dimanche 4 septembre 2022

Belles rencontres

C'est une rencontre touchante (dans tous les sens du terme) entre les journalistes du Papotin et leur invité, une personnalité du monde culturel. C'est une émission mensuelle de France 2, diffusée un samedi à 20h30 : Les Rencontres du Papotin. Les journalistes du Papotin sont tous atteints de troubles autistiques, certaines de leurs questions sont préparées, d'autres pas. Elles sont toutes claires et sincères, sans agressivité, sans piège et sans arrière-pensée.
Premier invité hier, le comédien Gilles Lellouche est entré avec beaucoup de sincérité dans un dialogue avec ces journalistes souvent surprenants par leur spontanéité. Cette rencontre, résumée en une émission de trente minutes, déborde d'émotion, d'humour et d'humanité.

Le journal Le Papotin existe depuis trente-trois ans et est rédigé par des patients  d'institutions parisiennes. Il publie des articles, des reportages, des interviews, des photos, et des dessins tous réalisés par cette équipe de journalistes hors-normes.

Emission à voir ici :  https://www.france.tv/france-2/les-rencontres-du-papotin/3839902-gilles-lellouche-sans-filtre.html
A lire : https://www.huffingtonpost.fr/life/article/dans-les-rencontres-du-papotin-une-redaction-de-journalistes-autistes-mene-des-interviews-de-celebrites_207121.html
https://www.telerama.fr/ecrans/les-rencontres-du-papotin-les-journalistes-autistes-prennent-l-antenne-sur-france-2-7011884.php

samedi 3 septembre 2022

Animal aveugle

Comment évolue l'Homme ? Mal. Il est incapable de tirer un bilan de sa lamentable expérience.
L'isolement auquel l'avait contraint un virus qu'il n'avait pas imaginé l'a amené à jurer qu'il allait changer de cap. Mais il a la mémoire aussi courte que sa capacité de changement.
L'été fut brûlant à plus d'un titre à cause du réchauffement climatique, mais dès que baisse le prix des carburants il se précipite dans les stations-service pour faire le plein de sa voiture. C'est que l'urgence pour lui, c'est de faire ses courses dans des zones commerciales gigantesques bâties loin des lieux d'habitation. L'homme est un animal aveugle et obstiné qui fonce tout droit, incapable de modifier sa trajectoire. Il se jette dans le gouffre parce que celui-ci est sur sa route.
Ici, il déboise des milliers d'hectares de forêts pour nourrir des animaux qu'il mange ensuite avec excès. Là, il bétonne à tout va des autoroutes et des pistes d'aéroports parce qu'il doit toujours être ailleurs, sans souci pour les terres où il vit et va.
Ailleurs, l'homme fait la guerre à ceux qui ne sont pas comme lui parce qu'ils devraient être comme lui. Cet homme-là est le pire de tous. Celui qui se range du côté de la destruction de l'humanité, de la faune, de la flore, de l'environnement, pour sa propre vanité. Cet homme-là est un fou furieux qui fait exploser les budgets militaires à travers la planète (1) et manie la faux sans discernement ni état d'âme.

Ici nous avons encore des jardins, des petits vergers, d'étroites vallées, des collines pauvres. Cette pauvreté nous sauve. Plus loin, dans les vastes plaines riches, les hommes plantent des lingots d'or, qu'ils arrosent de poisons avec des hélicoptères et de monstrueux insectes aux ailes de fer. Ils enferment dans des cages pas plus larges qu'une page de mon cahier, de la naissance à la mort, des peuples de lapins, ils passent au broyeur des milliards de poussins mâles. De longues files de veaux attendent en pleurant dans des couloirs de sang. Ils assassinent partout et on n'entend rien !...
Il faudrait oublier toutes ces terres chimiques, ces forêts en flammes, ces rivières mortes... Partout la main de l'homme, l'œuvre de l'homme. Comment oublier...
Je suis l'un de ces hommes. Je marche sur ces collines pauvres mais je suis l'un des leurs... Je me suis lentement écarté de leurs crimes. Ça ne changera rien aux jours terribles qui s'avancent...
(...)
Nous avons été les hôtes, ces derniers temps, d'un virus sorti de nulle part, il a fait plus de bruit que la chute de la Bastille. La mort a rôdé dans les rues, poussé des portes, escaladé à pas de loup des escaliers, s'est glissée sans bruit dans les maisons. Nous sommes comme ces animaux qui arrêtent leur course, dressent l'oreille, écoutent... Nous percevons les lointains galops des cataclysmes qui s'approchent. Nous sommes désormais une espèce anxieuse, aux aguets, fragile. Nous venons de comprendre que le merveilleux paquebot sur lequel nous voguons va bientôt être englouti et nous poursuivons, malgré tout, notre croisière vers l'abîme.
René Frégni, Minuit dans la ville des songes, Gallimard, 2022.

En attendant que l'humanité s'éclaire et se ravise, gardons nos forêts, respectons nos grands arbres. (...)  Quand la terre sera dévastée et mutilée, nos productions et nos idées seront à l'avenant des choses pauvres et laides qui frapperont nos yeux à toute heure. Les idées rétrécies réfléchissent sur les sentiments qui s'appauvrissent et se faussent. L'homme a besoin de l'Eden pour horizon. Je sais bien que beaucoup disent : "Après nous la fin du monde !" C'est le plus hideux et le plus funeste blasphème que l'homme puisse proférer. C'est la formule de sa démission d'homme, car c'est la rupture du lien qui unit les générations et qui les rend solidaires les unes des autres.
George Sand, Impressions et souvenirs, paru dans Le Temps, 13.11.1872 (in "Sand - Ecrits sur la nature - présentation par Patrick Scheyder, éd. Le Pommier, 2022)

(1) Lire à ce sujet le dossier du Courrier international de cette semaine : "Armement - La course folle".

jeudi 1 septembre 2022

Crime d'incompétence

Il a connu Vladimir Poutine qui fut son collègue au KGB. Sergueï Jirnov en dresse un portrait sans concession dans un livre : "L'Engrenage" que viennent de publier les éditions Albin Michel.
Il l'a notamment rencontré à l'Institut Andropov, l'école d'espionnage, mais Poutine, dit-il, en a été viré après un an, le KGB le jugeant trop dangereux.
Il le décrit (1) comme un homme n'ayant "aucune idéologie, ni le communisme, ni la démocratie", juste un homme vénal, devenu un oligarque, un milliardaire pendant les années de corruption : "la seule chose qu'il aime, c'est le fric et le pouvoir qui va avec".
Jirnov voit Poutine comme "un mec sans génie, mais terriblement machiavélique dans la gestion du pouvoir. Il a su organiser les guerres de palais pour mieux régner. C'est un type rusé comme le serait un chef de mafia venu des bas-fonds."
La guerre qu'il mène à l'Ukraine pourrait signer sa fin, selon Jirnov : "Cette guerre, c'est LA grande faute de sa vie. Il ne s'en relèvera pas. Le pays non plus sans doute, qui risque de basculer dans la guerre civile par la suite. Il a cru les bobards de son entourage, que son armée était forte, qu'il allait gagner la guerre en trois jours, que l'Occident ne bougerait pas, que les Ukrainiens l'accueilleraient avec des fleurs. Il s'est trompé sur toute la ligne. Maintenant, il se ment à lui-même pour ne pas perdre la face."

"Poutine peut théoriquement rester au pouvoir jusqu'à la prochaine décennie, écrit The Times (2), mais ce sera difficile si ses organes de propagande eux-mêmes n'arrivent pas à détourner l'attention de son incompétence et s'il n'a plus la haute main sur les agences de renseignements qui l'ont porté au pouvoir." De nombreux observateurs voient les services secrets derrière l'attentat à la voiture piégée qui a coûté la vie à Daria Douguina, la fille du propagandiste Alexandre Douguine. Celui qui, lors de l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, s'écriait : "Je pense que nous devons tuer, tuer, tuer des Ukrainiens, il n'y a rien d'autre à dire." Qui a provoqué l'explosion de cette voiture ? "On peine à voir ce que les Ukrainiens retireraient de l'élimination de Douguine ou de celle de sa fille, écrit encore The Times. En revanche, la Russie, elle, est secouée par de nombreuse luttes de pouvoir, et c'est de ce panier de crabes qu'a pu venir la tentative d'assassinat." L'hypothèse de l'auteur de l'article est que l'objectif de cet attentat pourrait être de mettre le président russe en difficulté, de radicaliser l'intervention russe en Ukraine et d'éviter que Poutine n'accepte une solution diplomatique.
Le politologue Jean-Yves Camus pense aussi  (3) que "l'hypothèse d'un règlement de compte interne aux cercles, idéologiquement plus divers qu'on ne pense, qui existent autour du Kremlin, qui ne les contrôle pas totalement, est assez probable."

Entre ceux qui exigent des victoires à tout prix et le contrôle définitif de l'est et du sud de l'Ukraine et ceux qui commencent à trouver totalement excessif le coût humain de cette guerre qui ne peut dire son nomVladimir Poutine occupe aujourd'hui encore une position stable, mais pour combien de temps encore ?

(1) "Vladimir Poutine s'est trompé sur toute la ligne", propos recueillis par Pascal Landré, La Nouvelle République, 25.8.2022.
(2) "Russie. L'heure des purges ?", The Times, 22.8.2022, in Le Courrier international, 25.8.2022.
(3) Jean-Yves Camus, "Voiture piégée et théories fumeuses", Charlie Hebdo, 31.8.2022.

mardi 30 août 2022

Un homme sans concession

Finalement, je suis d'accord avec Jean-Attila Mélenchon : « Ça va être la bataille générale, il n’y a pas d’arrangement possible avec nous, ni arrangement ni concession », a-t-il déclaré le 26 août, à Valence lors des journées d’été de La France insoumise.
C'est ce que je dis depuis toujours à ma compagne, à mes enfants, à mes amis : on ne discute pas avec moi. Mais aujourd'hui, il n'y a plus que mon chien pour m'écouter. Parfois, il ouvre un œil quand je lui parle.

lundi 29 août 2022

L'ivresse du voyage

Enfin ! Enfin, les gouvernements commencent à envisager des politiques de sobriété énergétique! Depuis le temps que les scientifiques, les naturalistes et les écologistes les y convient. 
Dans le même temps, les Américains lancent, aujourd'hui, leur mission Artemis-1. Son objectif : tester tous les systèmes nécessaires à un aller-retour Terre-Lune, avant les vols habités prévus en 2024 et 2025. Et au-delà organiser des voyages vers Mars. On se le demande : de tels voyages sont-ils compatibles avec une politique de sobriété énergétique ? On a des doutes.

Post-scriptum : Je n'y suis pour rien, mais ça me réjouit :
https://www.lalibre.be/planete/sciences-espace/2022/08/29/retour-sur-la-lune-suivez-en-direct-des-14h30-le-decollage-de-la-fusee-la-plus-puissante-au-monde-video-ZHN3IVHH6FCQPB76GJ25KLCM2M/

jeudi 25 août 2022

Un chasseur sachant ne pas chasser

Rien ne peut arrêter le chasseur. Surtout pas la souffrance animale, ni même l'hécatombe dont est victime la faune sauvage du fait des incendies, des canicules, de la sécheresse, des inondations, de la baisse de la biodiversité. On a tous vu, dans des reportages télé, ces sangliers aux pattes brûlées, ces chevreuils fuyant le feu, ces cadavres d'animaux carbonisés. Tous, sauf les chasseurs qui ne voient que le bout de leur fusil.
Ainsi Régis Hargues, directeur de la fédération des chasseurs des Landes (où le 12 août 7.400 hectares déjà avaient brûlés) : "Il n'y a pas eu de mortalité. Il n'y a pas eu de déplacement massif des animaux. Si on voit des signes de détresse des populations, on reculera l'ouverture." (1) Il tombe sous le sens du commun des mortels qu'il faudrait interdire toute chasse cette année au moins. Mais les chasseurs ne sont pas le commun des mortels, mais le commun des obstinés qui détruiront jusqu'au dernier des vers de terre, avant de se plaindre qu'ils n'ont plus rien à se mettre sous le canon.
Marc Giraud, écrivain et porte-parole de l'Association pour la protection des animaux sauvages, est d'un tout autre avis : "Les victimes les plus visibles sont les poissons, privés de leur milieu de vie, agonisant par milliers dans l'eau brûlante, séchés sur la boue fissurée. Avec eux trépassent les grenouilles, les insectes et tant d'autres misérables bestioles sur lesquelles personne ne semble se pencher, mais qui sont les bases de toute chaîne de vie. Même phénomène avec les animaux terrestres : seuls les plus gros arrivent à toucher nos consciences, une image de faon ou de sanglier sauvés des flammes nous cache l'hécatombe silencieuse de nos forêts en cendre. Même les oiseaux ne peuvent échapper aux incendies géants et aux gaz toxiques." (2)
Même sans incendie, le manque d'humidité tue la microfaune, les vers, les insectes qui nourrissent les autres espèces. Et les survivants sont plus vulnérables que jamais.
C'est toute la chaîne alimentaire de la vie sauvage qui est gravement perturbée. Mais le chasseur, ce grand écologiste, ne veut rien voir. 
Laisser tirer des chasseurs aveugles, c'est accélérer l'hécatombe.

Oui, l'homme est responsable et rendra compte un jour (...)
Ce gai chasseur, armant son fusil ou son piège
Confine à l'assassin et touche au sacrilège.
Victor Hugo, "Le droit de l'animal".

(1) Charlie Hebdo, 24.8.2022.
(2) Luce Lapin, "Ni chasse, ni pêche !", Charlie Hebdo, 24.8.2022.
 A lire : https://www.aspas-nature.org/la-faune-a-besoin-deau-pas-de-fusils

mercredi 24 août 2022

Indignation sourde

L'indignation est-elle compatible avec la réflexion ? Nous voilà dans un temps où il faut s'indigner. De tout et de rien. De l'inaction comme de l'action. Beaucoup d'indignés tempêtent à tort et à travers, hurlant sans réfléchir. 
En Finlande, on trouve scandaleux de voir - via des images d'une fête privée qui n'avaient évidemment pas vocation à être diffusées publiquement - la première ministre danser.
La dernière polémique (à cette heure) en France concerne l'organisation d'activités de type Koh-Lanta à la prison de Fresnes. Le 27 juillet dernier, durant une demi-journée, trois équipes de dix membres chacune se sont affrontées amicalement : des détenus, des surveillants pénitentiaires et des jeunes de la commune de Fresnes. Elle se sont rencontrées dans des épreuves ludiques et sportives : quiz, tir à la corde au-dessus d’une piscine, karting. C'est grave, a tonné l'extrême droite, dont l'indignation a été reprise par une partie de la presse et tous les comptoirs de bistrots. 

Des détenus s'amusent comme une vulgaire première ministre finlandaise, voilà ce qui met hors d'eux les gens comme il faut. Les détenus devraient rester enfermés à ne rien faire, le temps de leur peine, voilà ce que pensent sans réfléchir les gens bien. Le Ministre de la Justice jure ses grands dieux qu'il n'a pas été informé des projets de la prison. Mais pourquoi devrait-il l'être, alors que des activités sportives et culturelles sont organisées très régulièrement, comme le prévoit la loi, dans les 187 centres pénitentiaires du pays (1) ? La sélection des détenus s'est faite dans les règles : "le comportement en détention et l’investissement dans une formation ou un travail sont pris en compte dans l’évaluation avant de pouvoir bénéficier d’une telle carotte, y compris pour des personnes incarcérées pour un crime" (2).
Eric Dupond-Moretti a cependant réaffirmé l’importance qu’il accordait aux activités en détention, que ce soit un travail, une formation ou une activité sportive ou culturelle. La prison, c’est « la sanction et la réinsertion », a-t-il martelé, tout en estimant - donnant raison à l'extrême droite - que le karting devrait être exclu des ces activités, sans qu'on comprenne pourquoi le ministre exclut celle-là plutôt qu'une autre.
De plus, le financement de ces activités n'a pas été "payé par le contribuable" mais a été intégralement pris en charge par l’association Unitess qui organise régulièrement des compétitions et des animations entre jeunes de cités et policiers pour récréer du lien.

Le président de l’Observatoire international des prisons, Matthieu Quinquis, estime cette polémique "choquante" et symptomatique des fantasmes que la société plaque sur les conditions de vie des personnes détenues (3).  "Le scandale , dit-il, ne doit pas venir de cette activité mais plutôt du quotidien des personnes détenues et des conditions de détention qui leur sont imposées chaque jour, dans de très nombreux établissements pénitentiaires, qui sont parfaitement connus et documentés et que le ministère de la Justice ne peut ignorer. La France est régulièrement condamnée par les juridictions françaises et européennes. Donc je suis scandalisé de voir que le garde des Sceaux préfère consacrer sa rentrée politique à cette polémique plutôt qu’à enfin mettre en œuvre les réformes qui s’imposent pour que les droits des détenus soient respectés." Il dénonce ces élus pour qui la prison doit se contenter d'enfermer  des condamnés comme s'ils devaient payer leur peine sans être préparés à une réinsertion et qui aiment présenter les centres de détention comme des centres de vacances. "Le quotidien des personnes détenues, c’est beaucoup d’attente et d’ennui, peu d’accès aux formations, peu d’accès au travail, peu d’accès aux activités socioculturelles. C’est beaucoup de temps vide. Et donc chaque fois qu’on peut le remplir pour projeter les détenus vers l’extérieur, il faut en saisir l’occasion."
Ceux qui ont créé cette polémique considèreront toujours que la prison ou même la peine de mort n’est pas suffisante. "C’est un refus de toute réflexion raisonnée sur ce que doit être la justice, ce que doit être une sanction, l’exécution d’une peine et la réintégration dans une société. Aujourd’hui, les politiques qui ont créé cette polémique s’appuient sur la peine que peuvent ressentir les victimes en voyant ces images. C’est de l’instrumentalisation pure et simple. C’est extrêmement regrettable car cela ne sert ni les intérêts des victimes ni des personnes détenues. Ni l’intérêt de la société." (...)  "Il faut que la société admette que toute personne qui entre en prison a vocation un jour à en sortir. Et qu’elle se pose la question de savoir dans quelles conditions elle doit sortir. Tout doit être mis en œuvre pendant la période d’exécution de peine, pendant l’incarcération, pour que l’on puisse tirer le meilleur de chacun et que les sortants de prison puissent aller vers des projets sérieux et crédibles de réinsertion."

Il faudrait pour cela que les indignés réfléchissent. Ce qu'empêchent leurs hurlements.

(1) C'est d'ailleurs pour cela qu'existent les Spip, les services pénitentiaires d'insertion et de probation.
(2) https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/08/24/eric-dupond-moretti-rend-publique-l-enquete-sur-l-affaire-du-karting-a-la-prison-de-fresnes_6138815_3224.html
(3) https://www.huffingtonpost.fr/life/article/karting-a-la-prison-de-fresnes-on-surfe-sur-des-images-d-epinal-qui-n-ont-jamais-existe_206829.html

mardi 16 août 2022

Comment dit-on hypocrisie en persan ?

L'Etat iranien a la mémoire qui flanche. Il n'a rien à voir, affirme-t-il, avec l'agression au couteau dont a été victime Salman Rushdie. « Dans cette attaque, seuls Salman Rushdie et ses partisans mériteraient d’être blâmés et même condamnés », a affirmé le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères (1). On est peu de choses en Iran. Voilà ce brave ayatollah Khomeini tombé dans les oubliettes de l'histoire. Le si sympathique « chef spirituel suprême » de l'Iran de 1979 à 1989 avait, peu avant sa mort, appelé, via une fatwa, à tuer l'écrivain Salman Rushdie accusé de blasphème contre le prophète Mahomet dans son roman "Les Versets sataniques".

"Aussi paradoxal que cela paraisse, écrit l’écrivain franco-turc Nedim Gürsel (2), (lui-même poursuivi pour blasphème), ce roman, qui a fait couler beaucoup d’encre et pas mal de sang, dont celui de son auteur (...), n’est pas à proprement parler un roman sur Mahomet, ni sur l’islam. Le Prophète est certes l’un de ses personnages sous le nom de Mahound, mais le récit a plusieurs axes, une trame complexe et une forme narrative que l’on peut qualifier de postmoderne. Voire de comédie burlesque." Mais, on le sait, les religieux raides n'ont aucun sens de l'humour pas plus que de la création. "Il n'y a pas de création sans liberté, affirme Nedim Gürsel. Au nom de celle-ci et en tant que romancier, et notamment en tant qu’auteur des Filles d’Allah, qui a été poursuivi en justice pour blasphème et soutenu par Rushdie, je défendrai le recours à la fiction pour parler notamment du Prophète de l’islam sans me soucier du fait que le considérer comme un personnage de roman le désacraliserait." (...) "Il faut admettre qu’un romancier, en puisant dans les récits historiques ou religieux, a le droit de créer des personnages, y compris des prophètes pour en faire des protagonistes d’une parodie, voire d’une farce burlesque. C’est ce qu’a fait Salman Rushdie et rien d’autre." 

Le crime dont a été victime Salman Rushdie trente-trois ans après le lancement de la fatwa appelant à son assassinat a ravivé l'intérêt pour son roman auprès de personnes qui n'en avaient jamais entendu parler. Les ventes sont en hausse (3). Son agresseur et l'Etat iranien auront aidé à faire découvrir cette œuvre qu'ils veulent interdire.

"Et maintenant, Mahound arrive en triomphateur ; et, en fin de compte, je vais perdre la vie. Maintenant son pouvoir est devenu trop grand pour que je puisse le défaire."
Baal lui demanda : "Pourquoi es-tu si sûr qu'il va te tuer ?"
Salman le Persan répondit : "C'est sa Parole contre la mienne."
(Salman Rushdie, "Les Versets sataniques", Pocket Plon 1999, p. 479)


(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/14/les-versets-sataniques-qui-ont-fait-couler-beaucoup-d-encre-et-pas-mal-de-sang-ne-sont-pas-a-proprement-parler-un-roman-sur-mahomet-ni-sur-l-islam_6138036_3232.html
(3) https://www.lalibre.be/culture/livres-bd/2022/08/13/les-ventes-des-versets-sataniques-en-hausse-apres-lattaque-contre-salman-rushdie-FRNHEXHRXBA6LHFCWCH4QCTJAU/

dimanche 14 août 2022

Rushdie et les sombres crapules

Il n'y a pas d'âge pour être un sombre salaud. C'est à quatre-vingt-sept ans que Khomeiny a proféré une fatwa contre Salman Rushdie appelant à le tuer. Et c'est, trente-trois ans plus tard, un autre sombre crétin de vingt-quatre ans qui l'a exécutée en poignardant l'écrivain (heureusement sans réussir à lui ôter la vie) . Le jeune agresseur n'a sans doute jamais lu Les Versets sataniques, à peine en a-t-il entendu parler. Sans doute lui a-t-il suffi de savoir que ce livre est prétendument islamophobe pour se transformer en assassin de la liberté d'expression et de création.

"Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l'islamophobie", écrit Salman Rushdie dans sa remarquable autobiographie Joseph Anton (1). "Critiquer la violence militante de cette religion dans son incarnation contemporaine était considéré comme du fanatisme. Une personne phobique avait des positions extrêmes et irrationnelles, c'était donc elle qui était fautive et non pas le système religieux qui revendiquait plus d'un milliard d'adeptes à travers le monde. (...) Une religion n'était pas une race. C'était une idée, et les idées résistaient (ou s'effondraient) parce qu'elles étaient assez fortes (ou trop faibles) pour supporter la critique, non parce qu'elles en étaient protégées. Les idées fortes accueillaient volontiers les opinions contraires."

Pour expliquer l'agression de Salman Rushdie, le journal iranien Javan évoque aujourd'hui, (2) de manière totalement incompréhensible, comme si Khomeiny n'avait jamais appelé au meurtre, l'hypothèse d'un complot ourdi par les Américains : "Un autre scénario, c'est que les Etats-Unis veulent probablement propager l'islamophobie dans le monde". Alors que l'islamophobie si elle existe se nourrit des actes violents de tous ces fous furieux de Dieu. Une fois encore - air connu, on tente de faire passer l'agresseur pour la victime.
"Les manifestations, les mots de haine, les agressions sous couvert de défense, les menaces de ceux qui se prétendent menacés, le couteau affirmant qu'on cherche à le poignarder, le poing accusant le menton de l'avoir attaqué, tout cela devint familier, la grande hypocrisie malveillante de l'époque, a écrit Salman Rushdie (3). Même le prêcheur sorti de nulle part n'étonnait plus personne. De tels saints hommes bien peu saints surgissent tout le temps, issus d'une sorte de parthénogénèse pathologique, un bizarre tour de passe-passe qui transforme des nullités en sommités."

"Lorsqu'elle est combinée avec l'armement moderne, écrit encore Salman Rushdie, la religion, cette forme médiévale de déraison, devient une véritable menace pour nos libertés. Ce totalitarisme religieux a causé une mutation meurtrière dans le cœur de l'islam et nous en voyons les tragiques conséquences à Paris aujourd'hui. (note : après le massacre barbare de l'équipe de Charlie Hebdo) Les religions, comme toutes les autres idées, doivent faire l'objet de critique, de satire et, oui, méritent que nous leur manquions de respect sans avoir peur. (4)"

Pour tous les dangereux obscurantistes qui tuent celles et ceux qui ne pensent pas comme eux - et en particulier pour l'agresseur de Salman Rushdie assez lâche pour ne pas assumer son acte -, cet extrait des "Versets sataniques" de Salman Rushdie. Et qu'ils se grattent où ça les démange !
Parmi les palmiers de l'oasis, Gibreel apparut au Prophète et se retrouva en train de débiter des règles, des règles, des règles, jusqu'à ce que les fidèles puissent à peine supporter l'idée d'une autre révélation, dit Salman, des règles sur la moindre chose, si un homme pète, il doit se tourner vers le vent, une règle sur la main à utiliser pour se nettoyer le derrière. Comme si aucun aspect de l'existence humaine n'était laissé sans règlement, libre. La révélation - la "récitation" - indiquait aux fidèles la quantité de nourriture à manger, la profondeur du sommeil, et les positions sexuelles qui avaient reçu l'autorisation divine, et ils apprirent ainsi que la sodomie et la position du missionnaire étaient approuvées par l'Archange, tandis que la loi interdisait toutes les positions où la femme était au-dessus. Gibreel dressa en plus la liste des sujets de conversation permis et interdits, et indiqua les parties du corps qu'on ne pouvait pas gratter quelle que soit la démangeaison.

(1) Plon, 2012, p. 400.
(2) https://www.lalibre.be/international/amerique/2022/08/14/lattaque-contre-rushdie-est-un-complot-des-etats-unis-pour-propager-lislamophobie-dans-le-monde-selon-un-journal-iranien-GBUXADWPJJFK3K6EQRK5SSZALQ/
(3) Salman Rushdie, "Deux ans, huit mois et vingt-huit jours", traduction Gérard Meudal, Actes Sud, 2016.
(4) publié sur le site de l'English PEN, association d'écrivains qui défend la liberté d'expression, in Le Courrier international, 15 janvier 2015.
A lire :
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/14/ce-qu-incarne-salman-rushdie-c-est-la-liberte-d-expression-face-a-l-islamisme-et-aux-fondamentalismes-et-il-l-a-payee-a-plusieurs-titres_6138000_3232.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/13/attaque-contre-salman-rushdie-faire-front-contre-l-obscurantisme_6137951_3232.html
https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/de-charlie-hebdo-a-salman-rushdie-de-la-kalachnikov-au-poignard

mercredi 10 août 2022

Dumont le visionnaire

A l'époque, tout le monde ou presque s'est moqué de lui. De quelles bêtises venait nous parler ce clown sinistre ? Quelle mauvaise comédie venait-il jouer dans la campagne électorale de l'élection présidentielle française de 1974 ? L'agronome René Dumont avait vu clair, bien avant tout le monde, mais on ne voulait voir en lui qu'un prophète de malheur. Son message, à l'époque, sa dénonciation du pillage du tiers-monde, de la surconsommation, de la pollution, de la destruction de l'environnement, personne ne voulait les entendre. Nous voulions continuer à nous amuser, à voyager, à consommer, à dépenser sans trop compter. "Nous allons bientôt manquer d'eau", affirmait-il (1), sous les sarcasmes. Près de cinquante ans après, qui peut encore rire de René Dumont ? Le fantaisiste est devenu le sage et le rigolard est grotesque.

(1) https://www.youtube.com/watch?v=nMRFKNu0f30
https://www.youtube.com/watch?v=1_weZ8284-0