samedi 6 février 2016

Enfumage sarkozyste

C'est un vrai champion. De la défense des causes indéfendables et des comparaisons idiotes. Il vient encore d'en faire la démonstration. L'ancien président est prêt à tout pour le redevenir. Le voilà qui dénonce les paquets de cigarettes neutres. A partir du mois de mai, en France, les paquets de cigarettes n'afficheront plus de marque, mais des messages de mise en garde sur les effets mortels du tabac. Selon celui pour qui toute décison de l'actuel gouvernement est par principe mauvaise parce qu'il ne l'a pas prise, il s'agit d'une attitude intégriste. Demain, dit Nicolas Sarkozy, nous aurons les bouteilles de vin neutres, les fromages neutres. On ignorait que les fromages tuent. Mais peut-être est-ce lui qui ne sait pas que le tabac fait chaque année 73.000 morts en France (20.000 en Belgique, y compris les "fumeurs passifs"). Cet homme est mal informé.
Les présentateurs du "Magazine de la Santé" sur France 5, furieux, ont dénoncé "l'irresponsabilité des propos tenus par Nicolas Sarkozy" et lui ont proposé un clip de campagne sur mesure (1).
Si l'ancien président veut, à tout prix (c'est le cas de le dire) apparaître comme un ultra-libéral, il pourrait aussi proposer de supprimer les radars le long des routes et les limitations de vitesse et autoriser la vente libre d'armes. A moins qu'il ne se souvienne qu'il est opposé à toute loi sur l'euthanasie au nom "du respect de la vie". (2) Mais, visiblement, il a aujourd'hui plus de respect pour les voix des buralistes que pour la vie. 

(1) http://www.lalibre.be/light/insolite/vive-le-tabac-vive-la-france-quand-michel-cymes-demonte-sarkozy-video-56b4db293570b1fc10f31157
(2) http://archive.francesoir.fr/actualite/politique/sarkozy-s-oppose-a-hollande-sur-l-euthanasie-182450.html

mercredi 3 février 2016

Un éléphant, ça trumpe énormément

Il pourrait s'appeler Marin Le Paon. C'est le cousin américain de la fille à papa. "Il déclenche en général les applaudissements les plus nourris lorsqu'il tape sur les démocrates, l'establishment républicain, les médias, les grandes entreprises avides de profit ou toute autre institution qui se moque des gens ordinaires, écrit Jenna Johnson dans le Washington Post (1). Il provoque des standing ovations lorsqu'il promet de rapatrier les emplois industriels et d'édifier un mur à la frontière avec le Mexique afin d'empêcher drogues, terroristes et immigrants illégaux d'entrer sur le territoire américain." Contrairement à l'héritière du père Le Pen, il n'hésite pas à exprimer ouvertement son racisme, mais, pour le reste, c'est le même discours simpliste et brutal.
Peter Wehner, ancien collaborateur de Ronald Reagan et des Bush, père et fils, annonce (2) qu'il ne votera jamais pour Donald Trump. Il dénonce "son ignorance sur des questions élémentaires d'intérêt national", son absence de "désir de s'informer sur la plupart de ces sujets, et encore moins de les maîtriser. Aucun autre candidat à la présidence n'a été aussi dédaigneux de la connaissance, indifférent aux faits, insensible à sa propre ignorance." L'homme, dit-il, est fantasque, incohérent et sans scrupule. Il a un côté vulgaire et cruel." Il dénonce son narcissisme, son "mélange détonant d'ignorance, d'instabilité émotionnelle, de démagogie, d'égocentrisme et d'esprit rancunier".
Le portrait déjà bien chargé n'est pas complet: Trump est aussi mauvais joueur. Il n'admet pas avoir perdu le premier round des caucus dans l'Iowa. Il accuse de tricherie Ted Cruz (3), qui l'a emporté.
Le fou de lui-même a en effet été dépassé par le fou de Dieu. L'ultraconservateur Cruz appelle ses supporters à prier chaque jour jusqu'aux élections pour qu'il l'emporte. Ne ferait-il pas assez confiance à Dieu pour qu'il faille le prier ? Cet homme doute de Dieu visiblement. Qu'on se le dise. Depuis les Etats-Unis, des amis me disent que Cruz est le genre de personnage qui n'hésite pas à marcher sur sa grand-mère pour arriver au pouvoir. Bref, un homme avec foi sans loi que l'ancien candidat républicain John Mc Cain a qualifié de "dingue" (4). Il s'est fait détester de tous ses collègues sénateurs par un obstructionnisme systématique. D'ailleurs, c'est ce qui le caractérise: il est contre tout. Contre Obamacare (le système de santé), contre l'avortement, contre le mariage homo, contre l'Etat fédéral, contre les impôts, contre l'immigration, contre l'écologie (il se range évidemment parmi les derniers climato-secptiques). La seule chose qu'il défende, c'est la possession d'armes. Pour ce faire, il s'est d'ailleurs fait filmer en train de faire cuire des tranches de bacon sur le canon de son fusil. Une vraie tête de lard.
Les primaires américaines du côté du parti de l'éléphant, celui des Républicains, reste(ro)nt une énigme. On se pince, on a du mal à y croire, on ne parvient pas à comprendre comment elles peuvent à ce point se transformer en combat de coqs stupides et teigneux.  
Je dis ça, je ne dis rien, mais si j'étais Nicolas Sarkozy, je m'empresserais de débaptiser mon parti. 

(1) "Le candidat des laissés-pour-compte", 8 janvier 2016,
in Le Courrier international, 28 janvier 2016.
(2)"Pourquoi je ne voterai jamais pour lui", The New York Times, 14 janvier 2016,
in Le Courrier international, 28 janvier 2016.
(3) http://www.lalibre.be/actu/international/trump-accuse-cruz-de-fraude-et-veut-un-nouveau-vote-dans-l-iowa-56b225533570fdebf5b1903f
(4) http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/02/02/primaires-republicaines-ted-cruz-la-voix-conservatrice_4857637_829254.html

lundi 1 février 2016

Ce qu'on entend comme bêtises

Arno était l'invité de Laurent Ruquier dans son émission de samedi soir (1). Il est amené à expliquer qu'il n'a jamais voulu avoir ni voiture, ni permis de conduire. Eric-Emmanuel Schmitt, lui aussi invité, signale - sans être contredit par quiconque - que "en Belgique, jusqu'en 2002, il suffisait d'acheter une voiture pour recevoir le permis de conduire. C'est vrai." Sauf que c'est entièrement faux. Le permis de conduire y est obligatoire depuis 1965. A cette époque, il a été donné à qui le demandait. Mais ensuite son attribution a nécessité la réussite d'un examen théorique. Personnellement, je l'ai passé en 1971. C'est en 1977 qu'un examen pratique a été ajouté à l'examen théorique. Eric-Emmannuel Schmitt se trompe donc juste de cinquante ans.
Que fait-on dans ces émissions bavardes? On cause. Les invités et les chroniqueurs sont là pour causer. Ce qu'ils font. Quitte à dire n'importe quoi.

(1) http://www.lalibre.be/culture/medias-tele/arno-refait-le-buzz-chez-ruquier-avec-son-erection-cerebrale-56adcbde3570b1fc10d41b54

dimanche 31 janvier 2016

Et moi et moi, émoi

Ils crient au jeunisme, n'acceptent pas qu'on leur retire leur émission, même s'ils ont largement dépassé l'âge de la retraite. Ces animateurs télé estiment que le public de l'émission qu'ils présentent est leur public, que sans eux celui-ci serait orphelin, déboussolé, inconsolable. L'ego n'a pas de limite. Il est parfois boursouflé.
Julien Lepers a une explication à son licenciement de la présentation de "Questions pour un champion" qu'il anime depuis vingt-sept ans: "c'est de la dictature!" (1). A 66 ans, qu'espérait-il? Présenter encore l'émission pendant vingt ans et mourir en plein enregistrement?  A ne pas être capable de sentir soi-même qu'il est temps de céder la place et de passer à autre chose, on en devient pathétique. De qui est-on victime, sinon de son propre ego? (2) "Si je pouvais être le dernier des seniors, je ne serais pas mécontent", affirme Michel Drucker, 73 ans, qui estime que "les seniors ont aussi besoin d'un repère". Ce qu'il est, bien entendu: un phare pour le troisième et le quatrième âge. Les malades d'Alzheimer ne reconnaissent plus leurs proches, mais ont le sourire dès qu'ils voient Drucker sur leur écran.
La télé française vieillit. Son public et ses présentateurs n'aiment pas les bouleversements. Combien d'animateurs et de journalistes sont à l'antenne depuis vingt à trente ans, et parfois plus? Et si on ne veut plus d'eux sur une chaîne, ils sont récupérés par une autre. Arte avait, un temps, remis en selle PPDA et voilà que c'est France 5 - le service public encore - qui met à l'antenne Claire Chazal, éjectée du JT du week-end de TF1 (elle y gagnait 120.000 euros par mois, soit douze fois plus qu'un ministre...) (3).

La télévision est tout doucement devenue une immense maison de retraite, avec des animateurs de grand luxe, aux salaires scandaleusement indécents (4). Qui ne veulent pas voir qu'ils ont fait leur temps, tellement sûrs qu'ils sont indispensables à un public qui vieillit autant qu'eux. L'âge moyen des téléspectateurs d'Arte est de 62 ans, il est de 61 ans à France 3, 60 ans à France 5 et 59 à France 2 (5). Jean-Pierre Pernaut aura bientôt 66 ans, William Leymergie en a 68, Dave 71. Comment comprendre qu'on retrouve encore sur LCP Jean-Pierre Elkabbach présentant le magazine littéraire? Il aura quatre-vingts ans l'an prochain. Ce ne sont certes pas les soucis d'argent qui motivent tous ces présentateurs à rester à l'antenne. Mais cette grande question qui doit les angoisser: peut-on être et avoir été?
Et ce sont les mêmes qui dissertent sur ces hommes politiques qui s'accrochent au pouvoir. Les mêmes qui se demandent ce que font les gouvernements pour favoriser l'emploi des jeunes.
"Dans un pays où l'on grogne parce que l'âge de la retraite vient d'être reporté à 62 ans, dans un pays où l'on se moque de l'âge avancé des hommes politiques, dans un pays qui s'extasie surtout devant la jeunesse, politique et culturelle, des autres pays de l'Europe, comment ne pas applaudir à la mise à la retraite des présentateurs de plus de 65 ans?", demande Laurent Nunez dans Marianne (1). "Ne nous faites pas croire, dit-il aux animateurs figés, par la simple itération de votre présence, lustre après lustre, décennie après décennie, que rien ne change en France. Ne nous faites pas tomber dans ce piège malheureux, dans cette illusion défaitiste. C'est justement parce que notre société change, qu'il faut que les visages télévisés changent. Allez! Soyez plus responsables que nos hommes politiques."

(1) Laurent Nunez, Le renouvellement n'est pas le jeunisme!, Marianne, 22 janvier 2016.
(2) (re)lire sur ce blog "Coïtus interruptus", 28 juin 2014.
(3) http://www.journaldunet.com/economie/magazine/le-salaire-des-politiques-et-des-elus/ministre.shtml
(4) http://www.lepoint.fr/medias/les-salaires-des-animateurs-de-television-devoiles-26-03-2015-1916227_260.php
(re)lire sur ce blog "Le plus vieux métier du monde", 17 octobre 2011.
(5) Ménage à la trois, Télérama, 27 janvier 2016.


vendredi 29 janvier 2016

Buck Danny a perdu le nord

On peut avoir aujourd'hui soixante-deux ans et s'exprimer en utilisant le vocabulaire des vieux racistes des années '60. Qui aujourd'hui utilise encore le terme "niakoué", ce terme péjoratif par lequel les colons et les beaufs affichaient leur mépris pour les asiatiques? Jacques Danzin, conseiller régional du Nord - Pas de Calais - Picardie, élu du parti de la tribu Le Pen.
Lors de la première séance pleinière du Conseil régional, les élus F.N. ont tout fait pour empêcher des débats sereins et corrects, se montrant procéduriers à l'extrême (1). Ce qui, dans tout débat d'assemblée, témoigne d'une incapacité à s'exprimer et à agir sur le fond. Ils ont brandi des écriteaux "Je suis Calais", récupérant le slogan diffusé, il y a un an, pour soutenir Charlie Hebdo. Cabu, Charb, Wolinski et leurs camarades doivent se retourner dans leur tombe, de voir ainsi "leur" slogan détourné par cette extrême droite qu'ils vomissaient.
L'héritière n'était pas présente à cette séance (c'est le contraire qui aurait été étonnant: elle sait se faire élire mais n'a pas pour habitude de siéger) et en son absence c'est Philippe Eymery, son bras droit dans la région, qui a multiplié les tentatives d'interruption de séance, jusqu'à ce qu'un de ses collègues, Jacques Danzin, interpelle le président régional Xavier Bertrand: "Vous nous prenez pour des niakoués?", lui a-t-il demandé. Cet homme devrait avoir d'autres lectures que les aventures dessinées de Buck Danny qui, dans les années '50 - '60, s'attaquait aux "faces de citron".
L'attitude des élus F.N. lors de telles séances montre, à ceux qui sont prêts à croire le contraire, que ce parti fait tout ce qu'il peut pour empêcher des institutions démocratiques de fonctionner et que le racisme est solidement implanté dans son ADN.
Dans le même temps, ce parti témoigne de son sens particulier de l'humour: son nouveau slogan est "La France apaisée".

(1) http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/01/29/je-suis-calais-les-elus-fn-perturbent-le-conseil-regional-du-nord-pas-de-calais-picardie_4855671_823448.html
http://www.huffingtonpost.fr/2016/01/29/fn-xavier-bertrand-niakoue-conseil-regional-npdcp-droite-plainte-darmanin-bertrand_n_9108494.html?utm_hp_ref=france

jeudi 28 janvier 2016

Taubira, présidente!

Elle a donc fini par démissionner, par partir la tête haute. Christiane Taubira a pris la seule décision qu'elle pouvait encore prendre: quitter un gouvernement qui, dans trop de positions, semble vouloir plus complaire à la droite que mettre en œuvre ses propres valeurs. Quoi qu'on en dise, rappelait-elle en 2014, ce gouvernement avait plutôt bien commencé: "mariage pour tous et accord sur l'emploi; refondation de l'école et augmentation de la prime de rentrée scolaire; contrat de génération et emplois d'avenir; lutte contre la prostitution et contrôle des loyers; lutte contre les marchands de sommeil et répression de la fraude fiscale" (1).
Mais aujourd'hui, les crétins malfaisants de l'islamisme, même s'ils ne sont pas parvenus à diviser la nation française en dressant les une contres les autres les communautés qui la composent, sont arrivés à provoquer une droitisation de la question de la sécurité, amenant l'Etat à prendre des mesures qui ne serviront à rien, qui risquent de stigmatiser certains de ses ressortissants, mais qui rassureront sans doute une partie de l'opinion publique.
Christiane Taubira, pour l'extrême droite, pour les enragés de la soi-disant "Manif pour tous", pour une partie de la droite dure, a le grand tort d'être à la fois femme, noire et extrêmement brillante. Qui oserait contester son talent oratoire, son art de la rhétorique, sa culture universelle, sa connaissance de la poésie dont elle n'hésitait jamais à illustrer ses discours? Sa pugnacité pour faire adopter le droit au mariage pour les couples homosexuels et sa volonté de réformer la justice pénale en ont fait l'ennemi à abattre. Le petit et mesquin mouvement de la Manif pour tous a laissé s'exprimer en son sein, à son égard, des propos d'un racisme abject et intolérable qui le disqualifie totalement aux yeux de tout démocrate. "Sur les réseaux sociaux, écrit-elle (1), sur Facebook et Twitter, là où la bêtise peut circuler même quand le mazout de la haine et de la vulgarité lui englue les ailes, des doigts bouffis par la lâcheté flasque de l'anonymat tapaient, dans la rage de leur insignifiance, des mots qui se voulaient méchants, blessants et meurtriers. Pour ce qui me concerne, bien entendu, ces mots s'échouèrent dans la mer Morte."
Sa réforme pénale (2) n'est pas allée aussi loin qu'elle l'aurait voulu, ce qui ne l'a pas empêchée d'être considérée comme laxiste par la droite et l'extrême droite qui essaient de faire croire à l'opinion publique que la prison, avec les plus longues peines possible, est le seul remède contre tout délit.
A lire l'album "Murs murs, la vie plus forte que les barreaux" (3), ce reportage dessiné que Tignous a réalisé dans plusieurs centres pénitentaires et maisons d'arrêt en France, on se rend compte combien les prisons manquent cruellement de moyens pour mener une politique de réinsertion des détenus, et combien la prison peut être criminogène, modifiant l'attitude de gens qui auraient pu autrement réparer leur faute. Dans la préface de cet album posthume (Tignous a été assassiné le 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo), Christiane Taubira écrit que "les crimes qui nous choquent tous, mais constituent 3% des affaires judiciaires, ne peuvent être la toile d'ajustement de la politique pénale portant sur les 97% d'affaires correctionnelles, dont la moitié de délits routiers. C'est comme ces prisons de haute sécurité, extraordinairement budgétivores, anxiogènes pour le personnel, ajustées au niveau maximal requis pour à peine 1% de la population qui y est emprisonnée. Comme s'il était intimé de ne plus réfléchir, de ne plus penser, de ne plus rien discerner." Ceux qui font la fête suite à la démission de la Garde des Sceaux sont précisément ceux qui ont fait ce choix: ne pas réfléchir, ne pas penser, juste frapper fort en faisant semblant que tout ira mieux et que les braves gens pourront dormir tranquilles.
Une grande dame quitte (pour l'instant?) la scène politique; de très petites gens s'en réjouissent. "Le départ des uns fait le bonheur des cons", disait ce matin Vincent Dedienne sur France Inter (4).

(1) Christiane Taubira, Paroles de liberté, Flammarion, coll. Café Voltaire, 2014
(2) http://www.liberation.fr/desintox/2016/01/27/taubira-et-le-laxisme-quatre-ans-d-intox-de-la-droite_1429290
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/07/17/01016-20140717ARTFIG00259-ce-que-va-changer-la-reforme-penale-de-christiane-taubira.php
(3) Glénat, 2015.


mardi 26 janvier 2016

Fumées toxiques et vents bénéfiques

Pourquoi donc la colère s'exprime-t-elle si souvent par des actes stupides? Pourquoi est-ce devenu normal pour des travailleurs qui protestent, légitimement, contre des suppressions d'emploi, la fermeture de leur entreprise ou la détérioration de leurs conditions de vie, pourquoi donc est-ce presque un réflexe  pour eux de brûler des pneus? La colère ne peut tout excuser. Comment susciter auprès des citoyens un mouvement de solidarité si on provoque une des pires pollutions de l'environnement qu'on puisse trouver? Personnellement, je ne parviens pas à éprouver de la sympathie pour des gens qui répandent autour d'eux de la dioxine ou tout autre poison. On passe à côté d'eux, prudemment, le plus discrètement possible et, dans son for intérieur, on leur fait un bras d'honneur pour répondre à celui qu'ils nous font en agissant de la sorte. Pourquoi ces travailleurs ne s'en prennent-ils pas aux responsables de ce qui leur arrive, plutôt que de crier "après nous les mouches", ce qui est bien la pire attitude qu'on peut avoir si on veut populariser son combat?
Il ne manque pas de moyens de lutte originaux pour se faire des alliés. Les syndicats y réfléchissent-ils?

Autre chose qui n'a rien à voir (quoi que...): je l'ai écrit souvent, le combat anti-éoliennes est souvent hystérique. Ceux qui ne veulent pas de moulins à vent leur trouvent tous les défauts de la terre et estiment que leur maison perdrait, si une éolienne en était proche, toute valeur. 
A Saint-Georges-sur-Arnon, village de 576 habitants dans la région Centre - Val de Loire, tournent déjà onze éoliennes. Visiblement, personne ne s'en plaint (1). Certainement pas la commune qui engrange grâce à elles 140.000 euros chaque année. Ils sont investis dans un plan communal d'amélioration de l'environnement, bref au bénéfice de tous les Georgiens. Un chantier va démarrer bientôt d'installation de neuf autres éoliennes, en financement participatif. L'an dernier, la commune de Saint-Georges-sur-Arnon a vu trente-sept nouvelles familles s'installer sur son territoire (2). Apparemment, les éoliennes ne sont pas fuir tout le monde, loin s'en faut et quoi qu'en disent ceux qui les maudissent.

(1) (re)lire sur ce blog "Et pourtant elles tournent", 12 mars 2015.
(2) La Nouvelle République - Indre, 20 janvier 2016.

lundi 25 janvier 2016

Le club international des sangliers

On l'a dit et écrit (1), les agressions sexuelles qu'ont subies un millier de femmes - si pas plus encore (2) - en Allemagne le soir du nouvel-an sont totalement inacceptables, les responsables de ces actes doivent être poursuivis et aucune excuse d'ordre culturel n'est tolérable. C'est pourtant ce que s'évertue à faire une série de personnalités, y compris dans les rangs féministes. Avec parfois des arguments qui laissent sans voix. Comme ce tweet de Clémentine Autain: "entre avril et sept. 1945, environ 2 millions d'Allemandes ont été violées par des soldats. la faute à l'islam?". Que cherche donc à démontrer cette élue du Front de Gauche? Que l'Armée rouge a fait bien pire que les agresseurs du 31 décembre? En quoi cela les excuserait-il? Caroline De Haas, fondatrice d'Osez le féminisme s'en est pris, elle, à ceux qui déversent "leur merde raciste". Comme s'il ne s'était rien passé à Cologne et ailleurs, comme si elles refusaient de prêter la moindre attention aux victimes, à toutes ces femmes qui se sont fait agresser. "Que les jeunes femmes qui témoignent au quotidien de leur difficulté à marcher dans certains quartiers vêtus d'une jupe courte ou d'un pantalon moulant se le tiennent pour dit: leur souffrance est raciste. Qu'elles passent leur chemin, et de préférence en talons plats", écrit Anne Rosencher dans Marianne (3). Et elle cite l'essayiste Djemila Benhabib qui dénonce "le prisme différentialiste et culturaliste" de ces néoféministes: "elles définissent la victime uniquement en fonction d'une origine: à savoir les musulmans, forcément victimes de la violence et du racisme de l'Occident. Le problème, à Cologne, c'est qu'on a eu affaire à des mauvaises victimes! Et à des mauvais coupables! (...) Elles ont largué le droit des femmes au passage. C'est cela qui est impardonnable."
Ce n'est pas aux victimes qu'il faut donner des leçons, lui répond en écho Elisabeth Badinter (4), mais à leurs agresseurs: "oui, il va falloir trouver le moyen d'exposer clairement à des personnes qui ne sont pas de culture européenne ce que l'on peut faire ou ne pas faire dans nos pays, notamment vis-à-vis des femmes". La philosophe rappelle que "le féminisme, depuis une dizaine d'années, a pour principal objet, pour leitmotiv même, la lutte contre les violences faites aux femmes, ici, en France" et elle constate que les agresseurs de Cologne, "ces voyous qui ont violenté des femmes", ont porté "un coup de couteau dans le dos des réfugiés".
"Jusque dans la hiérarchie du politiquement correct, les droits des femmes se situent au bas de l'échelle, constate Gérard Biard (5) qui affirme par ailleurs - et qui pourrait le contester ? - que "l'islam a un sérieux problème avec les femmes, et il est criminel de s'entêter à le nier, sous couvert de particularisme culturel ou de droit à la différence. De là à dire qu'il est le seul..." Et le rédacteur en chef de Charlie Hebdo de rappeler les viols collectifs en Inde, au Caire et ailleurs. "Le machisme, le mépris social des femmes et l'indulgence pour les violences qui leur sont faites sont les choses les mieux partagées au monde."

Si on accepte que des gens originaires de tel ou tel pays agressent sexuellement des femmes sous prétexte qu'ils ont été élevés dans le mépris de la femme et qu'il s'agit donc d'un héritage culturel, on pourrait alors imaginer aussi qu'on trouve normal que des élus politiques français traitent de dinde une actrice canadienne parce qu'elle a le toupet de s'attaquer à cette magnifique tradition culturelle française qu'est le gavage des oies et des canards.
Parce qu'elle s'était rendue, à l'invitation d'une députée verte, à l'Assemblée nationale pour y défendre une proposition de loi interdisant le gavage des oies, Pamela Anderson, végétalienne et visiblement très impliquée depuis longtemps dans la défense des droits des animaux (sa fondation œuvre dans la protection de l'environnement), s'est fait copieusement insulter par la fine fleur des élus (6) et a suscité, affirme Myriam Weil (7), "un déluge de réactions négatives, notamment sur Twitter. Des réactions consternantes de sexisme pour la plupart."
Frédéric Nihous, président du parti "Chasse, Pêche, Nature et Charcuterie" (ou quelque chose du genre), assume ses initiales avec ce tweet délicat: "Une dinde gavée au silicone parade à l'assemblée contre le gavage des oies... Quelle farce! Qui en sera le dindon?"
Un conseiller régional d'Aquitaine est tout aussi précieux: "oui au gavage des canards et des oies à la purée de maïs. Non au gavage des lèvres et des seins au botox".
Et Patrick Ollier, député LR, émet les mêmes grognements de vieux sangliers gaulois: "Pamela n'y connaît rien. Pas de silicone dans le foie gras."
On voit par là que tous ces coqs ont de solides arguments pour défendre la torture des oies et des canards. Cette tradition culturelle française mérite bien qu'on s'asseye lourdement sur celles de la galanterie et de l'art de l'argumentation.
Résumons-nous: les traditions culturelles sont rarement à l'avantage des femmes et des animaux.

(1) voir sur ce blog: "La sociologie de l'autruche", 16 janvier 2016,
et "La nuit des prédateurs", 6 janvier 2016.
(2) http://www.lalibre.be/actu/international/allemagne-les-agressions-du-nouvel-an-encore-plus-etendues-qu-initialement-annonce-56a3ac7b3570ed3895459be6
(3) "La trahison des néoféministes", Marianne, 22 janvier 2016.
(4) "Cologne - Ne détournons pas le regard", Marianne, 22 janvier 2016.
(5) "Main au cul et modernité", Charlie Hebdo, 20 janvier 2016.
(6) http://www.meltybuzz.fr/pamela-anderson-des-propos-sexistes-sur-twitter-apres-son-passage-a-l-assemblee-nationale-a492619.html
(7) rédactrice en chef de l'émission "Le grand 8" sur D8, dans "L'Instant M", sur France Inter, 21 janvier 2016: http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1223247
A lire aussi:  http://www.huffingtonpost.fr/marlene-schiappa-bruguiere/cologne-ou-legarement-feministe_b_9049756.html?utm_hp_ref=france

samedi 23 janvier 2016

"Je préfère le vin d'ici à l'au-delà" (Michel Simon)

Certains veulent changer les mots ou en tout cas les édulcorer  (voir le billet d'hier: "De quoi parlent les mots?"), d'autres veulent les interdire. C'est plus simple. Ainsi en Iran le Ministère de la Culture entend-il interdire d'écrire dans tout livre qui sera publié dans le pays les noms d'animaux étrangers, ceux de certains présidents et le mot vin (1).
Peut-on se permettre un conseil au gouvernement iranien?
"Oublie prière et science et loi, cela vaut mieux.
Va trouver quelques frais minois, cela vaut mieux.
Avant que le destin ne verse ton sang, viens, 
Verse le sang frais de la vigne et bois, cela vaut mieux."
Ce conseil est signé Omar Khayyâm, poète persan du XIe siècle. Il a donc vécu il y a mille ans dans ce pays devenu, depuis, l'Iran. Khayyâm "appartient, rappelle Gilbert Lazard qui l'a traduit, à la lignée des grands savants qui, du IXe au XIe siècle, firent de l'Orient musulman la terre de prédilection des sciences et de la pensée.(2)" Parfois, on rêve que l'horloge de l'Histoire tourne à l'envers et que la pensée se remette en mouvement.
Pourquoi ces religieux austères doivent-ils toujours imposer aux autres leurs tristes règles? Déjà, lors d'une visite en France il y a plusieurs années, le président iranien de l'époque avait refusé qu'il y ait de l'alcool (des bouteilles de vin) à la table de Jacques Chirac qui le recevait. Le protocole avait transigé: le dîner s'était transformé en goûter.
Un mot encore d'Omar Khaayâm:
"Toi qui ne bois pas de vin, épargne-nous ta censure;
Tu te fais un peu trop vain: trève de cette imposture!
Tu t'abreuves à des sources, ô vertueux contempteur,
Telles que notre liqueur auprès d'elles n'est qu'eau pure!" (2)
Et cette citation de Jim Harrison:
" L'acte physique élémentaire consistant à ouvrir une bouteille de vin a apporté davantage de bonheur à l'humanité que tous les gouvernements dans l'histoire de la planète. Même les religions organisées sont de simples pièges à souris spirituels comparées au pop libérateur du bouchon." (3)
Et enfin, en guise de conclusion, ces mots de Nicolas Boileau:
"Allez, vieux fous, allez apprendre à boire.
On est savant quand on boit bien.
Qui ne sait boire ne sait rien. " (4)

(1) http://www.huffingtonpost.fr/2016/01/21/iran-vin-interdiction-international_n_9040116.html?utm_hp_ref=france
(2) Cent et un quatrains, Omar Khayyâm, traduit du persan par Gilbert Lazard, éd. Hermès, collection bilingue.
(3) Aventures d'un gourmand vagabond, Jim Harrison, trad. de Brice Matthieussent, éd. Christian Bourgois, 2002.
(4) Extrait de Chanson à boire que je fis au sortir de mon Cours de Philosophie à l'âge de dix-sept ans.

vendredi 22 janvier 2016

De quoi parlent les mots?

Ainsi donc, suite à des plaintes, le Rijksmuseum d'Amsterdam a décidé de modifier le titre de certains tableaux qu'il expose pour éviter des mots "offensants", tels que nègresmaures, mahométans ou nains. Qu'il adapte aux réflexions et aux valeurs contemporaines les commentaires que l'on peut lire sur les légendes des tableaux est logique. mais modifier le titre que des artistes ont donné à leurs œuvres n'a aucun sens. 
"Le plus choquant (dans cette initiative), c'est son côté idéologique, qui a davantage à voir avec la censure morale, estime l'historienne de l'art Ségolène Le Men (1). L'établissement pourrait tout à fait ajouter, sur le cartel qui accompagne l'œuvre, un commentaire qui la remette dans son contexte. Car on peut commenter l'Histoire, la contester, mais les faits sont les faits! S'agissant, par exemple, d'un tableau, c'est d'autant plus absurde que l'image peinte ne disparaîtra pas."
Si on veut à tout prix éviter ces termes vus comme blessants, peut-être faudrait-il dès lors changer le nom de la Mauritanie, qui est le territoire des Maures. 
Faudrait-il effacer le mot négritude dont se réclamait Aimé Césaire? 
Faudrait-il expurger de ces termes tous ces livres et ces films dans lesquels apparaissent  des nègres, de bons (ou méchants) sauvages
Faudrait-il modifier le titre du premier livre de Dany Laferrière, écrivain haïtien: Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer? Dany Laferrière, académicien, le défend pourtant ce mot  nègre: "en Haïti, c'est un mot qu'on peut dire facilement. Il veut dire homme. Je peux dire de n'importe quel blanc: c'est un bon nègre ou un mauvais nègre. Mais on le lançait contre les noirs. Je voulais le dévitaliser, en l'utilisant avec beaucoup de chaleur, beaucoup d'impertinence pour qu'il n'ait plus sa force." (2)
Faudrait-il rebaptiser la Maison des esclaves de l'île de Gorée, au large de Dakar, en Maison des serviteurs, par exemple? Mais alors comment les générations qui nous suivent vont-elles accorder foi à l'Histoire, celle de l'esclavage, celle de la colonisation, si on en gomme les éléments tangibles?
Peut-être faudrait-il changer le titre de la pièce de Voltaire Le fanatisme ou Mahomet le Prophète.
Peut-être faudrait-il ajouter un point d'interrogation à la sentence de Nietzsche Dieu est mort.
Peut-être faudrait-il éliminer de la Bible et du Coran (de la Torah aussi, je suppose) les épisodes de violence et de rejet des mécréants qu'ils contiennent.
Peut-être faudrait-il, pour ne plus choquer qui que ce soit, expurger les ouvrages du Marquis de Sade des scènes épouvantables qu'ils contiennent.
A l'heure où sont vifs les débats sur l'opportunité de publier l'ouvrage d'Hitler Mein Kampf, peut-être faudrait-il le réécrire en projet politique altruiste.
Ces attitudes qui consistent à changer les mots du passé ne sont pas seulement ridicules, elles sont aussi dangereuses. L'Histoire est ce qu'elle est. Maquiller ses traces ne la changera pas. Oui, il y eut des périodes où le racisme, l'antisémitisme, le sexisme et d'autres formes de rejet de l'autre étaient courantes, normales et loin d'être condamnables et condamnées. Oui, les blancs ont exploité les noirs qu'ils appelaient nègres. Oui, les juifs ont été désignés comme les responsables de tous les malheurs de l'Europe. Oui, les hommes ont de tous temps dominé les femmes. Que gagne-t-on à nier ces réalités-là? C'est précisément la fonction de l'Histoire de nous rappeler les errements des hommes.

Mais les ravalements de façade du langage s'inscrivent dans le mouvement actuel du politiquement correct. Il faut faire semblant de respecter  - et d'avoir respecté - tout le monde. On ne peut plus être soupçonné d'être moqueur, même gentiment, même en utilisant des expressions courantes, vis-à-vis des gros, des petits, des roux, des musulmans, des chrétiens, des bouddhistes, des chauves, des arabes, des femmes, des autistes, des juifs, des Français, des Japonais, des noirs, des Pakistanais. Restent les blondes et les Belges (3). Parce que les unes et les autres ne comprennent pas qu'on se moque d'eux. Et les cons, parce qu'on est toujours celui d'un autre. Tout récemment, un journaliste sportif s'est fait traiter de raciste parce que, suite à la défaite d'un joueur de tennis japonais, il avait déclaré qu'il n'avait plus qu'à "retourner à ses sushis". Voulait-il faire un jeu de mots soucis / sushis? La réflexion n'est pas d'une haute teneur intellectuelle, mais qu'a-t-elle de si agressif pour qu'on crie tout de suite au loup? Le politiquement correct finalement mène à la bêtise. Mais peut-on le dire sans stigmatiser nos amis les animaux?
Désormais, avant de s'exprimer il faut se rincer la bouche avec du "Monsieur Propre". Le droit à la critique, vis-à-vis des religions en particulier, est de plus en plus limité. Pendant ce temps-là, la violence verbale s'exprime à chaque minute, par flots entiers, sur les réseaux dits sociaux et sur les forums virtuels. Pendant ce temps-là, il est de bon ton de se moquer de toute déclaration, de tout projet politique, d'être dans le sarcasme et/ou le cynisme le plus populiste par rapport à toute expression du moindre élu. La presse et surtout la télé s'en donnent à cœur joie. Le café du commerce y participe.

(1) "A Amsterdam, les Maures ne passeront pas", Télérama, 13 janvier 2016.
(2) Arte, émission "28 minutes" 20 janvier 2016:
http://www.arte.tv/guide/fr/060828-093-A/28-minutes
(3) post-scriptum: allumant la radio ce vendredi matin pour écouter France Musique, elle est branchée sur France Inter. C'est l'heure de l'émission de Nagui. J'entends un intervenant (je ne sais de quoi il parlait) terminer sa chronique en disant "en fait, un chou de Bruxelles, c'est comme un chou, mais en plus con".