mercredi 24 août 2022

Indignation sourde

L'indignation est-elle compatible avec la réflexion ? Nous voilà dans un temps où il faut s'indigner. De tout et de rien. De l'inaction comme de l'action. Beaucoup d'indignés tempêtent à tort et à travers, hurlant sans réfléchir. 
En Finlande, on trouve scandaleux de voir - via des images d'une fête privée qui n'avaient évidemment pas vocation à être diffusées publiquement - la première ministre danser.
La dernière polémique (à cette heure) en France concerne l'organisation d'activités de type Koh-Lanta à la prison de Fresnes. Le 27 juillet dernier, durant une demi-journée, trois équipes de dix membres chacune se sont affrontées amicalement : des détenus, des surveillants pénitentiaires et des jeunes de la commune de Fresnes. Elle se sont rencontrées dans des épreuves ludiques et sportives : quiz, tir à la corde au-dessus d’une piscine, karting. C'est grave, a tonné l'extrême droite, dont l'indignation a été reprise par une partie de la presse et tous les comptoirs de bistrots. 

Des détenus s'amusent comme une vulgaire première ministre finlandaise, voilà ce qui met hors d'eux les gens comme il faut. Les détenus devraient rester enfermés à ne rien faire, le temps de leur peine, voilà ce que pensent sans réfléchir les gens bien. Le Ministre de la Justice jure ses grands dieux qu'il n'a pas été informé des projets de la prison. Mais pourquoi devrait-il l'être, alors que des activités sportives et culturelles sont organisées très régulièrement, comme le prévoit la loi, dans les 187 centres pénitentiaires du pays (1) ? La sélection des détenus s'est faite dans les règles : "le comportement en détention et l’investissement dans une formation ou un travail sont pris en compte dans l’évaluation avant de pouvoir bénéficier d’une telle carotte, y compris pour des personnes incarcérées pour un crime" (2).
Eric Dupond-Moretti a cependant réaffirmé l’importance qu’il accordait aux activités en détention, que ce soit un travail, une formation ou une activité sportive ou culturelle. La prison, c’est « la sanction et la réinsertion », a-t-il martelé, tout en estimant - donnant raison à l'extrême droite - que le karting devrait être exclu des ces activités, sans qu'on comprenne pourquoi le ministre exclut celle-là plutôt qu'une autre.
De plus, le financement de ces activités n'a pas été "payé par le contribuable" mais a été intégralement pris en charge par l’association Unitess qui organise régulièrement des compétitions et des animations entre jeunes de cités et policiers pour récréer du lien.

Le président de l’Observatoire international des prisons, Matthieu Quinquis, estime cette polémique "choquante" et symptomatique des fantasmes que la société plaque sur les conditions de vie des personnes détenues (3).  "Le scandale , dit-il, ne doit pas venir de cette activité mais plutôt du quotidien des personnes détenues et des conditions de détention qui leur sont imposées chaque jour, dans de très nombreux établissements pénitentiaires, qui sont parfaitement connus et documentés et que le ministère de la Justice ne peut ignorer. La France est régulièrement condamnée par les juridictions françaises et européennes. Donc je suis scandalisé de voir que le garde des Sceaux préfère consacrer sa rentrée politique à cette polémique plutôt qu’à enfin mettre en œuvre les réformes qui s’imposent pour que les droits des détenus soient respectés." Il dénonce ces élus pour qui la prison doit se contenter d'enfermer  des condamnés comme s'ils devaient payer leur peine sans être préparés à une réinsertion et qui aiment présenter les centres de détention comme des centres de vacances. "Le quotidien des personnes détenues, c’est beaucoup d’attente et d’ennui, peu d’accès aux formations, peu d’accès au travail, peu d’accès aux activités socioculturelles. C’est beaucoup de temps vide. Et donc chaque fois qu’on peut le remplir pour projeter les détenus vers l’extérieur, il faut en saisir l’occasion."
Ceux qui ont créé cette polémique considèreront toujours que la prison ou même la peine de mort n’est pas suffisante. "C’est un refus de toute réflexion raisonnée sur ce que doit être la justice, ce que doit être une sanction, l’exécution d’une peine et la réintégration dans une société. Aujourd’hui, les politiques qui ont créé cette polémique s’appuient sur la peine que peuvent ressentir les victimes en voyant ces images. C’est de l’instrumentalisation pure et simple. C’est extrêmement regrettable car cela ne sert ni les intérêts des victimes ni des personnes détenues. Ni l’intérêt de la société." (...)  "Il faut que la société admette que toute personne qui entre en prison a vocation un jour à en sortir. Et qu’elle se pose la question de savoir dans quelles conditions elle doit sortir. Tout doit être mis en œuvre pendant la période d’exécution de peine, pendant l’incarcération, pour que l’on puisse tirer le meilleur de chacun et que les sortants de prison puissent aller vers des projets sérieux et crédibles de réinsertion."

Il faudrait pour cela que les indignés réfléchissent. Ce qu'empêchent leurs hurlements.

(1) C'est d'ailleurs pour cela qu'existent les Spip, les services pénitentiaires d'insertion et de probation.
(2) https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/08/24/eric-dupond-moretti-rend-publique-l-enquete-sur-l-affaire-du-karting-a-la-prison-de-fresnes_6138815_3224.html
(3) https://www.huffingtonpost.fr/life/article/karting-a-la-prison-de-fresnes-on-surfe-sur-des-images-d-epinal-qui-n-ont-jamais-existe_206829.html

mardi 16 août 2022

Comment dit-on hypocrisie en persan ?

L'Etat iranien a la mémoire qui flanche. Il n'a rien à voir, affirme-t-il, avec l'agression au couteau dont a été victime Salman Rushdie. « Dans cette attaque, seuls Salman Rushdie et ses partisans mériteraient d’être blâmés et même condamnés », a affirmé le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères (1). On est peu de choses en Iran. Voilà ce brave ayatollah Khomeini tombé dans les oubliettes de l'histoire. Le si sympathique « chef spirituel suprême » de l'Iran de 1979 à 1989 avait, peu avant sa mort, appelé, via une fatwa, à tuer l'écrivain Salman Rushdie accusé de blasphème contre le prophète Mahomet dans son roman "Les Versets sataniques".

"Aussi paradoxal que cela paraisse, écrit l’écrivain franco-turc Nedim Gürsel (2), (lui-même poursuivi pour blasphème), ce roman, qui a fait couler beaucoup d’encre et pas mal de sang, dont celui de son auteur (...), n’est pas à proprement parler un roman sur Mahomet, ni sur l’islam. Le Prophète est certes l’un de ses personnages sous le nom de Mahound, mais le récit a plusieurs axes, une trame complexe et une forme narrative que l’on peut qualifier de postmoderne. Voire de comédie burlesque." Mais, on le sait, les religieux raides n'ont aucun sens de l'humour pas plus que de la création. "Il n'y a pas de création sans liberté, affirme Nedim Gürsel. Au nom de celle-ci et en tant que romancier, et notamment en tant qu’auteur des Filles d’Allah, qui a été poursuivi en justice pour blasphème et soutenu par Rushdie, je défendrai le recours à la fiction pour parler notamment du Prophète de l’islam sans me soucier du fait que le considérer comme un personnage de roman le désacraliserait." (...) "Il faut admettre qu’un romancier, en puisant dans les récits historiques ou religieux, a le droit de créer des personnages, y compris des prophètes pour en faire des protagonistes d’une parodie, voire d’une farce burlesque. C’est ce qu’a fait Salman Rushdie et rien d’autre." 

Le crime dont a été victime Salman Rushdie trente-trois ans après le lancement de la fatwa appelant à son assassinat a ravivé l'intérêt pour son roman auprès de personnes qui n'en avaient jamais entendu parler. Les ventes sont en hausse (3). Son agresseur et l'Etat iranien auront aidé à faire découvrir cette œuvre qu'ils veulent interdire.

"Et maintenant, Mahound arrive en triomphateur ; et, en fin de compte, je vais perdre la vie. Maintenant son pouvoir est devenu trop grand pour que je puisse le défaire."
Baal lui demanda : "Pourquoi es-tu si sûr qu'il va te tuer ?"
Salman le Persan répondit : "C'est sa Parole contre la mienne."
(Salman Rushdie, "Les Versets sataniques", Pocket Plon 1999, p. 479)


(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/14/les-versets-sataniques-qui-ont-fait-couler-beaucoup-d-encre-et-pas-mal-de-sang-ne-sont-pas-a-proprement-parler-un-roman-sur-mahomet-ni-sur-l-islam_6138036_3232.html
(3) https://www.lalibre.be/culture/livres-bd/2022/08/13/les-ventes-des-versets-sataniques-en-hausse-apres-lattaque-contre-salman-rushdie-FRNHEXHRXBA6LHFCWCH4QCTJAU/

dimanche 14 août 2022

Rushdie et les sombres crapules

Il n'y a pas d'âge pour être un sombre salaud. C'est à quatre-vingt-sept ans que Khomeiny a proféré une fatwa contre Salman Rushdie appelant à le tuer. Et c'est, trente-trois ans plus tard, un autre sombre crétin de vingt-quatre ans qui l'a exécutée en poignardant l'écrivain (heureusement sans réussir à lui ôter la vie) . Le jeune agresseur n'a sans doute jamais lu Les Versets sataniques, à peine en a-t-il entendu parler. Sans doute lui a-t-il suffi de savoir que ce livre est prétendument islamophobe pour se transformer en assassin de la liberté d'expression et de création.

"Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l'islamophobie", écrit Salman Rushdie dans sa remarquable autobiographie Joseph Anton (1). "Critiquer la violence militante de cette religion dans son incarnation contemporaine était considéré comme du fanatisme. Une personne phobique avait des positions extrêmes et irrationnelles, c'était donc elle qui était fautive et non pas le système religieux qui revendiquait plus d'un milliard d'adeptes à travers le monde. (...) Une religion n'était pas une race. C'était une idée, et les idées résistaient (ou s'effondraient) parce qu'elles étaient assez fortes (ou trop faibles) pour supporter la critique, non parce qu'elles en étaient protégées. Les idées fortes accueillaient volontiers les opinions contraires."

Pour expliquer l'agression de Salman Rushdie, le journal iranien Javan évoque aujourd'hui, (2) de manière totalement incompréhensible, comme si Khomeiny n'avait jamais appelé au meurtre, l'hypothèse d'un complot ourdi par les Américains : "Un autre scénario, c'est que les Etats-Unis veulent probablement propager l'islamophobie dans le monde". Alors que l'islamophobie si elle existe se nourrit des actes violents de tous ces fous furieux de Dieu. Une fois encore - air connu, on tente de faire passer l'agresseur pour la victime.
"Les manifestations, les mots de haine, les agressions sous couvert de défense, les menaces de ceux qui se prétendent menacés, le couteau affirmant qu'on cherche à le poignarder, le poing accusant le menton de l'avoir attaqué, tout cela devint familier, la grande hypocrisie malveillante de l'époque, a écrit Salman Rushdie (3). Même le prêcheur sorti de nulle part n'étonnait plus personne. De tels saints hommes bien peu saints surgissent tout le temps, issus d'une sorte de parthénogénèse pathologique, un bizarre tour de passe-passe qui transforme des nullités en sommités."

"Lorsqu'elle est combinée avec l'armement moderne, écrit encore Salman Rushdie, la religion, cette forme médiévale de déraison, devient une véritable menace pour nos libertés. Ce totalitarisme religieux a causé une mutation meurtrière dans le cœur de l'islam et nous en voyons les tragiques conséquences à Paris aujourd'hui. (note : après le massacre barbare de l'équipe de Charlie Hebdo) Les religions, comme toutes les autres idées, doivent faire l'objet de critique, de satire et, oui, méritent que nous leur manquions de respect sans avoir peur. (4)"

Pour tous les dangereux obscurantistes qui tuent celles et ceux qui ne pensent pas comme eux - et en particulier pour l'agresseur de Salman Rushdie assez lâche pour ne pas assumer son acte -, cet extrait des "Versets sataniques" de Salman Rushdie. Et qu'ils se grattent où ça les démange !
Parmi les palmiers de l'oasis, Gibreel apparut au Prophète et se retrouva en train de débiter des règles, des règles, des règles, jusqu'à ce que les fidèles puissent à peine supporter l'idée d'une autre révélation, dit Salman, des règles sur la moindre chose, si un homme pète, il doit se tourner vers le vent, une règle sur la main à utiliser pour se nettoyer le derrière. Comme si aucun aspect de l'existence humaine n'était laissé sans règlement, libre. La révélation - la "récitation" - indiquait aux fidèles la quantité de nourriture à manger, la profondeur du sommeil, et les positions sexuelles qui avaient reçu l'autorisation divine, et ils apprirent ainsi que la sodomie et la position du missionnaire étaient approuvées par l'Archange, tandis que la loi interdisait toutes les positions où la femme était au-dessus. Gibreel dressa en plus la liste des sujets de conversation permis et interdits, et indiqua les parties du corps qu'on ne pouvait pas gratter quelle que soit la démangeaison.

(1) Plon, 2012, p. 400.
(2) https://www.lalibre.be/international/amerique/2022/08/14/lattaque-contre-rushdie-est-un-complot-des-etats-unis-pour-propager-lislamophobie-dans-le-monde-selon-un-journal-iranien-GBUXADWPJJFK3K6EQRK5SSZALQ/
(3) Salman Rushdie, "Deux ans, huit mois et vingt-huit jours", traduction Gérard Meudal, Actes Sud, 2016.
(4) publié sur le site de l'English PEN, association d'écrivains qui défend la liberté d'expression, in Le Courrier international, 15 janvier 2015.
A lire :
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/14/ce-qu-incarne-salman-rushdie-c-est-la-liberte-d-expression-face-a-l-islamisme-et-aux-fondamentalismes-et-il-l-a-payee-a-plusieurs-titres_6138000_3232.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/13/attaque-contre-salman-rushdie-faire-front-contre-l-obscurantisme_6137951_3232.html
https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/de-charlie-hebdo-a-salman-rushdie-de-la-kalachnikov-au-poignard

mercredi 10 août 2022

Dumont le visionnaire

A l'époque, tout le monde ou presque s'est moqué de lui. De quelles bêtises venait nous parler ce clown sinistre ? Quelle mauvaise comédie venait-il jouer dans la campagne électorale de l'élection présidentielle française de 1974 ? L'agronome René Dumont avait vu clair, bien avant tout le monde, mais on ne voulait voir en lui qu'un prophète de malheur. Son message, à l'époque, sa dénonciation du pillage du tiers-monde, de la surconsommation, de la pollution, de la destruction de l'environnement, personne ne voulait les entendre. Nous voulions continuer à nous amuser, à voyager, à consommer, à dépenser sans trop compter. "Nous allons bientôt manquer d'eau", affirmait-il (1), sous les sarcasmes. Près de cinquante ans après, qui peut encore rire de René Dumont ? Le fantaisiste est devenu le sage et le rigolard est grotesque.

(1) https://www.youtube.com/watch?v=nMRFKNu0f30
https://www.youtube.com/watch?v=1_weZ8284-0

mardi 9 août 2022

Etrange solution miracle

C'est LA solution énergétique pour lutter contre le réchauffement climatique. Le gouvernement français en est convaincu et le président Macron a annoncé la construction d'une dizaine de mini-centrales EPR. Pour eux, la production électrique doit passer prioritairement par le nucléaire parce qu'il ne produit pas de CO2. Donc there is no alternative ou si peu. 
Sauf qu'en Ukraine, deuxième pays le plus nucléarisé d'Europe, les centrales nucléaires deviennent des cibles stratégiques dont les explosions, si elles devaient arriver, auraient des conséquences totalement imprévisibles et catastrophiques pour l'Europe entière comme pour la Russie. 
Sauf que la moitié des cinquante-six réacteurs nucléaires français est actuellement à l'arrêt, soit pour entretien, soit à cause de problèmes de corrosion.
Sauf que l'EPR en construction à Flamanville depuis 2007 devait être inaugurée en 2012 et qu'il est toujours en chantier et que son budget a été multiplié par quatre, passant de 3 milliards d'euros à 12,7.
Sauf que le réchauffement climatique oblige EDF à abaisser la production d’électricité de son parc en raison des hautes températures des cours d’eau utilisés pour refroidir des réacteurs, qui mettent en péril la faune et la flore. "Face à la canicule et aux hautes températures des cours d’eau utilisés pour le refroidissement des réacteurs, explique l'hebdomadaire Marianne (1), EDF est contraint de réduire la production de plusieurs de ses centrales nucléaires, a indiqué l’entreprise ce vendredi 5 août. Chaque site dispose de ses propres limites réglementaires de température de rejet de l'eau à ne pas franchir afin de protéger la faune et la flore. Les baisses de production pour ces raisons sont fréquentes en période estivale, mais elles sont arrivées plus tôt que d'habitude cette année, c'est à dire dès le mois de mai." L'eau de la Garonne, par exemple, a atteint 28°C.

Les soutiens du nucléaire le présentent comme totalement sûr. Mais le physicien David Boilley, président de l'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'ouest (Acro), rappelle (2) qu'en France le nucléaire est la seule industrie qui dispose d'un Institut de radioprotection et de sûreté (IRSN) et d'une Autorité de sûreté (ASN). "On a tendance à s'endormir là-dessus", souligne-t-il, indiquant qu'aucune autre filière énergétique n'a besoin de contrôles aussi stricts, ce qui en dit long sur sa dangerosité.
"Même à l'arrêt, écrit Télérama, une centrale nucléaire reste un système industriel éminemment complexe, vulnérable et qui peut être détourné." La guerre d'Ukraine "fait exploser les frontières supposées entre la bombe et le réacteur". Sezin Topçu, chargée de recherche au CNRS, estime que les deux filières nucléaires, civil et militaire, "sont totalement liées". 
"Face à la nouvelle donne imposée par Vladimir Poutine, écrit Télérama, il est (...) difficile de savoir ce qui nous menacerait le plus, entre le déclenchement d'une arme atomique, le bombardements de réacteurs civils ou l'accident dans une centrale assiégée..."

En octobre 2021, les engagements français sur la réduction des déchets radioactifs en mer (pour les ramener quasiment à zéro) ont été repoussés de trente ans à... 2050 ! Elle est pourtant prévue par la Convention pour la protection de l'Atlantique nord-est. Tout bénéfice pour la France. "L'usine de La Hague a les plus forts rejets radioactifs en mer, relève David Boilley. Chaque mois, elle rejette, par exemple, autant de tritium dans la Manche que ce que l'installation de Fukushima déversera dans le Pacifique en trente ans".

La France veut être indépendante sur le plan énergétique. Mais le nucléaire ne vit ni du vent ni du soleil, mais d'uranium. Or la France a fermé sa dernière mine en 2001 et se fournit à présent au Kazakhstan (sous l'orbite de Moscou), en Ouzbekistan, au Niger, au Canada et en Australie. Son uranium retraité à La Hague est envoyé dans une ville secrète de Russie pour y être réenrichi ou recyclé. Et, ajoute Télérama, "EDF est, malgré la guerre, en train de renforcer sa collaboration avec Rosatom, colosse russe des programmes nucléaires civil et militaire, pour la construction de turbines pour centrales nucléaires."
Yves Marignac de l'institut négaWatt constate qu'on compte dix-huit réacteurs de conception russe en fonctionnement en Europe. "Quiconque parle de poursuivre le développement du nucléaire au nom de la lutte climatique parle de permettre à la Russie (et à la Chine) d'exporter leur technologie et d'étendre leur influence."

Les écologistes qui s'opposent depuis toujours au nucléaire pour lui privilégier les énergies renouvelables et les économies d'énergie sont vus comme de raides idéologues. Les tenants du nucléaire, eux, ne font pas d'idéologie, juste des affaires. En souplesse.

(1) https://www.marianne.net/economie/economie-francaise/canicule-edf-contraint-de-reduire-la-production-de-plusieurs-de-ses-centrales-nucleaires
(2) Weronika Zarachowicz, "Atome - des centrales invulnérables ?", Télérama, 30.3.2022.

vendredi 5 août 2022

Plaidoyer pour le renard

Le prince de ceux que les Français d'un autre âge classent parmi les nuisibles et traquent systématiquement est le renard. L'animal est fin et rusé, peut-être est-ce pour cela qu'ils le trouvent insupportable. Une question de jalousie. Il joue pourtant, bien plus que l'homme, un rôle utile dans l'équilibre des espèces et l'assainissement de la nature.
"Si les renards se nourrissent parfois de lapins et de taupes, ils se délectent des rats et des mulots, luttant ainsi très efficacement contre la diffusion de la maladie de Lyme, rappelle Alain Baraton (1). Mieux encore, ce sont eux qui éliminent les cadavres d'autres animaux, comme les oiseaux, évitant ainsi la propagation de nombreuses maladies."
Comment expliquer, sinon par une tradition totalement dépassée et insensée, que le renard soit chassable de juin à mars en tant que « gibier sédentaire » et puisse être tué par différents moyens tout au long de l’année dans les 91 départements où il est classé « espèce susceptible d’occasionner des dégâts » ?

Un article du Monde il y a quelques mois (2) soulignait le point de vue d'un chasseur siégeant dans l’une des commissions départementales de la chasse et de la faune sauvage (et qui a préféré rester anonyme !) selon qui l’argument de la protection des élevages ne tient pas. « Le renard est accusé de croquer poules et agneaux, mais il y a d’autres moyens pour protéger les enclos », estime-t-il. De plus, ce comportement serait minoritaire. « Les animaux d’élevage sont des proies quand les prédateurs économisent leur potentiel énergétique. Le renard se nourrit à 75 % des petits rongeurs, c’est d’ailleurs ce qui en fait un excellent auxiliaire de l’agriculture et un moyen de lutter contre la propagation de certaines maladies », affirme Carine Gresse, assistante vétérinaire et fondatrice du Clos des Renardises, premier refuge pour renard, citée également par Le Monde. Un renard mange jusqu’à 6.000 campagnols par an. Dans un documentaire (3), un paysan supplie les chasseurs de respecter les renards qu'il considère comme de précieux et indispensables alliés.
« La maladie de Lyme est transportée par les tiques via les rongeurs. Leurs prédateurs limitent donc sa propagation », affirme Marc Giraud, naturaliste et porte-parole de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). Selon les années, cette maladie bactérienne touche entre 50.000 et 100.000 personnes en France, d’après les estimations des autorités sanitaires, précise Le Monde. Alors que l’échinococcose alvéolaire, une maladie parasitaire véhiculée par les renards et qui sert d'argument aux anti-renards ne touche qu'une trentaine de personnes par an en France. Le Monde ajoute que "en se nourrissant principalement de petits rongeurs, les renards représenteraient un gain économique pour l’agriculture, en évitant l’utilisation de produits chimiques. Un arrêté préfectoral a ainsi fait retirer le renard des ESOD (espèce susceptible d’occasionner des dégâts) dans 117 communes du Doubs en 2019 afin de « favoriser la prédation exercée sur les campagnols par les renards dans les communes où au moins un agriculteur aura souscrit un contrat de lutte raisonnée ». Il participe en outre à l’élimination des animaux malades et des cadavres, et, friand de végétaux, à la dissémination des graines de diverses essences d’arbres par ses déjections, plaide l’Aspas."
Patrick Janin, juriste dans le droit environnemental et membre de l’Association ornithologique et mammalogique de Saône-et-Loire, constate qu'« il y a les motifs officiels et les motifs inavoués » au classement en nuisible. « Pour repeupler un territoire, les chasseurs utilisent du gibier d’élevage (faisans, perdrix, lièvres) qui n’a pas acquis de capacité de défense, ni d’instinct sauvage ». Des proies particulièrement faciles pour un renard. Les chasseurs considéreraient, selon lui, le renard comme un concurrent.
Reste alors à classer les chasseurs parmi les ESOD. Allez, hop !



(1) Alain Baraton, "Mon tour de France des bois et forêts", Stock, 2022.
(2) https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/04/09/le-renard-tue-toute-l-annee-doit-il-rester-classe-espece-nuisible_6121382_3244.html
(3) https://www.france.tv/france-3/la-ligne-bleue/2128147-des-fraises-pour-le-renard.html

jeudi 4 août 2022

Le pire des nuisibles

Le site Internet d'une commune indique la procédure à suivre pour se faire dédommager si l'on a été victime de dégâts causés par des nuisibles. Comment se fera-t-on dédommager par les pires nuisibles qui soient ? Les industries pétrolière, automobile, aéronautique, chimique, agricole et tant d'autres saccagent allègrement la planète, l'empoisonnent, la noient, la brûlent avec la complicité d'une classe politique globalement incapable d'être à la hauteur de sa mission, de l'immense défi auquel est aujourd'hui confrontée l'humanité tout entière : mettre fin à l'action délétère des nuisibles. 
Les députés français sont très fiers d'avoir limité à 1,50 € le prix du litre de carburant, donc d'encourager sa consommation. Business as usual. On se réjouit de voir le secteur touristique retrouver "une bonne santé". Les Américains reviennent en force en France. Visiblement, ils ne viennent ni à la voile ni en pédalo, mais c'est une excellente nouvelle, nous assure-t-on. Tout autant que la saturation des aéroports. L'homme est un nuisible pour lui-même. Mais il manque de prédateurs.

mardi 19 juillet 2022

Confusion entre opposition et bêtise

On s'est déjà posé la question ici : à quoi est donc insoumise cette France qui se qualifie de la sorte ? A la décence ? A la dignité ? A l'intelligence ? A la nuance ?
Sa cheffe de groupe à l'Assemblée nationale vient une fois encore de s'illustrer par son insoumission au sens de la mesure. Alors que le président Macron s'apprêtait à commémorer le 80e anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv, Mathilde Panot publiait un tweet appelant à "Ne pas oublier ces crimes, aujourd'hui plus que jamais, avec un président de la République qui rend honneur à Pétain et 89 députés RN". Un mélange de bêtise crasse, d'agressivité et de mauvaise foi.
"Je ne fais aucun raccourci mais je n'occulte aucune page de l'Histoire, et le maréchal Pétain a été, pendant la Première Guerre mondiale, aussi, un grand soldat. C'est une réalité de notre pays », avait déclaré Emmanuel Macron en novembre 2018. C'est ce que Mathilde Panot lui reproche. Wikipedia définit Pétain de la sorte : "Chef militaire à l'action importante, il est généralement présenté comme le vainqueur de la bataille de Verdun et, avec Georges Clemenceau, comme l'artisan du redressement du moral des troupes après les mutineries de 1917. (...)  Auréolé d'un immense prestige au lendemain de la guerre, il est le chef de l'armée d'après-guerre." Ce qui ne l'a pas empêché de devenir ensuite, lors de la Seconde guerre mondiale, un infect personnage. Mais visiblement Mathilde Panot aime les situations faciles à comprendre, les films avec des bons et des méchants. Ainsi va la vie pour elle. Elle déteste Emmanuel Macron qui est un méchant et tout - même les moments où il conviendrait d'être particulièrement digne, elle n'a d'ailleurs pas fait allusion aux juifs (1) - est prétexte à l'attaquer. 
D'autres partenaires de LFI au sein de la Nupes sont dans le même état d'esprit. Ainsi, un élu communiste affirmait récemment que son rôle est de "s'opposer à Macron". C'est pour cela qu'il a été élu, dit-il. L'avenir de la France et des Français n'est pas un objectif pour lui. Son but : faire tomber le gouvernement et toutes les occasions sont bonnes à prendre.

Récemment, la Nupes a déposé une motion de censure contre le gouvernement, avant même le discours de la première ministre. "A un moment où les urgences s'accumulent (inflation, pouvoir d'achat, sanitaire, climatique), où les divisions s'accroissent (sociales, identitaires, politiques), la mascarade du débat de lundi a révélé une forme d'irresponsabilité des parlementaires de la Nupes, écrit Eric Decouty dans Franc-Tireur. En s'opposant par principe, selon une posture dictée par LFI bien avant le discours de politique générale d'Elisabeth Borne, cette gauche choisit délibérément la voie de l'obstruction et de l'affrontement." Le journaliste relève que, selon un récent sondage, les trois quarts des Français sont favorables à la recherche d'un compromis entre le pouvoir et les oppositions, mais la Nupes préfère jouer les schtroumpfs grognons. On peut reprocher au gouvernement de manquer du sens des priorités, mais il serait bon de l'avoir soi-même. LFI apparaît plutôt comme une bande d'ados qui font de l'opposition un principe et trouvent que tous les autres sont de gros nuls. 

(1) https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/rafle-du-vel-dhiv-ils-etaient-juifs-madame-mathilde-panot-juifs

jeudi 14 juillet 2022

Nos têtes immobiles

On s'était dit qu'on allait changer radicalement et le système et notre façon de vivre et de consommer. C'était il y a moins de deux et demi, au début du premier confinement (1). On s'était dit que cette occasion-là, il ne fallait surtout pas la laisser passer. On était nombreux à croire que le changement nécessaire s'amorçait enfin, qu'on allait sortir de ce fonctionnement suicidaire. On s'était dit : c'est maintenant ou jamais. Ce sera jamais.

Tous les responsables politiques n'ont aujourd'hui qu'un souci : améliorer le pouvoir d'achat. Qui dit pouvoir d'achat dit consommation. Qui dit consommation dit production. Qui dit production dit pollution. Apparemment, personne ou presque ne se soucie de l'impact de la consommation sur l'état de la planète. Les canicules se succèdent autant que les incendies, les inondations et les divers phénomènes qui n'ont plus grand-chose de naturel. Mais l'urgence est d'acheter. Bien sûr, il va de soi que chacun doit pouvoir vivre dans des conditions décentes, payer son logement, acheter des produits de première nécessité, s'habiller, bref, assurer ses besoins basiques. Mais pour autant on ne remet pas en question nos besoins de confort, comme s'ils étaient acquis et devaient à jamais être assouvis.
Les aéroports débordent de vacanciers et les autoroutes de voitures individuelles. C'est que nous avons tant "besoin de soleil" et de "lâcher prise", entend-on un peu partout, alors que le soleil partout nous écrase et qu'on implore la pluie. 
Au moment d'écrire ces lignes, je reçois une publicité d'un supermarché du bricolage : canicule annoncée ? Qu'importe ? : achetez un ventilateur, un climatiseur, une piscine. Autrement dit : pour lutter contre le réchauffement climatique, augmentons-le. L'homme est un triste sire, figé, incapable de changer ses habitudes et qui reportera toujours sur les autres - sur celles et ceux qui gouvernent surtout - la responsabilité de ce qui (lui) arrive.

Quel responsable politique oserait conditionner l'augmentation du pouvoir d'achat à l'obtention de produits neutres en carbone ? Alors qu'on sait - que tout le monde sait - qu'il n'y a pas d'autre issue. Lequel oserait affirmer qu'il ne faut pas augmenter le pouvoir d'achat mais le pouvoir d'agir pour réduire nos consommations ? Nous nous croyons de notre temps, alors que nous restons coincés dans le logiciel des golden sixties.
A partir de 2035, il sera interdit de vendre des voitures thermiques dans l'Union européenne. Ainsi en a décidé le Parlement européen. Très bien, se dit-on. Dès lors, les voitures électriques apparaissent comme la solution. L'est-elle vraiment ? Une telle décision implique un renouvellement total du parc automobile, le fonctionnement d'aciéries, d'usines de plastique et de peintures, la circulation de cargos à travers la planète, avec leur lot - immense - de pollution. La volonté de quitter les énergies fossiles devrait être l'occasion de changer notre rapport à la mobilité. Elle ne l'est pas. La notion même de voiture individuelle est insensée. L'immense majorité des voitures est très peu utilisée. Elles nécessitent des infrastructures énormes et très coûteuses, occupent beaucoup trop de place dans les villes et les bourgs et grèvent lourdement le budget des familles. Nous n'avons pas besoin de voitures électriques, mais de transports en commun nombreux et peu coûteux, d'une politique qui chasse les voitures des villes pour laisser toute la place aux modes de déplacement doux. 

L'heure est à l'intelligence, à l'innovation, à l'audace. Sortons de nos vieux schémas, de nos habitudes mortifères, de nos façons de penser et de rouler démodées. Certains s'y sont déjà mis, tel Midipile Mobility (2) et son petit  quadricycle à assistance électrique qui permet des transports en ville de lourdes charges dans de très petits volumes. Ou encore les triporteurs de l'association Skylett à Lorient (3) qui transportent en ville les personnes âgées. L'Ademe (l'Agence française de transition écologique) lance un appel à projet d'objet roulant (4). "Soyons ambitieux, en rupture. Créons une catégorie de véhicules sobres et efficaces, peu coûteux, interopérables au sein d'un écosystème local cohérent. Simples à assembler, utilisant des composants standards, recyclables, optimisés pour chaque usage, ils ouvriront des espaces de créativité aux urbanistes, aux maires, aux aménageurs pour faire évoluer l’espace public. Faisons ainsi émerger de nouvelles industries, de nouveaux métiers." 

Résumons-nous : il est urgent de devenir intelligent.

(2) https://midipile.eu/
(3) https://www.huffingtonpost.fr/entry/a-lorient-des-velos-triporteurs-pour-aider-gratuitement-les-personnes-agees_fr_62556face4b0be72bfeec942
(4) https://xd.ademe.fr/

A lire : Numéro spécial de Charlie Hebdo : "Voiture électrique - dernière arnaque avant l'apocalypse"

Post-scriptum : à lire aussi : 
https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/07/16/on-trottine-lentement-derriere-un-climat-qui-change-vite_6135018_3244.html

lundi 4 juillet 2022

Poutine et la triade d'Ouvarov

Si on a du mal à comprendre la logique et l'attitude d'un Vladimir Poutine et de son régime tsaro-soviéto-russe, on peut se référer au court texte (à peine 50 pages) d'André Markowicz "Et si l'Ukraine libérait la Russie ?" (1). Markowicz a traduit pour les éditions Actes Sud toutes les œuvres de fiction de Dostoïevski, le théâtre complet de Tchekhov ou encore des œuvres de Pouchkine ou Boulgakov.
Français "élevé dans la culture russe", il a passé les toute premières années de sa vie à Moscou où travaillait son père, journaliste communiste. En 1964 (André avait quatre ans), son père a décidé de rentrer en France "parce qu'il ne supportait plus la violence de la vie quotidienne, l'alcoolisme, la violence des rapports entre les citoyens de ce pays qu'il aurait rêvé de voir comme la patrie du socialisme, c'est-à-dire le paradis sur terre". Ce paradis s'est vite avéré invivable, même pour lui, un privilégié. Ce qui ne l'a pas empêché de revenir régulièrement à Leningrad avec sa famille. "J'ai vu l'URSS de l'intérieur", écrit son fils. Ce qu'il a vu, c'est que personne n'était dupe. "Chacun - du moins, les gens que nous voyions autour de nous - savait qu'il vivait dans le mensonge, que rien de ce qu'on lisait dans la presse ou de ce qu'on entendait à la radio n'était vrai." Et puis, il y eut la perestroïka et la catastrophe de Tchernobyl. Tout s'écroulait "dans l'horreur de l'incompétence et du mensonge". Et l'aspiration à la liberté et à la vérité se mêlait à la monstruosité du gâchis et à la honte.
Le régime soviétique ne fut jamais jugé. "Il n'y a pas eu de procès du stalinisme. parce que les assassins n'ont pas été vaincus. Les hommes de l'appareil soviétique se sont reconvertis en hommes d'affaires, en mafieux. Mais des mafieux qui prenaient le pouvoir réel. (...) Le KGB est resté le même, et les structures de l'Etat, finalement, n'ont pas bougé."
La démocratie, la Russie des temps nouveaux ne la connut pas vraiment, elle ne fut qu'une "espèce de bouffonnade pathétique" avec Elstine. 
En 1999, "l'alcoolique titubant était remplacé par quelqu'un qui, lui, ne buvait pas - du moins en public. Mais qui, pour arriver au pouvoir, ou se garder au pouvoir, n'allait pas hésiter à faire sauter des immeubles à Moscou, en accuser les Tchétchènes et provoquer une guerre impitoyable - une guerre qui, aujourd'hui, apparaît comme prémonitoire". Avec les mêmes méthodes : massacres systématiques de civils, destruction de toutes les infrastructures, ruine de la capitale, instauration d'un régime de terreur.

On aura reconnu en ce "quelqu'un" Vladimir Poutine qu'André Markowicz présente, en outre, comme un assoiffé "de fric". Il dénonce "la mainmise réelle de la mafia poutinienne sur l'ensemble de l'appareil d'Etat, et l'incroyable, l'indécente richesse des oligarques et de l'oligarque en chef, Poutine lui-même". Poutine qui a fait la jonction entre le KGB et la mafia "s'est installé au pouvoir par la mise en scène des attentats et le déclenchement de la guerre. C'est sous le signe de la guerre qu'il a toujours régné." De la deuxième guerre de Tchétchénie à celle d'Ukraine en passant par les interventions dans le Donbass ou en Géorgie et le soutien au régime sanguinaire de Damas. "D'un coup, dans une Russie en pleine décomposition, on entendait la voix d'un chef, un vrai chef, vulgaire et apparemment fort, et prêt à tout." Un chef qui élimine sans état d'âme quiconque se trouve sur son chemin, médias ou opposants politiques. 

Vladimir Poutine gouverne selon les règles du KGB et de la mafia, mais aussi selon un principe qui fut la doctrine officielle du tsarisme après 1830, appelée la triade d'Ouvarov: orthodoxie - autocratie - principe national, sauf que Poutine a inversé les deux premiers, mettant en avant l'autocratie, "verticalité absolue du pouvoir et refus, par conséquent, de toute forme de démocratie. Avec le culte du chef qui en découle". Au point qu'on a pu entendre le président de la Douma affirmer sans rire que la véritable richesse naturelle de la Russie n'est ni le gaz ni le pétrole mais Poutine.
Deuxième principe : l'orthodoxie. "Poutine se réclame explicitement de l'onction divine - avec l'aide de l'appareil de l'Eglise, aussi corrompue que tous les autres corps de l'Etat." (2)
Et enfin, le principe national ou l'identité, avec une "mythologisation d'une histoire russe recomposée et donnée pour seule légitime" (3), ce qui passe par une falsification de l'histoire réelle, la fermeture des archives des répressions staliniennes ou encore les persécutions quotidiennes de Memorial International (4). Le principe national implique aussi qu'il n'y a qu'une seule et unique nation slave, "la triade d'Ouvarov implique la nationalisme panslaviste".

"La guerre lancée par Poutine est une conséquence de la triade d'Ouvarov", affirme André Markowicz. Elle laisse la Russie face au miroir où se lit une triple monstruosité, une triple faillite." La faillite engendrée par l'idéologie panslaviste, la faillite de l'Eglise orthodoxe russe et la faillite engendrée par la violence endémique qui régit les rapports humains. Cette violence est le fait des "seigneurs de la guerre, de chefs de mafias" à qui Poutine a livré le pays. C'est aussi celle de l'armée, "une des armes essentielles du grand décervelage".
"La réalité fissure la propagande. Il faudra bien que la Russie se retrouve face à elle. Qu'elle se retrouve, d'une façon ou d'une autre, face à une défaite militaire due essentiellement à la corruption." Car, derrière cette "mythologisation" et cette glorification de la Russie se cache une réalité sordide avec une corruption généralisée à tous les étages du régime (même Choïgou, ministre de la Défense, a escroqué son propre ministère "pour quelque chose comme un milliard de dollars sur des contrats d'intendance") et une armée qui commet quotidiennement des crimes. 

"Le régime de Poutine est la honte de la Russie". Il "a fait de la Russie un pays non pas seulement craint, mais haï. Il a sali, au nom de la défense du peuple russe, l'image de la Russie et de sa culture". Il est indispensable, écrit encore André Markowicz, que les criminels soient jugés, que la Russie répare. 
"Dans cette guerre, comme dans tout le reste, conclut-il, les Russes doivent passer de Dostoïevski à Tchekhov : voir la réalité concrète, humaine, quotidienne de ce qui se passe. Rejeter le mensonge de l'épopée. Eh oui, donc, commencer à se voir , tels qu'ils sont. C'est alors, et alors seulement, que l'Ukraine - au prix de quelle catastrophe, de quelles tragédies - aura libéré la Russie."

(1) Seuil Libelle, avril 2022.
(2) (Re)lire sur ce blog : "Dieu de sang", 21.3.2022.
(3) (Re)lire sur ce blog : "Récents délires", 29.1.2022.
(4) (Re)lire sur ce blog : "Que se taisent les morts", 29.12.2022.