mardi 9 août 2022

Etrange solution miracle

C'est LA solution énergétique pour lutter contre le réchauffement climatique. Le gouvernement français en est convaincu et le président Macron a annoncé la construction d'une dizaine de mini-centrales EPR. Pour eux, la production électrique doit passer prioritairement par le nucléaire parce qu'il ne produit pas de CO2. Donc there is no alternative ou si peu. 
Sauf qu'en Ukraine, deuxième pays le plus nucléarisé d'Europe, les centrales nucléaires deviennent des cibles stratégiques dont les explosions, si elles devaient arriver, auraient des conséquences totalement imprévisibles et catastrophiques pour l'Europe entière comme pour la Russie. 
Sauf que la moitié des cinquante-six réacteurs nucléaires français est actuellement à l'arrêt, soit pour entretien, soit à cause de problèmes de corrosion.
Sauf que l'EPR en construction à Flamanville depuis 2007 devait être inaugurée en 2012 et qu'il est toujours en chantier et que son budget a été multiplié par quatre, passant de 3 milliards d'euros à 12,7.
Sauf que le réchauffement climatique oblige EDF à abaisser la production d’électricité de son parc en raison des hautes températures des cours d’eau utilisés pour refroidir des réacteurs, qui mettent en péril la faune et la flore. "Face à la canicule et aux hautes températures des cours d’eau utilisés pour le refroidissement des réacteurs, explique l'hebdomadaire Marianne (1), EDF est contraint de réduire la production de plusieurs de ses centrales nucléaires, a indiqué l’entreprise ce vendredi 5 août. Chaque site dispose de ses propres limites réglementaires de température de rejet de l'eau à ne pas franchir afin de protéger la faune et la flore. Les baisses de production pour ces raisons sont fréquentes en période estivale, mais elles sont arrivées plus tôt que d'habitude cette année, c'est à dire dès le mois de mai." L'eau de la Garonne, par exemple, a atteint 28°C.

Les soutiens du nucléaire le présentent comme totalement sûr. Mais le physicien David Boilley, président de l'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'ouest (Acro), rappelle (2) qu'en France le nucléaire est la seule industrie qui dispose d'un Institut de radioprotection et de sûreté (IRSN) et d'une Autorité de sûreté (ASN). "On a tendance à s'endormir là-dessus", souligne-t-il, indiquant qu'aucune autre filière énergétique n'a besoin de contrôles aussi stricts, ce qui en dit long sur sa dangerosité.
"Même à l'arrêt, écrit Télérama, une centrale nucléaire reste un système industriel éminemment complexe, vulnérable et qui peut être détourné." La guerre d'Ukraine "fait exploser les frontières supposées entre la bombe et le réacteur". Sezin Topçu, chargée de recherche au CNRS, estime que les deux filières nucléaires, civil et militaire, "sont totalement liées". 
"Face à la nouvelle donne imposée par Vladimir Poutine, écrit Télérama, il est (...) difficile de savoir ce qui nous menacerait le plus, entre le déclenchement d'une arme atomique, le bombardements de réacteurs civils ou l'accident dans une centrale assiégée..."

En octobre 2021, les engagements français sur la réduction des déchets radioactifs en mer (pour les ramener quasiment à zéro) ont été repoussés de trente ans à... 2050 ! Elle est pourtant prévue par la Convention pour la protection de l'Atlantique nord-est. Tout bénéfice pour la France. "L'usine de La Hague a les plus forts rejets radioactifs en mer, relève David Boilley. Chaque mois, elle rejette, par exemple, autant de tritium dans la Manche que ce que l'installation de Fukushima déversera dans le Pacifique en trente ans".

La France veut être indépendante sur le plan énergétique. Mais le nucléaire ne vit ni du vent ni du soleil, mais d'uranium. Or la France a fermé sa dernière mine en 2001 et se fournit à présent au Kazakhstan (sous l'orbite de Moscou), en Ouzbekistan, au Niger, au Canada et en Australie. Son uranium retraité à La Hague est envoyé dans une ville secrète de Russie pour y être réenrichi ou recyclé. Et, ajoute Télérama, "EDF est, malgré la guerre, en train de renforcer sa collaboration avec Rosatom, colosse russe des programmes nucléaires civil et militaire, pour la construction de turbines pour centrales nucléaires."
Yves Marignac de l'institut négaWatt constate qu'on compte dix-huit réacteurs de conception russe en fonctionnement en Europe. "Quiconque parle de poursuivre le développement du nucléaire au nom de la lutte climatique parle de permettre à la Russie (et à la Chine) d'exporter leur technologie et d'étendre leur influence."

Les écologistes qui s'opposent depuis toujours au nucléaire pour lui privilégier les énergies renouvelables et les économies d'énergie sont vus comme de raides idéologues. Les tenants du nucléaire, eux, ne font pas d'idéologie, juste des affaires. En souplesse.

(1) https://www.marianne.net/economie/economie-francaise/canicule-edf-contraint-de-reduire-la-production-de-plusieurs-de-ses-centrales-nucleaires
(2) Weronika Zarachowicz, "Atome - des centrales invulnérables ?", Télérama, 30.3.2022.

vendredi 5 août 2022

Plaidoyer pour le renard

Le prince de ceux que les Français d'un autre âge classent parmi les nuisibles et traquent systématiquement est le renard. L'animal est fin et rusé, peut-être est-ce pour cela qu'ils le trouvent insupportable. Une question de jalousie. Il joue pourtant, bien plus que l'homme, un rôle utile dans l'équilibre des espèces et l'assainissement de la nature.
"Si les renards se nourrissent parfois de lapins et de taupes, ils se délectent des rats et des mulots, luttant ainsi très efficacement contre la diffusion de la maladie de Lyme, rappelle Alain Baraton (1). Mieux encore, ce sont eux qui éliminent les cadavres d'autres animaux, comme les oiseaux, évitant ainsi la propagation de nombreuses maladies."
Comment expliquer, sinon par une tradition totalement dépassée et insensée, que le renard soit chassable de juin à mars en tant que « gibier sédentaire » et puisse être tué par différents moyens tout au long de l’année dans les 91 départements où il est classé « espèce susceptible d’occasionner des dégâts » ?

Un article du Monde il y a quelques mois (2) soulignait le point de vue d'un chasseur siégeant dans l’une des commissions départementales de la chasse et de la faune sauvage (et qui a préféré rester anonyme !) selon qui l’argument de la protection des élevages ne tient pas. « Le renard est accusé de croquer poules et agneaux, mais il y a d’autres moyens pour protéger les enclos », estime-t-il. De plus, ce comportement serait minoritaire. « Les animaux d’élevage sont des proies quand les prédateurs économisent leur potentiel énergétique. Le renard se nourrit à 75 % des petits rongeurs, c’est d’ailleurs ce qui en fait un excellent auxiliaire de l’agriculture et un moyen de lutter contre la propagation de certaines maladies », affirme Carine Gresse, assistante vétérinaire et fondatrice du Clos des Renardises, premier refuge pour renard, citée également par Le Monde. Un renard mange jusqu’à 6.000 campagnols par an. Dans un documentaire (3), un paysan supplie les chasseurs de respecter les renards qu'il considère comme de précieux et indispensables alliés.
« La maladie de Lyme est transportée par les tiques via les rongeurs. Leurs prédateurs limitent donc sa propagation », affirme Marc Giraud, naturaliste et porte-parole de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). Selon les années, cette maladie bactérienne touche entre 50.000 et 100.000 personnes en France, d’après les estimations des autorités sanitaires, précise Le Monde. Alors que l’échinococcose alvéolaire, une maladie parasitaire véhiculée par les renards et qui sert d'argument aux anti-renards ne touche qu'une trentaine de personnes par an en France. Le Monde ajoute que "en se nourrissant principalement de petits rongeurs, les renards représenteraient un gain économique pour l’agriculture, en évitant l’utilisation de produits chimiques. Un arrêté préfectoral a ainsi fait retirer le renard des ESOD (espèce susceptible d’occasionner des dégâts) dans 117 communes du Doubs en 2019 afin de « favoriser la prédation exercée sur les campagnols par les renards dans les communes où au moins un agriculteur aura souscrit un contrat de lutte raisonnée ». Il participe en outre à l’élimination des animaux malades et des cadavres, et, friand de végétaux, à la dissémination des graines de diverses essences d’arbres par ses déjections, plaide l’Aspas."
Patrick Janin, juriste dans le droit environnemental et membre de l’Association ornithologique et mammalogique de Saône-et-Loire, constate qu'« il y a les motifs officiels et les motifs inavoués » au classement en nuisible. « Pour repeupler un territoire, les chasseurs utilisent du gibier d’élevage (faisans, perdrix, lièvres) qui n’a pas acquis de capacité de défense, ni d’instinct sauvage ». Des proies particulièrement faciles pour un renard. Les chasseurs considéreraient, selon lui, le renard comme un concurrent.
Reste alors à classer les chasseurs parmi les ESOD. Allez, hop !



(1) Alain Baraton, "Mon tour de France des bois et forêts", Stock, 2022.
(2) https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/04/09/le-renard-tue-toute-l-annee-doit-il-rester-classe-espece-nuisible_6121382_3244.html
(3) https://www.france.tv/france-3/la-ligne-bleue/2128147-des-fraises-pour-le-renard.html

jeudi 4 août 2022

Le pire des nuisibles

Le site Internet d'une commune indique la procédure à suivre pour se faire dédommager si l'on a été victime de dégâts causés par des nuisibles. Comment se fera-t-on dédommager par les pires nuisibles qui soient ? Les industries pétrolière, automobile, aéronautique, chimique, agricole et tant d'autres saccagent allègrement la planète, l'empoisonnent, la noient, la brûlent avec la complicité d'une classe politique globalement incapable d'être à la hauteur de sa mission, de l'immense défi auquel est aujourd'hui confrontée l'humanité tout entière : mettre fin à l'action délétère des nuisibles. 
Les députés français sont très fiers d'avoir limité à 1,50 € le prix du litre de carburant, donc d'encourager sa consommation. Business as usual. On se réjouit de voir le secteur touristique retrouver "une bonne santé". Les Américains reviennent en force en France. Visiblement, ils ne viennent ni à la voile ni en pédalo, mais c'est une excellente nouvelle, nous assure-t-on. Tout autant que la saturation des aéroports. L'homme est un nuisible pour lui-même. Mais il manque de prédateurs.

mardi 19 juillet 2022

Confusion entre opposition et bêtise

On s'est déjà posé la question ici : à quoi est donc insoumise cette France qui se qualifie de la sorte ? A la décence ? A la dignité ? A l'intelligence ? A la nuance ?
Sa cheffe de groupe à l'Assemblée nationale vient une fois encore de s'illustrer par son insoumission au sens de la mesure. Alors que le président Macron s'apprêtait à commémorer le 80e anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv, Mathilde Panot publiait un tweet appelant à "Ne pas oublier ces crimes, aujourd'hui plus que jamais, avec un président de la République qui rend honneur à Pétain et 89 députés RN". Un mélange de bêtise crasse, d'agressivité et de mauvaise foi.
"Je ne fais aucun raccourci mais je n'occulte aucune page de l'Histoire, et le maréchal Pétain a été, pendant la Première Guerre mondiale, aussi, un grand soldat. C'est une réalité de notre pays », avait déclaré Emmanuel Macron en novembre 2018. C'est ce que Mathilde Panot lui reproche. Wikipedia définit Pétain de la sorte : "Chef militaire à l'action importante, il est généralement présenté comme le vainqueur de la bataille de Verdun et, avec Georges Clemenceau, comme l'artisan du redressement du moral des troupes après les mutineries de 1917. (...)  Auréolé d'un immense prestige au lendemain de la guerre, il est le chef de l'armée d'après-guerre." Ce qui ne l'a pas empêché de devenir ensuite, lors de la Seconde guerre mondiale, un infect personnage. Mais visiblement Mathilde Panot aime les situations faciles à comprendre, les films avec des bons et des méchants. Ainsi va la vie pour elle. Elle déteste Emmanuel Macron qui est un méchant et tout - même les moments où il conviendrait d'être particulièrement digne, elle n'a d'ailleurs pas fait allusion aux juifs (1) - est prétexte à l'attaquer. 
D'autres partenaires de LFI au sein de la Nupes sont dans le même état d'esprit. Ainsi, un élu communiste affirmait récemment que son rôle est de "s'opposer à Macron". C'est pour cela qu'il a été élu, dit-il. L'avenir de la France et des Français n'est pas un objectif pour lui. Son but : faire tomber le gouvernement et toutes les occasions sont bonnes à prendre.

Récemment, la Nupes a déposé une motion de censure contre le gouvernement, avant même le discours de la première ministre. "A un moment où les urgences s'accumulent (inflation, pouvoir d'achat, sanitaire, climatique), où les divisions s'accroissent (sociales, identitaires, politiques), la mascarade du débat de lundi a révélé une forme d'irresponsabilité des parlementaires de la Nupes, écrit Eric Decouty dans Franc-Tireur. En s'opposant par principe, selon une posture dictée par LFI bien avant le discours de politique générale d'Elisabeth Borne, cette gauche choisit délibérément la voie de l'obstruction et de l'affrontement." Le journaliste relève que, selon un récent sondage, les trois quarts des Français sont favorables à la recherche d'un compromis entre le pouvoir et les oppositions, mais la Nupes préfère jouer les schtroumpfs grognons. On peut reprocher au gouvernement de manquer du sens des priorités, mais il serait bon de l'avoir soi-même. LFI apparaît plutôt comme une bande d'ados qui font de l'opposition un principe et trouvent que tous les autres sont de gros nuls. 

(1) https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/rafle-du-vel-dhiv-ils-etaient-juifs-madame-mathilde-panot-juifs

jeudi 14 juillet 2022

Nos têtes immobiles

On s'était dit qu'on allait changer radicalement et le système et notre façon de vivre et de consommer. C'était il y a moins de deux et demi, au début du premier confinement (1). On s'était dit que cette occasion-là, il ne fallait surtout pas la laisser passer. On était nombreux à croire que le changement nécessaire s'amorçait enfin, qu'on allait sortir de ce fonctionnement suicidaire. On s'était dit : c'est maintenant ou jamais. Ce sera jamais.

Tous les responsables politiques n'ont aujourd'hui qu'un souci : améliorer le pouvoir d'achat. Qui dit pouvoir d'achat dit consommation. Qui dit consommation dit production. Qui dit production dit pollution. Apparemment, personne ou presque ne se soucie de l'impact de la consommation sur l'état de la planète. Les canicules se succèdent autant que les incendies, les inondations et les divers phénomènes qui n'ont plus grand-chose de naturel. Mais l'urgence est d'acheter. Bien sûr, il va de soi que chacun doit pouvoir vivre dans des conditions décentes, payer son logement, acheter des produits de première nécessité, s'habiller, bref, assurer ses besoins basiques. Mais pour autant on ne remet pas en question nos besoins de confort, comme s'ils étaient acquis et devaient à jamais être assouvis.
Les aéroports débordent de vacanciers et les autoroutes de voitures individuelles. C'est que nous avons tant "besoin de soleil" et de "lâcher prise", entend-on un peu partout, alors que le soleil partout nous écrase et qu'on implore la pluie. 
Au moment d'écrire ces lignes, je reçois une publicité d'un supermarché du bricolage : canicule annoncée ? Qu'importe ? : achetez un ventilateur, un climatiseur, une piscine. Autrement dit : pour lutter contre le réchauffement climatique, augmentons-le. L'homme est un triste sire, figé, incapable de changer ses habitudes et qui reportera toujours sur les autres - sur celles et ceux qui gouvernent surtout - la responsabilité de ce qui (lui) arrive.

Quel responsable politique oserait conditionner l'augmentation du pouvoir d'achat à l'obtention de produits neutres en carbone ? Alors qu'on sait - que tout le monde sait - qu'il n'y a pas d'autre issue. Lequel oserait affirmer qu'il ne faut pas augmenter le pouvoir d'achat mais le pouvoir d'agir pour réduire nos consommations ? Nous nous croyons de notre temps, alors que nous restons coincés dans le logiciel des golden sixties.
A partir de 2035, il sera interdit de vendre des voitures thermiques dans l'Union européenne. Ainsi en a décidé le Parlement européen. Très bien, se dit-on. Dès lors, les voitures électriques apparaissent comme la solution. L'est-elle vraiment ? Une telle décision implique un renouvellement total du parc automobile, le fonctionnement d'aciéries, d'usines de plastique et de peintures, la circulation de cargos à travers la planète, avec leur lot - immense - de pollution. La volonté de quitter les énergies fossiles devrait être l'occasion de changer notre rapport à la mobilité. Elle ne l'est pas. La notion même de voiture individuelle est insensée. L'immense majorité des voitures est très peu utilisée. Elles nécessitent des infrastructures énormes et très coûteuses, occupent beaucoup trop de place dans les villes et les bourgs et grèvent lourdement le budget des familles. Nous n'avons pas besoin de voitures électriques, mais de transports en commun nombreux et peu coûteux, d'une politique qui chasse les voitures des villes pour laisser toute la place aux modes de déplacement doux. 

L'heure est à l'intelligence, à l'innovation, à l'audace. Sortons de nos vieux schémas, de nos habitudes mortifères, de nos façons de penser et de rouler démodées. Certains s'y sont déjà mis, tel Midipile Mobility (2) et son petit  quadricycle à assistance électrique qui permet des transports en ville de lourdes charges dans de très petits volumes. Ou encore les triporteurs de l'association Skylett à Lorient (3) qui transportent en ville les personnes âgées. L'Ademe (l'Agence française de transition écologique) lance un appel à projet d'objet roulant (4). "Soyons ambitieux, en rupture. Créons une catégorie de véhicules sobres et efficaces, peu coûteux, interopérables au sein d'un écosystème local cohérent. Simples à assembler, utilisant des composants standards, recyclables, optimisés pour chaque usage, ils ouvriront des espaces de créativité aux urbanistes, aux maires, aux aménageurs pour faire évoluer l’espace public. Faisons ainsi émerger de nouvelles industries, de nouveaux métiers." 

Résumons-nous : il est urgent de devenir intelligent.

(2) https://midipile.eu/
(3) https://www.huffingtonpost.fr/entry/a-lorient-des-velos-triporteurs-pour-aider-gratuitement-les-personnes-agees_fr_62556face4b0be72bfeec942
(4) https://xd.ademe.fr/

A lire : Numéro spécial de Charlie Hebdo : "Voiture électrique - dernière arnaque avant l'apocalypse"

Post-scriptum : à lire aussi : 
https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/07/16/on-trottine-lentement-derriere-un-climat-qui-change-vite_6135018_3244.html

lundi 4 juillet 2022

Poutine et la triade d'Ouvarov

Si on a du mal à comprendre la logique et l'attitude d'un Vladimir Poutine et de son régime tsaro-soviéto-russe, on peut se référer au court texte (à peine 50 pages) d'André Markowicz "Et si l'Ukraine libérait la Russie ?" (1). Markowicz a traduit pour les éditions Actes Sud toutes les œuvres de fiction de Dostoïevski, le théâtre complet de Tchekhov ou encore des œuvres de Pouchkine ou Boulgakov.
Français "élevé dans la culture russe", il a passé les toute premières années de sa vie à Moscou où travaillait son père, journaliste communiste. En 1964 (André avait quatre ans), son père a décidé de rentrer en France "parce qu'il ne supportait plus la violence de la vie quotidienne, l'alcoolisme, la violence des rapports entre les citoyens de ce pays qu'il aurait rêvé de voir comme la patrie du socialisme, c'est-à-dire le paradis sur terre". Ce paradis s'est vite avéré invivable, même pour lui, un privilégié. Ce qui ne l'a pas empêché de revenir régulièrement à Leningrad avec sa famille. "J'ai vu l'URSS de l'intérieur", écrit son fils. Ce qu'il a vu, c'est que personne n'était dupe. "Chacun - du moins, les gens que nous voyions autour de nous - savait qu'il vivait dans le mensonge, que rien de ce qu'on lisait dans la presse ou de ce qu'on entendait à la radio n'était vrai." Et puis, il y eut la perestroïka et la catastrophe de Tchernobyl. Tout s'écroulait "dans l'horreur de l'incompétence et du mensonge". Et l'aspiration à la liberté et à la vérité se mêlait à la monstruosité du gâchis et à la honte.
Le régime soviétique ne fut jamais jugé. "Il n'y a pas eu de procès du stalinisme. parce que les assassins n'ont pas été vaincus. Les hommes de l'appareil soviétique se sont reconvertis en hommes d'affaires, en mafieux. Mais des mafieux qui prenaient le pouvoir réel. (...) Le KGB est resté le même, et les structures de l'Etat, finalement, n'ont pas bougé."
La démocratie, la Russie des temps nouveaux ne la connut pas vraiment, elle ne fut qu'une "espèce de bouffonnade pathétique" avec Elstine. 
En 1999, "l'alcoolique titubant était remplacé par quelqu'un qui, lui, ne buvait pas - du moins en public. Mais qui, pour arriver au pouvoir, ou se garder au pouvoir, n'allait pas hésiter à faire sauter des immeubles à Moscou, en accuser les Tchétchènes et provoquer une guerre impitoyable - une guerre qui, aujourd'hui, apparaît comme prémonitoire". Avec les mêmes méthodes : massacres systématiques de civils, destruction de toutes les infrastructures, ruine de la capitale, instauration d'un régime de terreur.

On aura reconnu en ce "quelqu'un" Vladimir Poutine qu'André Markowicz présente, en outre, comme un assoiffé "de fric". Il dénonce "la mainmise réelle de la mafia poutinienne sur l'ensemble de l'appareil d'Etat, et l'incroyable, l'indécente richesse des oligarques et de l'oligarque en chef, Poutine lui-même". Poutine qui a fait la jonction entre le KGB et la mafia "s'est installé au pouvoir par la mise en scène des attentats et le déclenchement de la guerre. C'est sous le signe de la guerre qu'il a toujours régné." De la deuxième guerre de Tchétchénie à celle d'Ukraine en passant par les interventions dans le Donbass ou en Géorgie et le soutien au régime sanguinaire de Damas. "D'un coup, dans une Russie en pleine décomposition, on entendait la voix d'un chef, un vrai chef, vulgaire et apparemment fort, et prêt à tout." Un chef qui élimine sans état d'âme quiconque se trouve sur son chemin, médias ou opposants politiques. 

Vladimir Poutine gouverne selon les règles du KGB et de la mafia, mais aussi selon un principe qui fut la doctrine officielle du tsarisme après 1830, appelée la triade d'Ouvarov: orthodoxie - autocratie - principe national, sauf que Poutine a inversé les deux premiers, mettant en avant l'autocratie, "verticalité absolue du pouvoir et refus, par conséquent, de toute forme de démocratie. Avec le culte du chef qui en découle". Au point qu'on a pu entendre le président de la Douma affirmer sans rire que la véritable richesse naturelle de la Russie n'est ni le gaz ni le pétrole mais Poutine.
Deuxième principe : l'orthodoxie. "Poutine se réclame explicitement de l'onction divine - avec l'aide de l'appareil de l'Eglise, aussi corrompue que tous les autres corps de l'Etat." (2)
Et enfin, le principe national ou l'identité, avec une "mythologisation d'une histoire russe recomposée et donnée pour seule légitime" (3), ce qui passe par une falsification de l'histoire réelle, la fermeture des archives des répressions staliniennes ou encore les persécutions quotidiennes de Memorial International (4). Le principe national implique aussi qu'il n'y a qu'une seule et unique nation slave, "la triade d'Ouvarov implique la nationalisme panslaviste".

"La guerre lancée par Poutine est une conséquence de la triade d'Ouvarov", affirme André Markowicz. Elle laisse la Russie face au miroir où se lit une triple monstruosité, une triple faillite." La faillite engendrée par l'idéologie panslaviste, la faillite de l'Eglise orthodoxe russe et la faillite engendrée par la violence endémique qui régit les rapports humains. Cette violence est le fait des "seigneurs de la guerre, de chefs de mafias" à qui Poutine a livré le pays. C'est aussi celle de l'armée, "une des armes essentielles du grand décervelage".
"La réalité fissure la propagande. Il faudra bien que la Russie se retrouve face à elle. Qu'elle se retrouve, d'une façon ou d'une autre, face à une défaite militaire due essentiellement à la corruption." Car, derrière cette "mythologisation" et cette glorification de la Russie se cache une réalité sordide avec une corruption généralisée à tous les étages du régime (même Choïgou, ministre de la Défense, a escroqué son propre ministère "pour quelque chose comme un milliard de dollars sur des contrats d'intendance") et une armée qui commet quotidiennement des crimes. 

"Le régime de Poutine est la honte de la Russie". Il "a fait de la Russie un pays non pas seulement craint, mais haï. Il a sali, au nom de la défense du peuple russe, l'image de la Russie et de sa culture". Il est indispensable, écrit encore André Markowicz, que les criminels soient jugés, que la Russie répare. 
"Dans cette guerre, comme dans tout le reste, conclut-il, les Russes doivent passer de Dostoïevski à Tchekhov : voir la réalité concrète, humaine, quotidienne de ce qui se passe. Rejeter le mensonge de l'épopée. Eh oui, donc, commencer à se voir , tels qu'ils sont. C'est alors, et alors seulement, que l'Ukraine - au prix de quelle catastrophe, de quelles tragédies - aura libéré la Russie."

(1) Seuil Libelle, avril 2022.
(2) (Re)lire sur ce blog : "Dieu de sang", 21.3.2022.
(3) (Re)lire sur ce blog : "Récents délires", 29.1.2022.
(4) (Re)lire sur ce blog : "Que se taisent les morts", 29.12.2022. 

mardi 28 juin 2022

Illégal toi-même

Boris Johnson et son équipe sont de grands enfants : ils jouent avec les "illégaux" à "Une, deux, trois, soleil". Si un demandeur d'asile "illégal" est surpris sur le sol britannique, hop!, il doit reculer de six mille kilomètres : envoyé au Rwanda. Pourquoi le Rwanda ? Parce que le gouvernement britannique a signé en avril dernier un accord avec ce pays pour y délocaliser les exilés arrivés "illégalement" au Royaume-Uni. C'est là, au Rwanda, que seront traitées, selon les critères rwandais, les demandes d'asile. Si elles sont acceptées, les réfugiés pourront vivre au Rwanda. Ce pays ne les intéresse nullement ? Ils n'y connaissent personne ? N'en parlent pas la langue ? Tant pis pour eux, ils n'avaient qu'à pas arriver illégalement en Grande-Bretagne.  Le premier avion devait décoller il y a une dizaine de jours, mais, en dernière minute, la Cour européenne des Droits de l'Homme l'en a empêché, estimant qu'existait "un risque réel de préjudice irréversible" pour les migrants concernés. 
Au départ, cet avion devait emmener 130 personnes (dont 18 Syriens  - qui ont sans doute osé fuir illégalement la guerre qui continue à sévir dans leur pays, 14 Iraniens et 9 Afghans), mais grâce aux recours individuels déposés par des ONG, seules 7 "indésirables" devaient finalement s'envoler pour le Rwanda. Coût de l'opération :  l'équivalent de 583.000 €. L'avion n'a donc pas décollé, mais la ministre britannique de l'Intérieur l'affirme : "on ne nous découragera pas !". 

Les ONG, les travaillistes, certains conservateurs sont vent debout contre cette politique d'éloignement forcé. L'Eglise anglicane aussi qui parle d'une "politique immorale" qui "couvre le Royaume-Uni de honte". Le Prince Charles est sorti de son devoir de réserve, se disant "consterné" et affirmant que "l'approche du gouvernement est épouvantable".
Mais rien n'arrêtera Boris Johnson, qui essaie de faire oublier sa calamiteuse gestion du Covid, ses réunions festives en plein confinement et la motion de censure à laquelle il vient d'échapper. Si la Cour européenne des Droits de l'Homme continue à lui mettre des bâtons dans les roues, il est prêt à la quitter. Histoire de pouvoir agir sans égard ni pour la légalité, ni pour la moralité.

Ava Roussel, "Délocalisation de réfugiés - L'obstination de Boris Johnson", Charlie Hebdo, 22.6.2022.

samedi 25 juin 2022

Ukraine : comment sortir de la guerre ?

La candidature de l'Ukraine à l'adhésion à l'Union européenne vient d'être acceptée par celle-ci. La procédure sera longue. L'UE exige des réformes sur sept points : réforme de la Cour constitutionnelle, poursuite de la réforme judiciaire, lutte contre la corruption, lutte contre le blanchiment d'argent, mise en œuvre de la loi anti-oligarchie, harmonisation de la législation audiovisuelle avec la législation européenne, modification de la législation sur les minorités nationales. "Nous devons être conscients, écrit Evropeïska Pravda, que nous ne pourrons entamer des négociations avant la fin de la phase active de la guerre, ce qui était connu. (...) La chose la plus importante, c'est que le processus est lancé." (1)

Quand et comment cette guerre pourra-t-elle prendre fin ? A Bruxelles, le Groupe du 24 février (constitué de chercheurs, journalistes, traducteurs, fonctionnaires nationaux et européens, militants des droits humains, citoyens engagés dans des coopérations avec l’Ukraine) constate que "ces derniers temps, les idées qu’il faudrait se résigner à une guerre longue et à des concessions territoriales de la part de l’Ukraine pour mettre fin au conflit circulent largement — provoquant des réactions indignées de la part des Ukrainiens, qui s’y opposent dans leur très large majorité". Le groupe salue la décision de Messieurs Macron, Draghi, Scholz et Iohannis de se rendre en Ukraine. "Comme ceux qui les y avaient précédés, ils ont pu constater de leurs yeux ce que vit l’Ukraine aujourd’hui."
Les membres du groupe affirment que "une occupation n’est pas qu’un fait géopolitique abstrait. C’est aussi et surtout une réalité humaine tragique. Nous avons tous en tête les meurtres, les tortures, les viols, détentions arbitraires, disparitions forcées, déportations et pillages infligés aux populations civiles dans les zones libérées de l’occupation russe (...). Des preuves ont déjà été collectées, des rapports sérieux publiés, et un travail titanesque est en cours pour continuer de vérifier, documenter, recenser ces crimes de façon aussi exhaustive que possible. Certaines informations sur les zones actuellement occupées depuis l’invasion du 24 février nous parviennent, comme l’existence de points de filtration, interrogatoires et disparitions."

Le Groupe du 24 février fait état des violences, des tortures, des privations de droit, des humiliations, des arrestations arbitraires, des disparitions forcées, des restrictions à la liberté d’association, d’expression, de religion et de mouvement, des enrôlements sous contrainte, des confiscations de biens, des transferts forcés de personnes vers la Russie subis par les Ukrainiens, même les enfants. "Certaines pratiques à l'œuvre en Ukraine rappellent celles mises en œuvre lors des deux guerres de Tchétchénie menées par la Russie : bombardements massifs, opérations dites de « nettoyage », usage systématique de la torture dans les camps de filtration, exécutions extra-judiciaires. Elles ont été documentées de façon très précise dans de nombreux rapports d'organisations de défense des droits humains. (...) On assiste en Ukraine à la transposition d'un système bien rodé." Tout cela se produit "dans un contexte où le pouvoir russe nie l’existence de l’Ukraine en tant que Nation et tente de mettre en œuvre sa destruction."

Pourrait-on sortir de ce conflit grâce à des concessions territoriales, s'interroge le groupe ? "Par le biais de mensonges et de manipulations des faits, le pouvoir russe justifie l’agression de l’Ukraine en invoquant des arguments territoriaux, ethniques, linguistiques, historiques. La réalité est qu’il poursuit une politique d’agression dont il n’a pas fixé les limites, tandis que ni les discours ni les faits ne permettent de penser qu’il en fixera. Avoir laissé la Russie annexer la Crimée et amputer des états souverains (Ukraine, Géorgie, Moldavie) de territoires comme le Donbass, l’Ossétie du Sud ou la Transnistrie n’a en rien mis fin à sa politique agressive dans son voisinage. Au contraire, dans la vision du Kremlin, l’inaction de la communauté internationale vis-à-vis de chaque conquête territoriale est endossée comme un succès transitoire, un encouragement à préparer de nouvelles prédations. Dans ce contexte, toute concession territoriale offrirait à la Russie un tremplin pour la poursuite de la conquête de l’Ukraine. La Crimée a servi de base pour occuper Kherson et prendre Marioupol, et les « Républiques » auto-proclamées sont un avant-poste pour la prise du reste du Donbass."

Pour le groupe du 24 février, "seuls les Ukrainiens ont la légitimité pour décider de l’avenir de leur pays. Mais l’Union européenne et ses dirigeants seront inévitablement impliqués dans la définition des conditions de la paix, ne serait-ce que sur les questions des sanctions et des garanties de sécurité." Le groupe appelle dès lors les dirigeants européens "à toujours mesurer les conséquences humaines et sécuritaires de l’occupation russe dans les propositions qu’ils formulent et les décisions qu’ils prennent" et invite Emmanuel Macron, Mario Draghi, Olaf Scholz et Klaus Iohannis à tenir les promesses qu'ils ont formulées. "L’aveuglement et l’ambivalence des deux dernières décennies n’ont pas servi la paix. "

(1) "Tout reste à faire", Le Courrier international, 23.6.2022.
(2) https://www.lalibre.be/debats/opinions/2022/06/22/pour-retrouver-la-paix-lukraine-devrait-elle-ceder-des-territoires-a-la-russie-ALHYS22FMNE4FK54OHEH4ECCJE/

vendredi 24 juin 2022

Développement du râle

C'est une réunion organisée dans le cadre de la définition du PLUi, le plan local d'urbanisme intercommunal qui doit créer des zonages (l'équivalent des plans de secteur en Belgique) et les règles d'urbanisme qui y seront appliquées (l'équivalent du Cwatup en Wallonie). Il s'agit à ce stade de nourrir le PADD, le Projet d'aménagement et de développement durable.
Elle réunit une trentaine de citoyens, pour la plupart retraités . On comprend vite que c'est une réunion de  conservateurs. Certains sont visiblement venus avec pour seule ambition une opposition ferme et totale à tout éventuel projet d'implantation d'éoliennes. D'autres déplorent que l'Etat français ait décidé de restreindre, puis d'interdire à l'horizon 2050 de nouvelles zones d'urbanisme. Un homme estime que les nouveaux venus ne pourront dès lors plus s'installer que dans "des cages à lapins", alors que, lui fait-on remarquer, les maisons abandonnées sont ici légion. Une participante déplore qu'on autorise les paysans à équiper les toitures de leurs stabulations de panneaux photovoltaïques qui lui gâchent la vue sur le paysage. La même laisse entendre que le réchauffement climatique serait un mythe. Une autre pense qu'il faudrait cesser, si on veut voir des citadins d'installer dans nos campagnes, d'exiger qu'ils équipent leur maison d'une micro-station d'épuration individuelle. Dès qu'on parle de normes européennes s'élève un ricanement. C'est une réunion de plaintifs qui veulent que rien ne change alors que tout change. 
C'est une réunion consacrée au développement durable avec des gens qui ne développent pas grand-chose de positif.

"Il est urgent de changer de modèle culturel. Ce qui ne veut pas dire un retour en arrière. Il ne s'agit pas de refuser la technologie, mais de l'adapter à un mode de vie qui n'est pas destructeur. (...)
Si l'on continue comme maintenant, ce sera sans nous. Je ne m'en fais trop pour l'avenir de la planète, mais pour celui de l'humanité, si. Quand le Giec dit qu'on a trois ans pour redresser la barre, il a raison. La situation est critique et l'humain éminemment fragile."
Gilles Clément, jardinier paysagiste, Télérama, 8.6.2022.

mardi 21 juin 2022

Quel bazar !

Arno aurait pu le dire : la France, c'est un sacré bazar !
Le président Macron se retrouve sans majorité. Il ne peut s'en prendre qu'à lui-même : croyant que l'histoire se répète inévitablement, il a parié que les électeurs accorderaient leur confiance à son parti puisqu'ils venaient de le réélire comme président. Il n'a pas compris que les temps changent, que l'opinion publique ne lui est pas aussi favorable qu'il le pensait et que les extrêmes sont à la mode. Absorbé par ses fonctions de président de l'Union européenne et de chef de guerre, il pensait qu'elles suffisaient à rendre indispensable ses troupes et il n'a pas fait campagne. Résultat : le voici coincé  entre extrême droite et extrême gauche.

Jamais, dans le plus fou de ses rêves, la fille à papa Le Pen n'avait imaginé avoir quatre-vingt-neuf députés, près de dix fois plus qu'en 2017. Elle a visiblement compris que son pire ennemi, c'est elle, que s'exposer dans des débats, c'est faire la démonstration de ses limites intellectuelles et de son incompétence. Dès lors, elle se contente de sourire, de serrer des mains, de se faire photographier aux côtés de ses aficionados et de promettre que demain, avec elle, on rasera gratis. Et voilà le parti des grognons, des rétifs au changement, des tenants de l'identité française sacré premier parti d'opposition.

"Alors, au lendemain de cette élection gueule de bois, que va donc donner l’arrivée massive du RN à l’Assemblée nationale ?, s'interroge Natacha Devanda dans Charlie Hebdo (1) Que vont faire ces nouveaux élus du peuple ? Sans doute, ce qu’ils savent faire de mieux. Éructer et imposer les thèmes politiques. Hier dans les médias, demain dans l’Hémicycle. C’est aussi pour le parti de Marine Le Pen, sacrément mal géré et complètement endetté, un souffle d’air et une arrivée massive de pognon sous forme de subventions publiques. Et encore des collaborateurs, des bureaux et des salles de réunion. Voilà pour l’aspect matériel. Pour le reste, c’est pire. C’est le pouvoir de nuisance qui va être décuplé par la force de nos règles constitutionnelles." (...) "Il y a plus sûrement un risque de voir l’extrême droite s’emparer d’un poste de vice-président de l’Assemblée nationale, ce qui semblait inimaginable jusqu’alors en France. Les commissions spéciales ou d’enquêtes vont aussi leur être ouvertes. Leur temps de parole, donc de bourrage de crânes sur leurs sujets de prédilection, va exploser et, une fois par mois, ils pourront carrément donner le « la » à l’Assemblée nationale en fixant les sujets à l’ordre du jour, qu’il s’agisse d’un débat ou d’une proposition de loi."

Merci qui ? Merci, Macron qui avait promis de réduire les extrêmes lors de son premier mandat et de renouveler la démocratie, mais a gouverné en monarque. Merci à la droite dont certains élus ont banalisé l'extrême droite en la trouvant parfaitement fréquentable. Merci à la gauche qui semble avoir définitivement abandonné les classes populaires pour se perdre dans des combats communautaristes et obscurantistes qui font le jeu de cette extrême droite. Merci, les médias qui ont eux aussi banalisé les idées de l'extrême droite quand ils ne se transforment pas carrément en porte-voix de cette dernière. Il serait bon pour l'avenir de la démocratie que chacun s'interroge sur le rôle qu'il a joué dans cette ascension pas aussi inattendue qu'on veut le croire. (2)

En attendant, comment Macron II pourra-t-il gouverner la France ? "Les Français ne sont d’accord entre eux que pour dire non à Emmanuel Macron, pas pour dire oui à une alternative. Alors comment on fait ?, demande l'éditorialiste de France Inter Thomas Legrand (3). Dans une démocratie parlementaire, ailleurs en Europe, au vu de ces résultats, les forces politiques qui pensent pouvoir partager l'essentiel se réuniraient pour former une majorité après de longues semaines de négociations." Oui, mais la France n'est pas un pays où l'on a l'habitude de négocier, le mot coalition y est inconnu. "Forgés par des décennies d'affrontement, de tout ou rien, nos partis confondent toujours deux mots étymologiquement proches, mais en fait si éloignés : compromis et compromission. Un compromis, de toute façon, ne peut procéder honnêtement que d'une assemblée élue à la proportionnelle dans laquelle chacun sait que ce qu'il pèse dans l'hémicycle correspond à son poids réel dans le pays. Notre système électoral montre ses limites."

Certains observateurs font remarquer que le résultat des élections de dimanche place enfin le parlement au centre. Les élus vont devoir sortir d'un jeu stérile qui opposait jusqu'à présent majorité toute-puissante et méprisante et opposition coincée dans le rejet systématique. Il va falloir construire ensemble, au cas par cas. Les députés en seront-ils capables ? Certains annoncent déjà qu'ils n'aideront en rien le gouvernement, n'attendant qu'une chose : le voir tomber et revenir à de nouvelles élections. Avec une abstention encore plus forte ? 

(1) https://charliehebdo.fr/2022/06/politique/rn-ne-rien-faire-rien-dire-mais-simplanter-bien-profond/?utm_source=sendinblue&utm_campaign=QUOTIDIENNE_20062022_-_ABONNES&utm_medium=email
(2) Lire à ce propos la tribune de Dominique Sopo, président de SOS Racisme :
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/06/20/politique-a-vouloir-surfer-sur-les-coleres-et-en-esperant-les-recuperer-sur-un-malentendu-on-contribue-a-banaliser-toutes-les-coleres_6131264_3232.html
(3) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-lundi-20-juin-2022-1808509

Post-scriptum : https://www.huffingtonpost.fr/entry/macron-sans-majorite-a-lassemblee-peut-il-sinspirer-de-nos-voisins-europeens_fr_62b073ade4b06169ca9c1ffa