samedi 21 octobre 2017

Les hommes vampires

Le mutisme encore. Le silence. Dans la société bavarde qui est la nôtre, où chacun ne cesse de s'exprimer sur tout et sur rien urbi et orbi, il est pourtant des sujets que l'on tait (voir aussi le sujet précédent).
Que tant de femmes n'aient pas osé parler, on peut le comprendre, à cause d'un sentiment de honte, par peur de perdre leur emploi ou de ne pas décrocher le poste espéré, parce qu'il est si difficile en matière de harcèlement et de viol d'apporter les preuves de ce qu'on avance par rapport à des faits qui se passent quasi toujours en tête-à-tête, parce que tant de policiers un peu partout dans le monde se montrent goguenards face à une plaignante. Mais pourquoi tant de témoins, femmes ou hommes, ont-ils laissé faire? Comme l'écrit Gérard Biard (1), "les affaires de harcèlement sexuel et de viol, c'est généralement le contraire des affaires de terrorisme. Là, personne ne semble étonné". Parce que tout le monde savait ou s'en doutait ou avait relevé des attitudes, des propos, des actes au moins troubles, équivoques, glauques, malsains. "Et tout le monde la fermait. Par peur, par habitude, par complicité passive, par je-m'en-foutisme, par respect des traditions ou des conventions."
Aujourd'hui, à partir du cas du producteur Harvey Weinstein, les tabous tombent, des femmes, nombreuses, osent enfin parler, dénoncer leurs harceleurs, pire, leurs violeurs. Et on en trouve dans tous les milieux: culture, entreprises, sports, politique, religions, familles. On s'y est tellement habitué que les Américains, pourtant si pudibonds, ont même élu comme président un harceleur sexuel en toute connaissance de cause.
Quelle société y échappe? Ça se passe à Hollywood, ça se passe à Washington, en Belgique, en France, en Allemagne, en Iran (2), au Maroc, en Egypte. Ça se passe partout, quelles que soient les cultures. L'homme harceleur est sûr de son droit, le confondant souvent avec son pouvoir, de père, de patron ou d'employeur potentiel, de prédicateur, de ministre, de vedette.
Quelles que soient les cultures ou les religions, la femme ne s'appartient pas, elle est objet pour l'homme. Objet qu'on met à genoux, qu'on couche, qu'on cache, qu'on voile, qu'on dévoile au gré de ses humeurs et de ses pulsions de mâle. Qu'on jette ensuite avec mépris.

On se le demande: comment et pourquoi dans une société aussi avancée que la société française les femmes mariées perdent-elles leur nom de naissance pour adopter, pour accepter d'adopter, de se laisser imposer celui de leur mari? S'appartenir, plutôt qu'appartenir à l'homme, commence par conserver son nom. Exister par soi-même face aux crocodiles (3).

Vierge aux abois
Va et viens
Défais-moi donc ce lit à baldaquin
Qu'en deux temps trois mouvements
L'on badine
Sonnez l'hallali
Sonnez ma mise à mort 
Sonnez l'hallali
Sonnez ma mort 
Claire Diterzi, "Tableau de chasse"

(1) "Silence, on viole", Charlie Hebdo, 18 octobre 2017.
(2) A lire: le (faux) roman, glaçant, de Chadortt Djavann "Les putes voilées n'iront jamais au paradis", Le Livre de poche 34637.
(3) (Re)lire sur ce blog "Des larmes de crocodile", 26 novembre 2014.

vendredi 20 octobre 2017

Cet assourdissant silence

Trois cents morts dans un attentat à Mogadiscio, la capitale somalienne. Un attentat - ignoble comme tous les autres - attribué aux islamistes shebab, liés à al-Qaida. Qui s'en émeut? Qui s'en soucie? Où sommes-nous? Que sommes-nous? Pourquoi ne sommes-nous pas "Mogadiscio", comme nous avons été "Charlie", "Paris", "Bruxelles" ou "Londres" (1)?
Et où sont les bonnes âmes d'une certaine gauche, pour qui les victimes occidentales de l'islamisme ne font que payer le sang que devraient payer leurs gouvernements? Que disent-ils, ces braves gens toujours prêts à s'attendrir sur les auteurs d'attentats qui visent aveuglément des anonymes de ce satané Occident? Ils trouvent mille excuses à ces névrosés d'islamistes, mais où sont-ils aujourd'hui ces gens pétris de ce sentiment judéo-chrétien de culpabilité qui affirment haut et fort qu'il y a une explication à cette dérive et que nous en sommes la cause, que nous avons bien cherché, nous peuples de colons racistes, dominateurs et excluants, la violence que nous prenons en pleine figure? Quelles explications ont-ils quand ce sont des Somaliens, des Philippins, des Maliens, des Syriens, des Afghans, des Irakiens, des chiites, des sunnites, des maronites, des agnostiques, des animistes, des athées qui se font assassiner par ceux qui tuent au nom de leur dieu? De quoi sont donc coupables ces victimes-là? Ces morts sont-elles normales ? Les pseudo analyses de ces bonnes âmes capables de justifier l'injustiable - et le pire, c'est qu'elles ne semblent même pas s'en rendre compte - témoignent d'une vision égocentrique, européano-centrée. Une vision de colons.
Nous sommes tous coupables de mutisme, de quasi indifférence à ce qui se passe loin de nous, mais les islamo-gauchistes sont coupables de bien pire: de complicité avec l'infâme.

(1) http://www.huffingtonpost.fr/marc-knobel/pourquoi-personne-n-est-mogadiscio_a_23245661/?utm_hp_ref=fr-terrorisme

vendredi 13 octobre 2017

Question(s) catalane(s)

Pourquoi une importante partie des Catalans (40% au moins, peut-être plus de 50%) veulent-ils que leur région devienne indépendante de l'Espagne? C'est une question qui reste, pour moi, sans réponse. La région jouit déjà d'une autonomie politique importante par rapport à l'Etat. Alors, pourquoi le quitter? Pourquoi ajouter de nouvelles frontières au sein d'un monde qui n'en connaît que trop? Comme l'écrit Riss, "l'indépendance, mais par rapport à quoi? L'indépendance, elle est légitime quand on veut s'affranchir de la tyrannie ou de l'oppression. De quel destin tragique les Catalans veulent-ils donc se libérer aujourd'hui?" (1) Et l'indépendance pour faire quoi? Pour construire un nouveau pays écologique, solidaire, ouvert aux autres? On ne l'entend pas. Et si c'était le cas, on ne comprendrait pas pourquoi ce projet politique n'a pas déjà été mis en œuvre dans le cadre de l'autonomie. Et pourrait-il l'être demain quand on voit quel rassemblement hétéroclite s'est formé autour de la revendication indépendantiste?
Un journal relevait récemment (2) que dans les quartiers populaires de Barcelone on voit peu de drapeaux catalans, comme si la revendication indépendantiste était un luxe de gens aisés. Les plus pauvres ne voient sans doute pas d'intérêt à se séparer du reste de l'Espagne. "L'indépendance permet de ne pas parler d'autres problèmes, comme celui du chômage", affirme l'économiste Carlos Mandianes, président du Centre galicien de Barcelone (3).
La valse-hésitation de Puigdemont déclarant l'indépendance pour aussitôt annoncer sa suspension me fait penser au Brexit. Ici comme là, j'ai le sentiment qu'il s'agit de rompre dans l'urgence sans avoir pris en compte les conséquences de la rupture, l'impression qu'il s'agit d'abord de se faire plaisir sans vouloir réfléchir aux suites. Et ces suites seront peut-être telles que les imagine Riss: une fois la fête finie, "tout le monde rentrera chez soi se caler devant sa télé pour voir La Roue de la fortune et le Barça en quart de finale de la Coupe de la Ligue". Tout ça pour ça? Et sinon, pour quoi?

(1) "La connerie ou la mort!" Charlie Hebdo, 11.10.2017.
(2) Revue de presse de France Inter, il y a quelques jours.
(3) Beatriz Pérez, "Catalans, mais aussi espagnols", La Voz de Galicia, 8.6.2017, in Le Courrier international, 28.9.2017.

mardi 10 octobre 2017

Des nouvelles de la France profonde

On comprend enfin pourquoi la France rurale vote pour le Front national: elle est envahie.
A La Châtre dans l'Indre, le garde champêtre court de tous côtés pour lutter contre les envahisseurs qui ne se laissent plus intimider par ses méthodes. Il a beau intervenir "le matin de bonne heure, et le soir, à la nuit", les milliers d'étourneaux qui nichent dans les arbres du Collège George-Sand ne se laissent plus impressionner par les bruits qu'il utilise pour les déloger: "ils se délocalisent sur un arbre situé trois mètres plus loin pour revenir dès le calme retrouvé". Le garde champêtre doit ensuite se précipiter au cimetière pour déloger les pigeons qui y "ont élu résidence". Il y a peu, c'était les ragondins qui en avaient fait leur terrain de jeu (1).
On voit par là que pour être garde champêtre il faut avoir des ailes.

Voilà des nouvelles de la France profonde. Mais comment appelle-t-on l'autre France? La France légère, la France de surface, la France superficielle?

(1) La Nouvelle République - Indre, 26 septembre 2016.

dimanche 8 octobre 2017

De l'importance de la maîtrise des règles de base de la communication

Je déteste être pris pour un con par un analphabète.
Voilà un message que j'ai reçu récemment. Et auquel je ne suis pas assez bête (quoi que l'on croie) pour répondre.

Client (e) ORANGE 

Un de vos correspondants à laisser 2 messages vocaux depuis le 0608531982.
Pour les lire veuillez copier lien et l’insérer dans une autre page :  
(suit une adresse activée)

Merci de votre confiance .

Le service Internet

vendredi 6 octobre 2017

Les faiseurs de bruit

Comment exister politiquement? La France dite insoumise ne cesse d'accuser le président et le gouvernement de toutes les turpitudes, parfois de manière argumentée, parfois par principe. Parce que quand on est dans l'opposition, on s'oppose. Il y a quelques jours, le parti de l'ex-député européen Jean-Luc Mélenchon a trouvé mieux: les Insoumis ont déposé un amendement qui visait à remplacer, à l'Assemblée nationale, le drapeau européen, arboré à côté de celui de la France, par celui de l'ONU (1). 
Déjà, en entrant à l'Assemblée nationale en juin dernier, ce grand faux naïf de Mélenchon s'était étonné d'y voir le drapeau européen: "Franchement, on est obligé de supporter ça? C'est la République française ici, pas la vierge Marie, je ne comprends pas." Mélenchon s'était fait élire au Parlement européen en 2014 et abandonnait son siège à mi-mandat, exprimant ainsi le peu d'importance et de respect qu'il accordait tant à ses électeurs qu'à l'institution européenne.
Pourquoi supprimer le drapeau européen? Parce que, se justifiait sur France Inter un élu de la F.I., l'Union européenne ne fait pas consensus.
Donc, plutôt l'ONU que l'UE. Depuis quand l'ONU fait-elle consensus, très contestée pour son incapacité à prendre à bras le corps les innombrables conflits que connaît la planète? Très contestée pour les trafics d'influence qu'elle connaît, pour sa corruption, ses gapillages (2). Contestée aussi pour son inertie, particulièrement à cause de son Conseil de Sécurité dont les membres ont un droit de veto qui leur permet de protèger les pays copains.
Et la France depuis quand fait-elle consensus en son sein? On ne voudrait pas souffler sur les braises (surtout à l'heure où l'exemple catalan pourrait en inspirer d'autres), mais rappelons que ce sont des indépendantistes qui dirigent la Corse.
On peut (et on doit) critiquer l'Union européenne, mais la vomir en oubliant d'où elle vient, en niant ses apports, son utilité, en refusant de voir la catastrophe que serait sa disparition (3), s'appelle du populisme.
Le Front national a chaudement soutenu la proposition des Insoumis. Il n'en attendait pas tant.
Cette France-là n'est pas aussi insoumise qu'elle le dit: elle est très dépendante de l'unité de bruit médiatique. Et ce bruit-là tourne à la pollution.

(1) http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/10/04/la-france-insoumise-souhaite-supprimer-le-drapeau-europeen-a-l-assemblee-nationale_5196015_823448.html
(2) lire "L'ONU, mise à nu", Marianne, 29 septembre 2017.
(3) (re)lire sur ce blog:
- "Lettre à Elvire et à mes amis français", 7 avril 2017;
- "Vive l'Europe (quand même)!", 15 mars 2017.

mercredi 4 octobre 2017

Le cauchemar américain

Cinquante-neuf morts à Las Vegas, tués par un homme armé comme un régiment entier. Plus de onze mille personnes tuées par des armes à feu aux Etats-Unis depuis le début de cette année. 273 fusillades de masse, soit quasiment une par jour depuis le début de 2017. Et Trump et la Maison blanche d'affirmer qu'il est prématuré de s'interroger sur une modification de la loi sur la possesssion individuelle d'armes. Y a-t-il position plus imbécile, plus hypocrite, plus répugnante? A partir de combien de morts l'homme qui joue à être président jugera-t-il que le moment est venu de s'interroger sur la vente libre d'armes individuelles, y compris des armes de guerre, dans son pays? Aux Etats-Unis, on dénombre plus d'armes à feu (265 millions) que d'habitants. 3% des Américains en possèdent la moitié (1). Mais Trump et les siens, qui comptent parmi leurs fervents supporteurs la NRA, puissant lobby des armes, ne voient que "folie" dans le massacre de Las Vegas, sans se poser la question de savoir s'il est normal de laisser des fous furieux acheter un arsenal entier. Et si ce n'est pas précisément cette possession d'armes qui rend fou. C'est le destin, laisse entendre Ubu Trump, qui voit, comme le fait remarquer un journaliste, tous ces actes répugnants comme des catastrophes naturelles contre lesquelles seules les prières pourraient agir. Alors qu'il adresse des reproches aux habitants de Porto-Rico victimes d'un ouragan.
Deux jours avant ce carnage, le New York Times titrait: "477 jours. 521 tueries de masse. Zéro action du Congrès." (2) Ce qui manque à ce président, c'est visiblement du courage, de la volonté et de l'intelligence.
" Le cauchemar que connaît aujourd’hui l’Amérique - et c’est vraiment un cauchemar -, affirmait il y a peu Philip Roth, l'un des plus grands écrivains américains (le plus grand, selon Harlan Coben), vient de ce que l’homme qui a été élu président des Etats-Unis souffre de narcissisme aigu ; c’est un menteur compulsif, un ignorant, un fanfaron, un être abject animé d’un esprit de revanche et déjà quelque peu sénile. Et en disant cela, je minimise ses travers. Jour après jour, sa conduite, son manque d’expérience et l’ineptie des propos qu’il tient publiquement nous indignent. Il n’y a aucune limite aux dangers dans lesquels la folie de cet homme risque d’entraîner le pays et le monde tout entier." (3)

A quoi reconnaît-on un imbécile? Notamment à son incapacité à imaginer que ses propos et/ou ses actes peuvent avoir l'effet exactement contraire à celui qu'il recherche. Récemment, des joueurs de football américain ont pris l'habitude de mettre un genou à terre pendant l'hymne national pour protester contre les violences envers les noirs. Le président twitteur, avec la délicatesse qu'on lui connaît, a aussitôt appelé la fédération de football à "virer ces fils de pute". Il s'est ainsi mis à dos toute la fédération de ce sport "traditionnellement blanc et à coloration républicaine" (4). 
Récemment, un général américain, directeur d'une académie militaire, a sèchement et fermement condamné le racisme constaté parmi ses troupes (5), un rappel nécessaire en ces temps où le président semble faire de la division une valeur. 
Quand donc enfin les représentants républicains (si ce terme signifie quelque chose) auront-ils plus de courage que lui et, pour le bien de leur pays et du monde, feront-ils tomber cet accident de l'Histoire?

(3) http://next.liberation.fr/livres/2017/09/15/entretien-avec-philip-roth-j-aurais-aussi-bien-pu-etre-un-sein-de-la-taille-d-un-homme_1596692
(4) http://www.lemonde.fr/sport/article/2017/09/26/comment-donald-trump-a-retourne-la-nfl-et-le-monde-du-football-americain-contre-lui_5191787_3242.html
(5) http://www.huffingtonpost.fr/2017/09/29/le-discours-coup-de-poing-du-general-americain-jay-silveria-apres-un-acte-raciste-deleves-officiers_a_23227886/?utm_hp_ref=fr-homepage

vendredi 22 septembre 2017

La chasse est ouverte

En Belgique, Théo Francken, Secrétaire d'Etat à l'Asile et à la Migration, s'est récemment réjoui du "nettoyage" de migrants effectué dans le parc Maximilien à Bruxelles.
Dimanche dernier, il a reçu une délégation soudanaise venue en Belgique identifier des compatriotes "en situation illégale". Elle était composée d'agents des services secrets soudanais. "Vous invitez la police soudanaise, aux ordres du tyran, à identifier des gens qui le fuient!", s'est indigné un député Ecolo (1).
Aujourd'hui, Francken réclame des excuses d'Ecolo pour avoir été caricaturé en soldat nazi par la section jeunesse du parti vert qui dénonce "les rafles planifiées, collectives et avec quotas" et "les confiscation et pillage des effets personnels" (2).
Cette caricature est excessive (on ne banalise pas le nazisme), mais, comme souvent, la situation qu'elle dénonce est autrement plus choquante. C'est la banalisation de l'inhumanité qui est inacceptable. C'est Francken qui devrait présenter ses excuses pour l'attitude intolérable des forces "de l'ordre" vis-à-vis de gens qui, pour la plupart, ont fui guerres et dictatures. Lui qui devrait présenter ses excuses pour inhumanité avérée.
Témoignage (3) d'une Bruxelloise qui, parmi d'autres, tente de venir en aide aux candidats réfugiés et s'indigne des méthodes insupportables utilisées pour les chasser, comme on chasse un chien de son jardin: 
"Un matin, lors d'une rafle (pour pas changer), nouvel ordre: des sacs à dos sont saisis pour être envoyés aux "objets trouvés". Nous essayons de protester et d'expliquer que ces sacs contiennent leurs affaires personnelles (gsm, papiers, photos de famille, chargeur, produits de soin, vêtements...). Mais ils s'en balancent et refusent qu'on les prenne... Mes larmes ont coulé... Et ça a continué... 
Jusqu'à hier, le 11 septembre (date tellement marquée pour certains...), où les forces de l'ordre ont dépassé les limites en raflant les "migrants" qui faisaient la file, depuis environ 6h du matin, pour recevoir de quoi déjeuner. Ils ont pu atteindre leur quota. Même Théo Franken l'a publié sur sa page, tout fier de sa politique néo-nazie! Rafler les plus faibles, au lever du soleil, en mode zombie complètement crevés et à bout de tout! On sait qu'on ne pourra rien faire, que, quand ils sont là, on ne peut pas leur dire d'arrêter et de ne pas les embarquer, les menotter à l'aide de colsons... Mais on essaye, on crie, on hurle, on leur dit que ce qu'ils font est inhumain, honteux, qu'ils reproduisent des scénarios qu'on commémore aujourd'hui... (...)
Plus les heures passent et plus le car se remplit. On compte environ 25 arrestations dont une femme et des mineurs. Théo en a compté 21, dont 15 majeurs, dont 9 détenus (donc 6 mineurs!). On s'en va, très mal psychologiquement.
Le lendemain, aujourd'hui 12/09, le parc est vide, la gare est vide. On ne compte, en tout, qu'une quinzaine d'hommes (alors qu'il y a quelques jours seulement on pouvait en compter 400). Les rafles fonctionnent bien. Certains sont en centre fermé en vue d'être renvoyés dans leur pays d'origine ou dans un autre pays d'Europe, d'autres seront relâchés (?)." 

La solidarité, heureusement, continue à s'exprimer: de 150 à 200 migrants ont été hébergés la nuit par des citoyens scandalisés par l'attitude brutale de la police et du gouvernement (4). La plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, à l'origine de cet accueil, rappelle que "la Belgique s'est engagée à accueillir plus de 3.800 demandeurs d'asile en provenance de Grèce et d'Italie et qu'elle a seulement accepté quelque 900 personnes". La plateforme demande aussi à la Belgique "d'activer la clause de souveraineté contenue dans les accords de Dublin afin de ne plus renvoyer les demandeurs d'asile concernés en Italie et d'examiner leur situation en Belgique". Comment s'étonner que l'Union européenne soit tant conspuée? Elle est si souvent utilisée par des Etats membres pour se dédouaner de leurs responsabilités, voire pour justifier leurs attitudes inhumaines.

En Allemagne, beaucoup de jeunes s'apprêtent à voter dimanche pour Angela Merkel parce qu'elle a su mener une politique très volontariste d'accueil des candidats réfugiés. Ce qu'on appelle là-bas la Willkommenskultur. Elle n'est pas exempte de problèmes et les manifestations de haine vis-à-vis des étrangers nouvellement arrivés ont, hélas,  été nombreux en Allemagne aussi. Mais l'affirmation claire de la chancelière de vouloir ouvrir largement les portes de son pays à ceux qui en ont besoin permet de se sentir fier de son propre pays (5). Ce n'est pas le cas partout.

(1) http://www.lalibre.be/actu/belgique/la-collaboration-entre-theo-francken-et-le-soudan-cree-la-polemique-59c15df7cd70fc627d9e3339
(2) http://www.lesoir.be/115198/article/2017-09-20/theo-francken-exige-des-excuses-apres-une-publication-des-jeunes-ecolo
(3) publié sur Facebook.
(4)http://www.levif.be/actualite/belgique/pres-de-200-citoyens-hebergent-des-migrants-pour-les-proteger-des-rafles-a-bruxelles/article-normal-726905.html
(5) https://www.amnesty.fr/refugies-et-migrants/actualites/ellwangen-les-hotes-sintallent-dans-la-routine

samedi 16 septembre 2017

Le mépris

Ils sont arrivés en France, après mille détours, après avoir fui les menaces et/ou la violence dans leur propre pays, après avoir parfois subi la torture et/ou l'emprisonnement chez eux ou sur la route de leur exil forcé. Ils pensaient, espéraient être arrivés au bout de leur chemin de croix, en étant accueillis, de manière correcte et humaine, dans un Centre d'Accueil et d'Orientation (CAO). Ils ne demandaient qu'une chose: s'intégrer, s'inventer une nouvelle vie. Et simplement vivre. Enfin. Librement. Ils s'étaient mis, avec opiniâtreté, à étudier un alphabet et une langue qui leur étaient étrangers, ils apprenaient les codes de ce qu'ils pensaient être leur nouveau pays, ils se montraient reconnaissants auprès des professionnels et des bénévoles qui leur venaient en aide.
Ils pensaient sans doute que dans le pays des Droits de l'Homme on les écouterait, on les respecterait, on leur ferait une place, même modeste. L'un d'eux avait intégré un lycée, un autre s'apprêtait à entamer des études d'électricien, tous espéraient se rendre utiles dans la société.
Ils ont 19 ans, 21 ans, 25 ans, 33 ans, 49 ans, ils s'appellent Ismaïl, Abdallah, Reda, Fekado, Mohamed, Osman, Saber. Ils ont un nom et découvrent qu'ils ne sont qu'un numéro de dossier. Leurs espoirs se trouvent aujourd'hui broyés par une machine administrative aussi hypocrite que peut l'être un être humain. Les voilà, une fois de plus, déracinés, expédiés d'un CAO à un PRAHDA (Programme d'Accueil et d'Hébergement des Demandeurs d'Asile), d'une ville où ils commençaient à tisser des liens, à une autre où ils ne connaissent personne et ne peuvent avoir accès à Internet.
Le diable s'habille en PRAHDA, un nom rédigé en novlangue: "le PRAHDA, estime une bénévole d'une association qui tente de leur venir en aide, consitue actuellement un dispositif national destiné à transférer très rapidement et discrètement les déboutés et surtout les demandeurs en procédure Dublin. Tout est fait pour qu'ils ne puissent pas exercer efficacement de recours."
Après le PRAHDA, ce sera le CRA, Centre de Rétention administrative. Et, de là, le renvoi vers le pays de l'Union européenne où ils ont été pour la première fois enregistrés. Le plus souvent, pour les amis soudanais dont je parle ici, ce sera l'Italie. Qui, principale porte d'entrée en Europe pour les demandeurs d'asile africains, est débordée par des afflux quotidiens et les renverra en France qui les rejettera une fois encore. Comme de vulgaires colis que personne n'aurait commandés. 
Ils sont les juifs errants du XXIe siècle. Qui parmi les responsables politiques, de tous niveaux, les verra enfin comme une chance et non comme un fardeau dont on se débarrasse comme d'une cannette qu'on jette par la fenêtre de la voiture en espérant ne pas être vu? Qui les verra comme des êtres humains plutôt que comme des chiens qu'on chasse à coups de pied?

Pour vouloir le monde parlé, 
Soudan, mon Soudan, 
Celui d'la parole échangée, 
On s'casse les dents. 
Oh, oh, oh, et je rêve 
Que Soudan, mon pays, soudain, se soulève... 
Oh, oh, 
Rêver, c'est déjà ça, c'est déjà ça. 

Alain Souchon

(Re)lire sur ce blog
- "Etre ou haïr", 8 août 2017;
- "Dans le mur", 10 février 2017;
- "Je cherche un homme", 22 janvier 2017.

vendredi 8 septembre 2017

Une maladie de l'avenir

Récemment (1), j'évoquais ici les propos répugnants et répulsifs, diffusés sur son blog, d'un prêcheur islamiste, français d'origine algérienne, qui vomit les femmes qu'il considère comme des sous-êtres. Etant entendu que lui a tout compris et est, du haut de sa supériorité de mâle, l'intelligence incarnée. On en rirait si ces positions n'étaient de plus en plus partagées.
L'écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani, prix Goncourt 2016, vient de publier "Sexe et mensonges", un livre sur la vie sexuelle au Maroc qui repose sur des témoignages de femmes. 
Parlant de cet ouvrage, l'écrivain algérien Kamel Daoud estime qu'une de ses révélations est "le démantèlement d'une vieille croyance positiviste: le patriarcat, le machisme, la femme comme être minoré, ne sont pas le reliquat d'une culture qui s'imbrique mal dans l'universel et endosse mal la mécanique de la modernité, mais une construction du présent. Ce n'est pas une maladie du passé qui persiste, mais une maladie de l'avenir qui s'installe. Ce qui s'y joue n'est pas le poids de traditions rigides que l'on peine à décarcasser, mais un néoconservatisme qui a pris de la force, de la place, des leviers de pouvoir et même les armes. Les régimes autoritaires cultivent le deal avec des bigots qui ont imposé les termes du débat sur la sexualité: elle est menace, invasion, déstabilisation, trahison... De quoi souder les rangs contre la femme, au nom de Dieu, de la Femme vertueuse, de la Culture, de la Différence." (2)
En écho, Leïla Slimani en appelle "à la raison des Lumières et à l'horizon de l'universalité. Oui, on est des musulmans, on a notre culture, mais il faut arrêter de considérer que tous nos droits sont culturels. On peut aussi revendiquer des droits parce qu'ils sont universels et que, avant d'être marocains, musulmans ou femmes, on est des êtres humains. Sans être les otages de notre culture. Notre culture, c'est quelque chose de mouvant. On peut la faire changer. Et tout ne va pas s'écrouler." (3)
Kamel Daoud encore, avec ces propos qui se passent de commentaire: "nous sommes malheureusement, coincés entre le You Porn et le You pray, refusant la vie, rêvant de la mort comme orgasme, de l'au-delà comme seule compensation. Erigeant la spécificité culturelle là où nous avons peur d'aller vers l'autre, de le toucher, l'aimer, le désirer. Parce que castrés dans leur présence au monde, nos hommes se vengent par l'excision juridique, sociale et physique des femmes".

(1) "La fabrique d'islamophobie", 30 août 2017
(2) "Entre You Porn et You Pray", L'Obs, 31 août 2017.
(3) "Les femmes, le sexe et l'islam", L'Obs, 31 août 2017.