d'organisations pro-palestiniennes qui veulent fêter l’anniversaire du «déluge d’Al-Aqsa», nom donné par le Hamas à son attaque du 7 octobre 2023 qui a massacré, violé, dépecé, torturé, brûlé vifs, enlevé plus de 1200 innocents en Israël (1). L'Espagne a accordé cette autorisation au nom de la liberté d'expression.

Multiplions les occasions de nous réjouir.  Elles sont trop peu nombreuses. Faisons la fête chaque 9 novembre pour nous rappeler la Nuit de cristal, le 17 avril pour célébrer l'entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh, le 6 avril, jour du début du génocide des Tutsis au Rwanda, le 24 août pour nous remémorer cette folle nuit de la Saint-Barthélémy, le 14 juin pour fêter le début de la conquête de l'Algérie par l'armée française. Il y a aussi le 15 novembre et ses meurtrières attaques terroristes à Paris, le 7 janvier, jour du massacre de l'équipe de Charlie Hebdo, le 14 juillet, jour de l'attentat de Nice, le 12 mars, début de l'Anschluss. On pourrait aussi célébrer le jour d'ouverture du premier camp de concentration, le début des guerres d'Ukraine, de Yougoslavie ou du Vietnam, les débuts de la conquête du Congo, du Brésil, de l'Afrique du sud, le premier jour des purges staliniennes, de la révolution culturelle chinoise, le jour de l'assassinat de Martin Luther King, celui de la création du Ku Klux Klan, bref, tous ces chouettes moments de l'Histoire où des êtres humains se sont conduits de manière inhumaine. D'habitude, on célèbre les armistices, la fin des conflits, mais certains prennent un plaisir pervers à en célébrer les débuts et les agressions les plus abjectes et les plus lâches.
On voit par là que l'Homme peut être un triste sire.

(1) "Espagne : demandez le pogrom !", Franc-Tireur, 2.10.2024.

mardi 1 octobre 2024

Le pape est l'avenir de l'homme

Le procès de Dominique Pélicot et des cinquante-et-un hommes qui ont violé sa femme à son invitation indique combien l'éducation sexuelle et affective est indispensable (quoi qu'en disent des esprits qui se veulent purs et surtout aveugles). Et à quel point on est toujours dans une conception préhistorique du rapport entre les hommes et les femmes (mais peut-être l'homme de Cro-Magnon était-il plus respectueux de ses compagnes). C'est sa femme, il en fait ce qu'il veut, a affirmé un des violeurs. Une femme réduite à un objet de consommation.

En parallèle à ce procès, s'en mène un autre, qui n'a rien à voir : celui de Peter Cherif accusé d'être l'organisateur du massacre de l'équipe de Charlie Hebdo (1). Fatma, son ex-femme, y a témoigné. Elle a été déscolarisée à 11 ans par son frère, contrainte à porter le voile intégral, interdite de quitter le domicile familial, puis mariée mineure à Peter Cherif qui l'a séquestrée durant des semaines dans sa chambre, à peine nourrie, battue et "tellement violée" qu'elle ne sait "plus combien de fois c'est arrivé". Après tout, c'était sa femme, il en fait ce qu'il veut. 
Aux Etats-Unis, J.D. Vance, l'alter ego d'Ubu Trump, estime que les États-Unis sont dirigés par “une horde de folles à chats sans enfants qui ont raté leur vie et qui veulent donc que le reste du pays soit aussi malheureux qu’elles”. Pour lui, les femmes sans enfant sont des "désaxées" et des "sociopathes". Toute femme doit avoir des enfants. Elle est faite pour cela. Et sans doute uniquement pour cela.
Et voilà que le pape François, interpellé lors de sa visite en Belgique sur la place des femmes dans l'Eglise, affirme que "la femme est accueil fécond, soin, dévouement vital".  A qui doit-elle se dévouer totalement  ? A son mari, à ses enfants et à ses parents sûrement. Il a aussi annoncé sa volonté de béatifier Baudouin, un roi "courageux", qui avait "choisi de quitter son poste pour ne pas signer une loi meurtrière". Pour rappel, Baudouin s'était mis, en 1990, en IVR (interruption volontaire de règne) pour ne pas signer la loi dépénalisant l'IVG. "Un avortement est un homicide, les médecins qui font cela sont, si vous me permettez l’expression, des tueurs à gages", affirme le pape qui, comme tous ses prédécesseurs, entend régenter la vie des femmes. Après tout, ce sont ses sœurs, il en fait ce qu'il veut (2). 

La femme appartient à l'homme. D'ailleurs, dès le mariage elle perd son identité pour endosser celle de son époux. Pourquoi la France reste-t-elle toujours aussi rétrograde en la matière ? L'administration donne automatiquement le nom de son mari à une femme mariée. Ce qui a pour seul sens d'affirmer la  domination de l'homme sur "sa" femme, l'appartenance de celle-ci au mâle dominant. Aujourd'hui, alors que les couples homosexuels peuvent se marier, cette imposition du nom du mâle n'a définitivement plus aucun sens, mais perdure, sans être remise en question.

Pendant ce temps, des hommes se retrouvent entre eux au Bali Time Chamber - on se bouscule pour participer à ces stages : "c’est reconnexion à la nature, salle de muscu, sauna, jacuzzi, bain glacé, massages et un kilo de viande par jour !", explique sur France Inter Mathilde Serell (3). "Nous vivons dans une période d’hommes faibles, d’hommes qui n’ont jamais appris ce que signifiait être un homme fort", affirme un participant qui, comme les autres, souffre de l'angoisse du déclin et de la perte de sens et le trouve dans l'entre-soi masculin, la musculation et la viande. Ils devraient écouter le pape et J.D. Vance, ils se sentiraient soutenus.

(1) Jean-Loup Adénor, "Procès Peter Cherif - Quand l'ex-djihadiste veut faire pleurer la galerie...", Charlie Hebdo, 25.9.2024.
(2) A lire : https://www.levif.be/opinions/chroniques/la-sacree-paire-de-melanie-geelkens-cher-pape-le-courage-appartient-a-ces-femmes-qui-osent-avorter/
(3) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/un-monde-nouveau/un-monde-nouveau-du-lundi-30-septembre-2024-8383407

dimanche 29 septembre 2024

Ceux qui prendront l'épée

Un tueur en série vient d'être assassiné. Hassan Nasrallah est mort dans l'explosion de son immeuble provoquée par l'armée israélienne. Il n'aura pas pu fêter, comme il s'apprêtait à le faire, le pogrom perpétré le 7 octobre 2023 par ses amis du Hamas. Il se réjouissait déjà des "festivités entourant le premier anniversaire du Déluge d’Al-Aqsa ". Il y a des hommes qui trouvent leur plaisir dans les actes les plus inhumains.
Quelques jours avant sa mort, l'hebdomadaire Franc-Tireur traçait son portrait (1).
"Visé par les opérations israéliennes, le chef et guide religieux du Hezbollah ne se contente pas de transformer le Liban en colonie de l’Iran, de commander des attentats ou d’abreuver le nord d’Israël de roquettes, il a toujours voulu l’escalade…" Et de rappeler qu' "il ne doit sa carrière de chef fanatique qu’à l’Iran et à son goût pour la violence armée". En 1982 - il a alors 22 ans - il participe à la création du Hezbollah, le « Parti de Dieu », inféodé à l’Iran. "L’année suivante, le parti signe son entrée sur scène avec deux attentats-suicides contre des forces militaires américaines (241 victimes) et françaises (58 victimes). Sa notoriété décolle avec les prises d’otages, parmi lesquels plusieurs Français." À 32 ans, le voilà nommé secrétaire général du Hezbollah. Il se donne deux missions : "expulser Israël du Liban (Tsahal y était entré en 1982 pour en déloger les combattants de Yasser Arafat) et détruire l’État hébreu. En secret, il nourrit une troisième ambition : étendre sa toile sur le Liban pour le transformer en province de l’Iran." En 1990, à la fin de la guerre, le Hezbollah refuse de déposer les armes, contrairement aux autres milices. C'est que cet antisémite et négationniste veut en finir avec Israël. 
Au Liban, "la liste de ses victimes est longue, du Premier ministre libanais Rafic Hariri (et ceux qui enquêtaient autour de cet assassinat) à l’intellectuel chiite Lokman Slim, en passant par des juges, des journalistes, des députés ou même de simples quidams risquant de mettre des bâtons, voire de simples brindilles, dans ses roues". Sous son égide, le Hezbollah ne fait pas de quartier. Il faut dire que l’assassinat de Rafic Hariri a failli le faire vaciller. En 2006, après le départ un an auparavant du Liban des troupes syriennes qui le protégeaient, il déclenche une guerre contre Israël. "En trente-trois jours, le Liban est détruit, mais Nasrallah clame la « victoire divine ». Le voilà, enfin, maître du pays." Le Hezbollah, affirme encore Franc-Tireur, était devenu l’organisation « narco-islamiste » la mieux dotée au monde : près de 1 milliard de dollars par an grâce au trafic de drogue. Le Hezbollah de Nasrallah a, avec l'aide de la Russie de Poutine, sauvé le dictateur Bachar al-Assad, au prix de massacres et de crimes contre l’humanité. Mais qu'importait pour lui l'humanité ?

Voilà l'homme dont la mort est aujourd'hui pleurée par certains Libanais et fêtée par d'autres. Cet assassinat mettra-t-il fin à la guerre que se livrent Israël et le Liban ? On aimerait le croire, mais on reste (très) sceptique. "Cette guerre nous met face à une équation impossible", écrivait le 22 septembre (avant sa mort donc) le quotidien libanais L'Orient-Le Jour (2) qui affirmait alors qu'on ne peut oublier ce qu'est le Hezbollah, qu'on ne peut pas le confondre, comme le fait le gouvernement israélien, avec le Liban, qui rappelait que c'est ce même Hezbollah qui a ouvert un font de soutien à Gaza dès le 8 octobre en prenant le Liban en otage "des calculs de l'axe iranien". On ne peut, écrivait encore L'Orient-Le Jour fermer les yeux sur tous les coups de force du Hezbollah, sur toutes les fois où Nasrallah a menacé de déclencher une guerre civile, sur tous les assassinats dans lesquels il est accusé - "non sans raison" - d'avoir joué un rôle majeur, sur son implication probable dans l'importation et le stockage du nitrate d'ammonium qui a explosé dans le port de Beyrouth en août 2020 (235 morts, 6.500 blessés, 300.000 sans abri). "On ne peut pas non plus oublier que le sort des civils était le cadet de ses soucis quand il commettait les pires crimes de guerre pour permettre à son allié syrien de survivre."
"Mais en face, c'est Israël. Israël qui a détruit Gaza, qui a tué des Palestiniens par dizaines de milliers, qui occupe et met à feu la Cisjordanie et qui promet le même sort au Liban. On peut vouer le Hezbollah aux gémonies, ce sont bien des Libanais, quelle que soit leur communauté, qui sont et vont être tués par l'armée israélienne. C'est bien le Liban qui sera détruit si le Hezbollah est défait."
Le quotidien estime qu'il fallait dès le départ s'opposer à un front de soutien au Hamas, "qui ne sert ni les intérêts du Liban, ni même celui des Palestiniens", mais qu'il fallait le faire "dans une logique d'ouverture et de compréhension de ce qui se passe dans la région", "penser collectivement au rôle que le Liban, et non le Hezbollah, devait jouer dans cette séquence". Il appelle les responsables politiques libanais (y en a-t-il encore dans cet Etat qui n'en est plus qu'une ombre ?) à sortir de leur rôle passif en appelant le Hezbollah à mettre fin à cette guerre sans chercher à l'humilier. Tout faire pour prévenir le pire. En est-il encore temps ?

(1) Joseph Khoury et Michaël Prazan, "Demi-mollah", Franc-Tireur, 25.9.2024.
(2) Anthony Samrani, "Est-il déjà trop tard ?", L'Orient-Le Jour , 22.9.2024, in Le Courrier international, 26.9.2024.
A écouter et lire à propos de l'attaque aux bipeurs et des crimes commis par le Hezbollah, le dernier billet de Sophia Aram : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-du-lundi-23-septembre-2024-2438552
Post-scriptum : à lire dans Le Monde Nasrallah, adulé et haï :
https://www.lemonde.fr/guerre-au-proche-orient/article/2024/09/30/dans-le-monde-arabe-des-reactions-a-fronts-renverses-qui-refletent-la-double-dimension-du-hezbollah_6339243_6325529.html


vendredi 27 septembre 2024

Tristes sires

Qui a déjà vu rire Xi Jin Ping, Poutine, el Assad ou Trump ? Parfois ils se forcent à un rictus qui pourrait être une tentative de sourire. Mais guère plus. Il faut se méfier des gens qui ne rient pas (à l'exception de Buster Keaton). L'absence de sens de l'humour ne trompe pas. 
Pour Henri Bergson, le rire est "du mécanique plaqué sur du vivant" et est nécessairement humain (1). Il faut donc être humain et être sensible à la vie pour rire. Un homme puissant est sérieux, il ne rit jamais, il laisse cela à la vulgate. Trump raille le grand rire de Kamala Harris. Il est convaincu que la morgue qu'il affiche en permanence lui donne un air responsable et décidé, alors qu'il apparaît juste prétentieux (et stupide). Poutine, lui, aime montrer à tout moment une attitude glaciale, pour maintenir les autres au loin.
Savoir rire, c'est savoir prendre une distance par rapport à soi-même ou à une situation. Mais ces hommes brutaux, tellement sûrs d'eux-mêmes, n'ont pas besoin de distance, ils se maîtrisent autant qu'ils maîtrisent les autres. Ils se mettraient en danger si on les voyait rire. Ils n'en sont que plus risibles. Tristement risibles.

(1) cité par Jos Houben et Christophe Schæffer dans "Le chien de Bergson - Dialogue autour de l'art du rire" (Premier Parallèle, 2022.

dimanche 22 septembre 2024

Triste gauche

Au départ, il y a eu le caprice et la bêtise de cet enfant gâté de président qui a cassé son jouet en prononçant la dissolution de l'Assemblée nationale avec tous les risques que cette décision comportait.
A l'arrivée, il y a un gouvernement plus à droite avec notamment un Retailleau, incarnation de la droite catholique conservatrice, au Ministère de l'Intérieur. Une très mauvais nouvelle pour les migrants. La gauche s'en étrangle. Mais la gauche se soucie plus de sa pureté que du sort des migrants. Ses cris d'orfraie résonnent dans le vide de sa stratégie. Si tant est qu'il y en ait une. Si elle avait eu un peu de courage, un ou une des siens aurait pu occuper le Ministère de l'Intérieur et mener une autre politique d'accueil. Mais pour cela, il eût fallu discuter, négocier, composer, ce que cette gauche refuse de faire. A vouloir rester totalement à gauche, elle favorise une politique de droite. Pour qui roule-t-elle ? Pour elle-même. Pas pour celles et ceux qu'elle prétend défendre. Elle s'est rendue inaudible.