mercredi 23 mai 2018

Zonder vergogna

La Lega va gouverner l'Italie avec le Mouvement 5 Etoiles. Avec la NVA, ce parti régionaliste partage non seulement un même programme (sécuritaire et anti-réfugiés), mais aussi les mêmes contradictions, la même absence de gêne, la même envie d'occuper le pouvoir au-delà des incohérences. Voilà deux partis qui se retrouvent à gérer un Etat dont ils veulent quasiment la mort. La Ligue s'appelait, il y a peu encore, Ligue du Nord. Ses dirigeants voulaient créer une Padanie totalement inventée qui regrouperait les régions du nord de l'Italie (1). Comme la NVA en Belgique, la Ligue, qui regroupe ces gens du nord, bourgeois bien éduqués et si travailleurs, si bien de leur personne, s'est construite en fustigeant les profiteurs, voleurs, chômeurs, métèques, assistés, malades (biffez la mention inutile) du sud du pays. Vivre avec eux leur est insupportable. Mais gouverner un pays dont ils ne veulent plus et prendre en compte l'avenir de ces faignants du mezzogiorno ou de Charleroi leur paraît parfaitement faisable.
Résumons-nous: la soif de pouvoir aide à faire le grand écart. 

(1) https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/05/21/que-sont-la-ligue-et-le-mouvement-5-etoiles-les-deux-partis-qui-s-appretent-a-gouverner-l-italie_5302209_4355770.html

dimanche 20 mai 2018

Des nouvelles de l'homme

Que devient l'homme? Il inquiète.
A Pau, il a fait des petits qui, en bande et dans un parc, tabassent un homme jusqu'à ce que mort s'en suive.
Au Texas, il est jeune aussi et tire à l'arme à feu sur ses camarades de classe, en tuant dix et en blessant dix autres sans que cela n'émeuve grand monde.
A Ajaccio, il se fait supporteur de foot qui injurie et menace les joueurs du club du Havre, les traitant de "Français de merde" ou d'autres noms que pas un oiseau n'accepterait.
En Belgique, il est policier. Il soulève une jeune manifestante qui protestait tranquillement assise en tailleur et, tout sourire, la laisse tomber lourdement, espérant qu'elle se casse le coccyx ou n'importe quoi d'autre.
En Israël, il tire à balles réelles, tuant une soixantaine de manifestants armés de pierres mais aussi de cerfs-volants.
A Gaza, il emmène dans une manifestation à très haut risque son bébé de huit mois qui n'y a pas survécu.
En Syrie, il massacre ou torture ses compatriotes qui ont le tort de se battre pour la démocratie, tandis que le président Bachar se fait congratuler par son confrère Vladimir.
Un peu partout dans le monde, il fait exploser des bombes, attaque à la kalachnikov, au couteau ou à la voiture-bélier, tuant des innocents par milliers en criant que dieu est grand.
Voilà les dernières nouvelles de l'homme. Certains affirment qu'il s'ensauvage. Ils se trompent. Le sauvage est celui qui vit dans la forêt. Vivre dans la forêt ferait le plus grand bien à l'homme. L'homme a besoin de calme et du chant des oiseaux.

mercredi 16 mai 2018

Supériorité de la nature sur l'élu

Les populations d'oiseaux déclinent partout dans nos pays. Même en Brenne, pays d'étangs, de prairies et de haies (qu'on appelle ici bouchures). On y croise toujours une très grande variété d'oiseaux et ils sont très nombreux, mais certaines espèces connaissent des déclins inquiétants. On recensait en Brenne des centaines d'outardes canepetières dans les années '80. On n'en a vu que six en 2017. Les chardonnerets élégants, les verdiers d'Europe, les linottes mélodieuses, les hirondelles voient leurs populations diminuer. Certaines espèces ont chuté de 50 à 80% ces dernières années. On n'a plus vu de moineau friquet en Indre depuis deux ans (1).
Les causes sont diverses et pour une bonne part dues à l'agriculture intensive: suppression de haies et de jachères, monocultures, disparition des petites parcelles, utilisation de produits phytosanitaires. Mais les  particuliers et leurs jardins sans "mauvaise herbe" ont aussi leur part de responsabilité. Tout comme les chasseurs autorisés à tuer beaucoup trop d'espèces, dont certaines sont en voie d'extinction, telle l'alouette des champs. Derrière les oiseaux, ce sont les insectes qui disparaissent, la biodiversité qui est menacée.

A Tournai, en Belgique, un promoteur voudrait créer un terrain d'entraînement au golf sur la Plaine des Manœuvres, espace vague et herbeux de quelque treize ou quatorze hectares (si je me souviens bien), en bordure du boulevard périphérique. Au fil des années, depuis une quarantaine d'années, le terrain vague s'est réduit, la Plaine accueillant la Maison de la Culture, le hall des sports, des immeubles à appartements, des parkings, des terrains de sport. Restent quelques hectares encore. Le terrain de golf mesurerait trois cents mètres sur cent entièrement grillagés et un bâtiment de trois étages y serait érigé. Ça tombe bien, dit l'échevin des Sports, "il reste un vaste espace sur la Plaine des Manœuvres et nous ne savons rien en faire." Ne sait-il vraiment pas quoi en faire? N'en faire rien justement, rien d'autre qu'un espace naturel, un lieu d'accueil de la nature, des oiseaux, des insectes, de plantes divers. La nature est plus intelligente que les élus, elle sait que faire de zones sans projet. C'est ce que le jardinier et paysagiste Gilles Clément appelle le tiers-paysage, ces espaces, notamment urbains, délaissés et qu'il est bon de laisser délaissés.
"Le Tiers-Paysage –fragment indécidé du Jardin Planétaire- désigne la somme des espaces où l’homme abandonne l’évolution du paysage à la seule nature. Il concerne les délaissés urbains ou ruraux, les espaces de transition, les friches, marais, landes, tourbières, mais aussi les bords de route, rives, talus de voies ferrées, etc … A l’ensemble des délaissés viennent s’ajouter les territoires en réserve. Réserves de fait : lieux inaccessibles , sommets de montagne, lieux incultes, déserts ; réserves institutionnelles : parcs nationaux, parcs régionaux, « réserves naturelles ». 
Comparé à l’ensemble des territoires soumis à la maîtrise et à l’exploitation de l’homme, le Tiers-Paysage constitue l’espace privilégié d’accueil de la diversité biologique. Les villes, les exploitations agricoles et forestières, les sites voués à l’industrie, au tourisme, à l’activité humaine, l’espace de maîtrise et de décision sélectionne la diversité et parfois l’exclut totalement. Le nombre d’espèces recensées dans un champ, une culture ou une forêt gérée est faible en comparaison du nombre recensé dans un délaissé qui leur est attenant.
Considéré sous cet angle le Tiers-paysage apparaît comme le réservoir génétique de la planète, l’espace du futur." (2) 


Des citoyens tournaisiens pensent aussi qu'un terrain naturel constituerait un bien meilleur destin pour le dernier espace libre de la Plaine des Manœuvres plutôt qu'un beau gazon tondu ras et arrosé régulièrement. Ils se réuniront prochainement pour en discuter (3).

Et pendant ce temps-là, au niveau mondial, après l'effervescence du succès de la COP21, le destin environnemental de la planète ne semble plus susciter grand enthousiasme (4). Comme si le joueur de golf qui joue parfois à être président des Etats-Unis arrivait à imposer ses priorités.
Un jour, pourtant, la nature aura raison de lui.

(1) "Déclin des oiseaux: "il faut agir maintenant!" - interview de l'ornithologue Thomas Chatton, chargé d'études à Indre Nature, La Nouvelle République, 12.5.2018
(2) http://gillesclement.com/cat-tierspaysage-tit-le-Tiers-Paysage
(3) Réunion citoyenne, ouverte à tous, au bar de la Maison de la Culture de Tournai le jeudi 24 mai à 18h.
(4) http://www.lalibre.be/actu/planete/rechauffement-climatique-apres-l-effervescence-de-la-cop21-le-retour-de-l-inertie-5af5be94cd7028f079e96b3a


lundi 14 mai 2018

Occasion manquée

L'appel, publié récemment dans Le Parisien et signé par quelque trois cents intellectuels, dénonçant la montée d'un nouvel antisémitisme, a été beaucoup commenté. Il désignait un responsable: le Coran et ses passages appelant à tuer des Juifs et invité à se mettre à jour. Etait-il excessif? L'antisémitisme est à nouveau en augmentation dans nos pays, c'est une réalité violente qui rappelle des heures trop sombres et qui ne peut nous laisser indifférents.
De nombreux responsables musulmans se sont indignés. Il est hors de question de toucher une seule virgule du texte du Coran, qui est sacré et révélé, a déclaré Anouar Kbibech, vice-président du Conseil français du culte musulman. D'autres parlent d'ineptie ou de blasphème (1).
"C'est sans appel et sans surprise, écrit Riss: le Coran, livre saint entre les livres saints puisqu'il a été dicté par Dieu Lui-même, excusez du peu, ne saurait tolérer la moindre critique, le moindre commentaire déplaisant, la plus petite remise en question. Il porte une parole immuable, intouchable, éternelle. Preuve que cette tribune, quoi qu'on en pense, a mis le doigt sur le problème."
Un spécialiste (dont j'ai oublié le nom) affirmait sur un site d'informations (désolé..., j'ai oublié) que ce sont les diverses versions du Coran qui posent problème. Qu'il faut se baser sur telle traduction dans laquelle on ne trouvera aucun appel de cette sorte. Mais pourquoi alors circulent d'autres versions et pourquoi sont-elles toutes utilisées quasi indifféremment, comme si chacune était sacrée? Le problème de ces textes sacrés résiderait donc dans leurs versions, traductions et interprétations multiples. Mais aussi, comme le souligne Riss, dans la lecture politique du Coran: "ceux qui s'y réfèrent ne le lisent pas comme une fiction fantastique, mais comme un livre politique. Dans le meilleur des cas, ils y voient une béquille existentielle, dans le pire, un mode d'emploi pour ordonner la vie collective". Comme tous les livres politiques, poursuit-il, il doit pouvoir être critiqué. "Son propos et ses implications doivent pouvoir être confrontés aux aspirations - et aux connaissances scientifiques - des sociétés contemporaines, qui ont le droit de l'ignorer, de le trouver inepte, d'un autre temps, aberrant, et même dangereux quand c'est le cas".
Philippe Lançon, lui, estime qu'il faut s'écarter de la lettre des textes et éduquer à la lecture critique: "les versets meurtriers du Coran ne sont pas plus le problème que les versets meurtriers de la Bible ou que certaines paroles de La Marseillaise: il y a beaucoup de fondamentalisme inconscient chez ces aimables pétitionnaires; comme chez ceux qu'ils dénoncent, ils accordent trop de valeur à la lettre des textes. Le seul problème est d'éduquer ceux qui les lisent, de leur faire sentir qu'ils appartiennent à la communauté démocratique, pour qu'en les lisant ils acquièrent le sens de l'Histoire, la distance critique et la conscience de la relativité des choses, plutôt que de devenir des tueurs antisémites" (2). Le problème, c'est qu'on a entendu bien peu de commentateurs musulmans précisément appeler à cette distance. La plupart ont préféré s'indigner de voir le Coran montré du doigt, sans inviter à une lecture interprétée et actualisée du (des?) texte. Et sans condamner l'antisémitisme.

Post-scriptum: euh, les imams, faudrait arrêter de vous indigner de ces accusations d'antisémitisme...
http://www.lalibre.be/actu/belgique/des-dizaines-d-imams-ont-ete-formes-avec-les-manuels-antisemites-5afc74b8cd70c60ea7063ab0

(1) "Le Coran révélé dans le marbre", Charlie Hebdo, 2 mai 2018.
(2) "Je ne signe pas", Charlie Hebdo, 2 mai 2018.
A (re)lire sur ce blog: "Antisémitisme, territoires et intelligence", 30.3.2018.

samedi 12 mai 2018

Ceux qui rêvent en noir et blanc

L'Homme est sans limites. Il est capable d'imaginer des robots qui seront plus intelligents que lui. Pourront-ils être plus bêtes? C'est qu'en ce domaine les capacités humaines sont visiblement infinies. Voilà qu'on apprend (via Caroline Fourest) (1) qu'un blanc qui porterait des dreadlocks serait coupable d'appropriation culturelle. Que le chanteur Bruno Mars (qui n'est à première vue pas vraiment blanc, mais qu'importe?) serait coupable de s'approprier la musique noire en jouant du funk et donc de piller la culture noire. Que la pratique du yoga serait une forme de spoliation culturelle.
Peut-on encore, si on n'est pas Brésilien, danser la samba (pire: en jouer)? Peut-on si on n'est pas Japonais pratiquer le judo? Peut-on cuisiner la bouillabaise si on n'est pas Marseillais? Peut-on manger des pâtes sans être Italien? Mais les Italiens eux-mêmes peuvent-ils s'en déclarer les inventeurs quand on sait que c'est Marco Polo qui aurait importé dans son pays le goût des pâtes qu'il aurait découvertes en Chine.
Belge, j'habite en Berry depuis cinq ans. Ai-je le droit de danser la bourrée berrichonne ou dois-je me contenter de la regarder danser par de "vrais" Berrichons? Dois-je manger des moules et des frites et boire de la bière, moi qui n'ai pour seule religion que le vin?

Ces accusations d'appropriation culturelle tournent au terrorisme intellectuel. Chacun voit n'importe où les références qu'il veut voir. Une marque de vêtements a été accusée de copier sur des chaussettes des motifs xhosas (Afrique du Sud) (1). Je ne connais pas grand-chose en couture ou en tricot, mais il m'avait semblé que c'est ce qu'on appelle du jacquard, du nom d'un tisserand français de la fin du XVIIIe siècle. S'est-il inspiré de motifs xhosas (qui effectivement épousent aussi des formes de losanges)? On a du mal à le croire. Mais la marque de vêtements, face à l'agression, a retiré ses chaussettes.
Ces procès publics sont non seulement stupides mais aussi racistes. C'est la loi du chacun ses références, chacun sa culture, chacun ses pratiques. C'est le refus de l'échange, du partage, du métissage, Ce qui se termine inévitablement par le chacun chez soi, le refus des migrations. C'est le nationalisme le plus bête et le plus obtus. C'est l'impasse totale. Le cul-de-sac.
Je me souviens - c'était il y a près de trente ans - que mon fils aîné avait appris à l'école primaire du village que les Blancs vivent en Europe et en Amérique du Nord, les Noirs en Afrique, etc. Nous avions essayé d'apporter "quelques" nuances à cette information. Aujourd'hui, faudrait-il, si on suit la logique imbécile des identitaires, que ce soit le cas? Que l'Europe soit blanche? Que l'Afrique soit noire? Que l'Amérique soit quoi? Ces logiques sont absurdes et dangereuses. Elles s'opposent à l'universalité. Nous appartenons au monde et inversement. Et il est diversifié, qu'on le veuille ou non.
Le metteur en scène Wajdi Mouawad, à la journaliste qui lui demande comment il parvient, par exemple dans son spectacle Tous les oiseaux, à incarner deux points de vue différents, celui des Juifs et celui des Arabes, répond: "Je ne pense jamais que je ne suis pas comme l'autre. Il faut se montrer mesuré quand on déclare je suis ceci ou cela, sinon c'est dangereux, on peut le payer cher" (2).

Gaston Kelman, dans "Je suis noir et je n'aime pas le manioc" (3) rappelle que la culture, c'est hic et nunc. Il n'y a aucun sens à vouloir se réfugier dans une culture illusoire.
« Permettez-moi de vous dire qu’il n’existe pas de culture africaine. La similitude entre un cadre de Douala, de Bamako ou de Dakar, diplômé, urbain, et un agriculteur du Sahel ou de la forêt équatoriale, analphabète, rural, est la même que celle qui existe entre un cadre suédois ou un golden boy de Manhattan ou de la City et un agriculteur moustachu du sud de la Turquie, un pêcheur de la Tchétchénie ou un Gitan de Bulgarie.
La culture est un élément social et non ethnique, même si l’ethnie sert souvent d’espace social d’enracinement à un modèle culturel. Ce cas de figure se retrouve notamment et presque exclusivement en milieu traditionnel rural. Dans tous les cas, la culture reste un élément spatial et temporel. C’est la capacité de s’adapter à son milieu et à son temps. Moi, le Francilien, ce qui me relie culturellement à mon cousin qui n’est jamais parti du village d’origine de mes parents (espaces décalés), ou à celui qui vivait dans ce même village il y a un siècle (temps décalés), est certainement plus mince que ce qui me relie à un Blanc de la région parisienne (espace commun) aujourd’hui (temps commun), ayant les mêmes caractéristiques sociologiques que moi. (…)
Mes origines reposent sagement dans mon patrimoine ; mon quotidien, c’est la culture au sein de laquelle je vis. (…) La culture c’est hic et nunc, ici et maintenant. Elle est donc intimement liée aux notions d’espace et de temps. »


La vie n'est que mouvements, mélanges, métissages, emprunts. La culture aussi. Ou alors elle est mortifère.
Je viens de découvrir Monmon, le magnifique album de Danyel Waro, chanteur réunionnais qui s'exprime en créole. Lisant la traduction de ses très beaux textes, on y voit combien cette langue et ce pays sont traversés - comme tant de langues, tant de cultures - d'influences et d'apports divers. Ici, de Madagascar, de France, d'Inde, d'Afrique, d'ailleurs non identifiés. 
Les obsédés de l'identité (comme si elle était unique et figée) voudraient nous imposer un monde triste, replié sur lui-même, en noir (pour les uns) et blanc (pour les autres). Toutes les couleurs sont dans la nature. Et dans la culture. Leurs imprécations n'y pourront rien.

Toutes les couleurs, même le blanc. Quoi qu'en pense Rokhaya Diallo qui trouve les pansements racistes: "la compresse située au centre de ces pansements est blanche", a-t-elle déclaré (apparemment sans second degré). "Elle suggère donc, écrit l'hebdomadaire Marianne, le recours au sparadrap marron, afin de ne pas laisser percer la couleur honnie de la compresse maléfique, emblême d'un néocolonialisme sanitaire qui se manifeste aussi par la couleur des dents" (4). Et le magazine de se demander s'il faudrait changer la couleur naturelle du coton et de la neige. Et celle du lait? Faudra-t-il le boire avec du chocolat ou du café pour ne pas apparaître comme un colon?

Le combat contre le racisme et pour l'universalisme est suffisamment important pour ne pas se laisser alourdir par ces délires qu'aucun robot ne sera capable d'imaginer. Ceci est donc un hommage à l'Homme et à ses capacités tant (trop) humaines. 

(1) http://laicite-republique.org/c-fourest-le-delire-de-l-appropriation-culturelle-marianne-4-mai-18.html
(2) Télérama, 4.4.2018.
(3) éd. Max Milo, 2003.
(4) "Elle a osé le dire - Sus au blanc", Marianne, 11 mai 2018.

jeudi 10 mai 2018

Jean-Luc Iznogoud

Dans la série "Comment se fâcher avec (certains de) ses amis", parlons de Jean-Luc Mélenchon. J'ai déjà exprimé ici combien je trouvais sa France insoumise très soumise à la production d'UBM, ces unités de bruit médiatique (1). Paradoxalement, son leader, avec le même sens de la nuance que la fille à papa Le Pen, ne cesse de vomir les médias, parlant du "parti médiatique" ou même de "la CIA médiatique". Soutenant sur ce terrain Laurent Wauquiez, leader de la droite dure (2), l'homme refuse les invitations de nombreux médias, ceux qui ne lui posent pas les bonnes questions. "Le pouvoir médiatique est d'essence complotiste", affirme-t-il, n'hésitant pas ainsi à participer à la diffusion de théories du complot. A cracher ainsi sur la presse, on ne peut s'affirmer démocrate. On se classe plutôt parmi les populistes. Ou les staliniens. Comment s'étonner que des véhicules de médias, telle une voiture de Radio France, aient été vandalisés lors de "La fête à Macron" organisée samedi dernier par les Français insoumis? "Vous n'avez rien à faire ici!", ont entendu les techniciens. Faudrait-il alors que les médias cessent d'évoquer la France insoumise, ses actions et les interventions de ses représentants? Ce parti a un rapport particulier aux médias: quand et comme ça l'arrange.

Dans le corso peu fleuri de la F.I. à Paris, trois chars pour fustiger le président Macron: Macron en Jupiter, Macron en Dracula et Macron en Napoléon. Puis, un quatrième char promenant le leader des Insoumis et ses députés (3). Mélenchon en Zeus, en Mars, en Che? Les élus insoumis ne pouvaient sans doute marcher avec les manifestants de crainte d'être confondus avec des représentants de La France en Marche
Etrange calicot dans cette manif festive: "Elu par défaut, viré pour défauts", peut-on y lire. (4) Si Emmanuel Macron a été élu par défaut, c'est qu'il était le moins pire des candidats. Parmi lesquels figurait un certain Jean-Luc Mélenchon. Les manifestants de la F.I. semblent avoir oublié, un peu vite, que leur candidat n'a pas réussi à séduire une majorité de Français. Il n'a même pas été élu, ni par choix positif, ni par défaut. Ce qu'on peut comprendre: comment un tel dinosaure de la politique, ce vieux de la vieille qui depuis trente-cinq ans a occupé toutes les fonctions politiques, pourrait-il encore apparaître comme l'homme du renouveau? Seule fonction politique qu'il n'ait pas exercée: celle de président de la République. Et on sent qu'il aimerait tant être calife à la place du calife. Avant d'être député à l'Assemblée nationale, il l'avait été au Parlement européen, abandonnant son mandat à mi-course, témoignant du mépris qu'il a pour la fonction et pour ses électeurs. Comment faire confiance à un élu si volage?

Jean-Luc Mélenchon s'est rendu hier à Moscou à l'occasion de la commémoration de la victoire de l'URSS sur l'Allemagne nazie. Il y a rencontré un des leaders de l'opposition de gauche à Vladimir Poutine. "Je ne veux pas entrer dans le concert d'aboiements et d'hystérie anti-russe qui s'observe en Europe sous prétexte de Monsieur Poutine", a-t-il déclaré. Mélenchon semble entendre ce qu'il a envie d'entendre: qui donc en Europe n'est pas capable de faire la part des choses entre les Russes et leur président? "Je viens ici le 9 mai, c'est un acte militant pour dire: les Russes sont nos amis." (5)
"En clair, un message à la Macron, souligne la journaliste d'Arte: en même temps, les Russes, oui, la Russie, oui, mais un bémol sur Vladimir Poutine."
Son porte-parole, Alexis Corbière, ne fait pas non plus dans la nuance tout en appelant à le faire : "arrêtons ce climat aujourd'hui, qui vise à considérer que quiconque n'est pas aligné sur le discours agressif, notamment des Etats-Unis, qui désigne Mr Poutine comme étant quasiment en train de préparer une nouvelle guerre mondiale, se voit immédiatement traité d'agent poutinien". 
"Un grand écart difficile, estime la journaliste d'Arte: Mélenchon condamne l'attitude de Poutine mais aussi les sanctions contre la Russie pour l'annexion de la Crimée et sa participation à la guerre en Syrie. "Un voyage symbolique au pays de Poutine. Pas sûr qu'il remette les pendules à l'heure, tel que le souhaite Mélenchon." 
Pas sûr non plus que ce sujet réconcilie l'ancien député européen anti-européen avec "la CIA médiatique" et en particulier avec la chaîne de télé qui entend participer à la construction européenne.

Post-scriptum: le fustigeur du foot "opium du peuple" est devenu fan de l'OM. Ce qu'il ne faut pas faire pour plaire à ses électeurs marseillais!
https://www.huffingtonpost.fr/2018/05/12/lom-en-finale-de-leuropa-league-jean-luc-melenchon-espere-une-place-en-tribune-emmanuel-macron-forfait_a_23432727/?utm_hp_ref=fr-homepage

(1) Sur ce blog: "Les faiseurs de bruit", 6 octobre 2017.
(2)  http://www.huffingtonpost.fr/2018/02/26/melenchon-prend-la-defense-de-wauquiez-dans-un-billet-enflamme-contre-la-cia-mediatique_a_23371361/?utm_hp_ref=fr-homepage
(3)  http://www.lemonde.fr/societe/article/2018/05/05/de-nombreux-participants-attendus-pour-faire-la-fete-a-macron-samedi-a-paris_5294695_3224.html
(4) Charlie Hebdo, 9 mai 2018, p. 14.
(5) https://www.arte.tv/fr/videos/079056-093-A/arte-journal/
(Re)lire aussi sur ce blog:
- "Le temps des culottés", 23.6.2017,
- "Réflexions de lendemain", 19.6.2017,
- "Le temps des immatures", 2.5.2017.

mercredi 9 mai 2018

Les Jarawas sont l'Humanité

Un peuple qui ne connaît pas de rapport de pouvoir, qui n'a pas de croyance en l'au-delà ne peut que nous intéresser. C'est le cas des Jarawas qui vivent sur une île de l'Océan indien, appartenant à l'Inde. Ancêtres de tous les Asiatiques actuels, ils ont quitté l'Afrique il y a 70.000 ans. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 480. Le réalisateur français Alexandre Dereims leur donne la parole dans son documentaire (sorti en France cette semaine) "Nous sommes l'Humanité" (1).
Ce peuple ne connaît ni rapports de pouvoir, ni conflits. Chacun prend sa part dans le fonctionnement de la société. L'égalité hommes - femmes y est réelle. Les hommes s'occupent des bébés pendant que les femmes vont à la pêche. "J'ai découvert un peuple fascinant qui porte des valeurs humaines très fortes, d'amour, de solidarité, etc., explique Alexandre Dereims qui a tourné à diverses reprises pendant six ans sans jamais assisté à des conflits ou des disputes.  
C'est aussi un peuple sans croyance. "Je leur ai demandé: qu'est-ce qu'il y a après la mort? Ça les a fait rire, ils ont trouvé ma question stupide et ils m'ont dit: quand tu es mort, tu es mort."
Les Jarawas vivent de chasse et de cueillette, mais sont aujourd'hui menacés dans leur mode de vie et jusque dans leur existence même par des braconniers qui s'attaquent à leur gibier et essaient de les pervertir notamment en leur donnant de l'alcool dont les Jarawas ne veulent pas. Des femmes ont été enlevées, violées. Ils sont aussi victimes de safaris photos organisés par l'armée indienne qui emmènent chez eux, quatre fois par jour, des hordes de touristes qui photographient les femmes jarawas payées pour danser pour eux.
Ce peuple, si beau à tous points de vue, est menacé d'extinction par notre société mondialisée, qu'ils trouvent sale, malodorante et stupide. 
Alexandre Dereims et son équipe ont lancé une pétition pour soutenir et préserver l'existence des Jarawas (2) et un appel à aider à la diffusion de leur documentaire. 
Ils sont l'Humanité.

(1) https://www.arte.tv/fr/videos/075223-172-A/28-minutes/
(2) http://www.organicthejarawa.com/signez-la-petition

jeudi 3 mai 2018

Noir, c'est noir

Ils sont d'extrême gauche, d'ultra gauche disent certains, mais ont des méthodes d'ultra droite, des méthodes de fascistes. Habillés comme des paramilitaires et courageusement masqués, les Blacks Blocs volent leur manifestation du 1er mai aux syndicats, cassent, démolissent, incendient, sans souci des travailleurs des entreprises dont ils mettent à mal l'outil de travail, ni des clients, ni des occupants des étages supérieurs des immeubles dans lesquels ils balancent des cocktails Molotov. Leurs dégradations de l'espace public auront un coût notamment pour les services publics, donc pour nous tous.
Que défendent-ils? Que réclament-ils? On n'en sait rien. Ils semblent avoir le même programme que la fille à papa Le Pen: démolir. Mais eux, c'est matériellement. Que veulent-ils construire? Ils n'expriment (ou alors elles m'ont échappé) aucune revendication. Il paraît qu'ils sont en colère. Contre quoi? Contre qui? C'est une "violence légitime", affirme Poutou le boutefeu.
"Go vegan" a écrit l'un d'eux sur la vitrine explosée du McDo saccagé. Pour affirmer leur refus de la violence contre  les animaux, ils usent de violence et terrorisent les clients. On a évidemment le droit de critiquer, de contester les symboles du capitalisme, mais cette violence organisée a un air années '30 en Allemagne et dessert totalement leurs combats. Rendant impossible la moindre sympathie pour eux. Au contraire.

https://www.huffingtonpost.fr/2018/05/01/manifestation-du-1er-mai-2018-qui-sont-les-black-blocs-responsables-des-debordements-a-paris_a_23424702/?utm_hp_ref=fr-homepage
Voir le dessin de Kroll:
http://plus.lesoir.be/154343/article/2018-05-02/le-kroll-du-jour-sur-les-violences-paris-lors-du-1er-mai

dimanche 29 avril 2018

R2D2, le retour

A quoi reconnaît-on un bourgmestre empêché? A son casque de vision. C'est un bourgmestre virtuel. Entendez par là qu'on ne peut jamais être sûr, même si on est face à lui, que c'est bien lui. Tout comme lui ne sait pas dans quelle proportion la réalité qu'il entrevoit est augmentée. Celle de Rudy Demotte est passée au carré. Il s'est mué en R2D2. On le savait depuis longtemps, l'homme tient un discours si complexe qu'il échappe au citoyen lambda. Le R2D2 de La Guerre des Etoiles n'est pas plus aisé à  comprendre.
R2D2 is alive and well and living in Tournai.



Photo du Courrier de l'Escaut:
http://www.lavenir.net/cnt/dmf20180427_01162672/mettre-la-technologie-au-service-de-la-population

jeudi 26 avril 2018

Nos peurs

Je l'ai écrit déjà: je me suis rendu compte que je n'osais plus lire Charlie Hebdo dans une gare ou un train, de peur d'être agressé. Je le reçois chaque semaine emballé dans un plastique opaque. Je suppose qu'il s'agit de le rendre inaperçu des employés de la Poste, du facteur, des voisins. Qui aujourd'hui oserait lire en public "Les Versets sataniques"?
Au lendemain des attentats de novembre 2015 à Paris et de mars 2016 à Bruxelles, nous affirmions notre absence de peur. Mais c'est faux: les islamistes ont réussi à l'installer, cette peur. Nous avons peur de leurs réactions insensées et en plus nous craignons de choquer non pas les islamistes mais les musulmans. Le terrorisme n'est pas que physique, il est aussi intellectuel. Nous craignons de blasphémer. De nombreux enseignants avouent ne plus oser aborder en classe, en cours d'histoire, de sciences, de philo, des sujets qui risquent de fâcher, liés à la religion, aux normes, aux règles, aux interdits qu'elle serait censée imposer . "Dénoncer l'emprise de la religion est devenu aussi angoissant que dénoncer Al Capone", écrit Gérard Biard (1).
"N'ayons plus peur! Enquête sur une épidémie contemporaine (et les moyens d'y remédier)", c'est le titre d'un ouvrage d'Ali Magoudi (2). Le psychanalyste explique qu'après les attentats certains de ses amis affirmaient qu' il faut respecter le sacré de l'autre. Ce qui ne veut rien dire. "Je m'aperçois qu'on n'a pas compris ce qu'était la laïcité ni ce qu'impliquait la liberté de religion: l'autre a le droit d'avoir la religion qu'il veut..., mais, du coup, ses pensées eu égard aux miennes, seront obligatoirement blasphématoires." (3) La liberté de religion implique que l'autre a le droit de blasphémer. C'est-à-dire, tout simplement, de contester. Finalement, dit-il, "la peur d'avoir des pensées blasphématoires nous empêche de penser". Et de toute façon toute religion constitue un blasphème par rapport à une autre, puisqu'elle la contredit. "Qu'est-ce que c'est que ce monde qui n'arrive pas à laisser se déployer des vérités contradictoires? On sait bien que la vérité avec un grand V n'existe pas."
"Je rêve, dit encore Ali Magoudi, d'un monde où l'indifférence au blasphème aurait droit de cité. (...) Que l'autre se foute de ce que je pense. Qu'il se foute de ce que je pense de l'avortement, de l'euthanasie, de ce que je pense des choses essentielles: que l'autre me foute la paix."
Mais nous voilà dans la peur que l'autre pense que ce que nous pensons, ce que nous lisons, ce que nous écrivons est une agression envers lui. "Le paradoxe dans le monde actuel, c'est que les vérités religieuses dans leur portée collective ont énormément régressé, et dans la mesure où il n'y a pas un discours collectif qui vient porter la pluralité comme norme, il n'y a plus de norme qui protège d'une pluralité de peurs. On avait une seule peur, celle de l'Autre, un Autre organisé, un Dieu, mais maintenant on est comme des enfants de 2-3 ans, les peurs sont multiples, elles s'accrochent à tout ce qui passe. Et tous les énoncés du discours collectif contemporain sont sur le mode Ayez peur!": les menaces sont diverses et les dangers sont imminents."
Il faudrait cesser d'avoir peur. Il faudrait.

(1) "Laïcité: les profs au tableau", Charlie Hebdo, 11 avril 2018.
(2) éditions La Découverte.
(3) Entretien avec Ali Magoudi, Charlie Hebdo, 4 avril 2018.
(Re)lire sur ce blog "Islamofolies", 19.4.2013, "Vade rétro", 22.4.2013, "Charlie est bien vivant", 14.1.2015, "Blablasphème", 17.1.2015, "Blasphème?", 13.3.2007.