mercredi 29 juillet 2026

Homme grenouille

C'était ce lundi. On traverse le sud-ouest de la France en diagonale. L'autoroute A63 en direction de Bordeaux est fermée à la circulation en raison des incendies. On prend, comme à l'aller, les routes secondaires. Tranquillement. Mais on est parmi les rares à rouler en réduisant volontairement sa vitesse pour tenter de diminuer sa consommation d'essence et donc la pollution inhérente. On se fait dépasser sans cesse ou menacer par des camions terroristes. Personne ne roule assez vite. Un accès à l'autoroute est signalé et un panneau électronique annonce que les vitesses sont réduites de 20 km/h pour cause de pollution. "Obligatoire", est-il précisé. Mais qui s'en soucie ?
Dans les Landes, alors que les odeurs des incendies s'immiscent dans la voiture aux fenêtres fermées, on voit de nombreux arrosages de maïs. Et, dans deux villages, des arrosages de terrains de football. On se demande sur quelle planète vivent ces gens qui gaspillent inconsidérément une eau si précieuse alors qu'à deux pas de chez eux des pompiers ne savent plus où en trouver pour combattre des feux dantesques. C'est que le foot n'a pas le même charme s'il se joue sur des terrains jaunis. Le Süddeutsche Zeitung rapporte (1) que "lors de la première grande canicule de l'été, la ministre française de la Transition écologique s'est prudemment interrogée sur l'avenir du défilé du 14 juillet et même du Tour de France par ce type de températures extrêmes : elle s'est fait étriller. Tout doit continuer comme avant".

Dans Charlie Hebdo (2), Riss rappelle que, lors du premier choc pétrolier - c'était en décembre 1973 - le président Pompidou, qui n'avait rien d'un écologiste, avait fait appel "à l'esprit d'économie du peuple français" : "Economisons l'essence, économisons l'électricité, économisons le chauffage... et cela suffira à diminuer notre consommation". Mais le peuple français, tout comme l'humanité, est comme la grenouille indifférente à l'eau qui chauffe progressivement et finira par la brûler, comme la grenouille de la fable de La Fontaine, celle qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Plus est son maître-mot. Plus de production, plus de consommation, plus de vitesse, plus de déplacements, plus de dépenses d'énergie, plus de gaspillage. Comme la grenouille, l'humanité finira par éclater. Par prétention, par bêtise, par égoïsme. Elle n'aura même plus la possibilité de se demander ce qui lui est arrivé. Elle se sera réduite elle-même en miettes.  

Dans Le Monde (3), le sociologue Benoît Giry estime que notre monde n'est pas durable, mais que "ce ne sont pas les désastres eux-mêmes qui trancheront car il n’y a pas d’effet mécanique univoque des catastrophes sur le monde social. Les conséquences sociales des catastrophes dépendent des modes de production et d’échange, des inégalités et de la stratification sociale, des processus électoraux, des mouvements sociaux et des mobilisations, des organisations, des instruments d’action publique, des pratiques individuelles et collectives, des catégories de l’entendement des acteurs et des cadres qui les organisent, bref des institutions sociales qui structurent nos vies. Ces institutions ne se modifient qu’au prix d’un travail politique long et difficile. Ne comptons pas sur les seules vertus providentielles des catastrophes. Elles ne nous sauveront pas."

L'anthropologue Elise Boutié considère que "il n’y a pas de conscience écologique qui se réveille au cœur des flammes". Elle a mené une étude à partir du méga feu qui a ravagé la Californie en novembre 2018. "Malgré le caractère exceptionnel de l'incendie, dit-elle (4), celui-ci n'entraîne ni une prise de conscience écologique, ni une classe écologique". Au contraire, elle a constaté "l'exacerbation d'une violence de classe qui provient notamment d'une peur du déclassement" des classes moyennes et qui se traduit par une alliance transpartisane : des démocrates se sont alliés avec des trumpistes plutôt qu'avec des démocrates pauvres pour préserver leur mode de vie.
Préserver son mode vie, ne rien changer dans un climat qui change à une vitesse que nous ne contrôlons plus et qui nous menace chaque jour, voilà l'ambition de ce triste animal qu'est l'être humain. 

(1) Nils Minkmar, "Canicule - Le silence politique est assourdissant", Süddeutsche Zeitung, 15.7.2026, in Courrier international, 23.7.2026.
(2) Riss, "La grande punition", Charlie Hebdo, 29.7.2026.
(3) https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/29/les-catastrophes-climatiques-ne-produisent-pas-mecaniquement-plus-de-prevenance-a-l-egard-du-monde_6736008_3232.html
(4) https://pathways.futureearth.org/videos/rencontres-2025-elise-boutie-les-etats-unis-lincendie-loubli-et-le-deni/
A lire aussi : https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/26/incendies-en-gironde-et-dans-les-landes-ce-qui-brule-aujourd-hui-n-est-pas-seulement-une-foret-mais-une-maniere-d-habiter-le-territoire-qui-n-est-plus-possible_6733287_3232.html

2 commentaires:

Bernard De Backer a dit…

Une anecdote significative à cet égard. Il y a quelques mois, je roulais sur une petite route de campagne vers Signy l'Abbaye dans les Ardennes. Je respectais la limitation de vitesse (qui est un maximum, pas un minimum...) lorsque je vis s'approcher une voiture roulant rapidement dans mon dos. Elle fit des appels de phares, pour que je roule plus vite ou que je me range pour la laisse passer. Ce n'était pas un véhicule prioritaire. J'ai continué à rouler à la même allure et le bonhomme a fin par me dépasser avec appels de phares et coups de en claxon, visiblement furieux (il me fit une sorte de "bras d'honneur" arivé à ma hauteur). Mais le plus trise dans cette affaire, c'est ma compagne de voyage qui me reprochait de ne pas m'être garé pour laisser passer ce chauffard. C'était comme une intériorisation de "la loi du plus fort"...

Michel GUILBERT a dit…

Ce sont des conducteurs d'un autre siècle. Celui où le carburant était peu cher et où le réchauffement climatique n'était pas un souci. Moi, quand j'en ai marre d'être harcelé par un chauffeur, je mets mon clignotant gauche, je ralentis très progressivement et je tourne à gauche très lentement. Histoire de l'obliger à lever le pied, voire à s'arrêter. On a les petits plaisirs qu'on peut ...