mercredi 12 décembre 2018

Les votes fantômes

Un de ses (non)représentants affirme qu'il fait tout ce qu'il peut pour que les Gilets jaunes présentent une liste aux élections européennes. Aussitôt, un institut de sondage a pris le pouls des électeurs (à la demande, il est vrai, du parti LREM). Ce sondage n'a guère de sens, mais peut-on passer à côté d'une occasion de poser une question idiote? Ce qu'a fait l'institut de sondage Ipsos (1).
Quelle liste, avec quels candidats, quel programme et quelle vision de l'Union européenne? Bien malin qui pourrait répondre à cette question, puisque ce mouvement né sur Facebook n'a actuellement ni leaders ni revendications claires et encore moins de programme cohérent (2). Ce qui n'a pas empêché 12% des sondés de déclarer qu'ils seraient prêts à voter pour cet hypothétique parti. 
Pour quelles raisons feraient-ils ce choix? On ne sait. Pour dire qu'ils râlent? Qu'ils en ont marre des taxes? Qu'ils veulent plus de justice sociale? Le droit de circuler librement en voiture? Plus de démocratie? Pour faire dégager tous les autres élus (les parlementeurs, comme disent certains G.J.), et en premier lieu le président Macron? Pour fermer les portes aux migrants? Pour une vraie transition écologique? Pour soutenir les thèses complotistes les plus délirantes et insultantes? Le mouvement des G.J. mêle toutes ces positions et ces émotions.
Ainsi donc, selon ce sondage, réalisé il y a quelques jours, avant l'intervention du président lundi soir, un  électeur sur huit voterait pour un parti qui n'existe sans doute actuellement que dans les fantasmes de quelques-uns. 
On repense à ce qui s'est passé en Suède aux élections municipales de 2014: à Filipstad, le parti populiste Les Démocrates de Suède, alors tout récemment créé, a remporté 17% des voix, soit 6 sièges. Dont 4 que le parti n'a pas pu occuper, puisqu'il ne présentait que deux candidats (3)...
En Allemagne, aux élections régionales de mars 2016, le parti populiste AfD, qui en était lui aussi à ses tout débuts, a recueilli jusqu'à 24% des voix. Tous les observateurs politiques s'accordaient alors pour constater que ce parti, à part son refus des migrants, n'avait aucun programme. Tant d'électeurs trouvent tellement que les partis se moquent d'eux qu'ils sont prêts à tomber dans les bras de (non) partis sans candidats et sans programme. Les électeurs sont des cœurs à prendre.

Le système démocratique électif est, à raison, critiqué. Mais visiblement ceux qui le contestent semblent incapables de penser à autre chose que de tenter de prendre leur place dans ce système de la même manière. Avant d'être vraisemblablement éjectés par d'autres à leur tour.
Le parti créé par Emmanuel Macron, La République En Marche, apparaissait, à sa création il y a moins de deux ans, comme un parti nouveau, rafraîchissant, ringardisant les vieilles familles politiques. Et le voilà déjà critiqué vertement. Y aurait-il du sens à le remplacer par un autre dont la date de péremption risque d'être encore plus rapprochée? N'est-ce pas tout le système représentatif électif qu'il faut repenser?

Si les Gilets jaunes devaient se constituer en parti pour les élections européennes, quel programme porteraient-ils vis-à-vis de l'Union européenne? Ce mouvement indique en tout cas la nécessité de plus d'Europe: c'est au niveau européen que doivent être décidées les taxes sur les carburants pour les avions, les voitures et les paquebots; la TVA sur les billets d'avions; la lutte contre la fraude fiscale; une harmonisation des taxations; le règlement de la question des travailleurs détachés; une autre politique agricole; l'accueil des migrants et tant d'autres questions qui dépassent les frontières.

Enfin, deux bonnes nouvelles quand même concernant ce sondage qui n'a sans doute aucun sens: 
- les Gilets jaunes feraient concurrence en les dépassant aux deux partis qui en les soutenant espèrent les séduire;
- les Verts, qu'on croyait perdus, corps et biens, apparaissent en troisième position (derrière LREM et LR) à 13%. Preuve sans doute que de nombreux électeurs s'inquiètent, eux, de l'état de la planète.

(1) https://www.huffingtonpost.fr/2018/12/08/europeennes-2019-si-les-gilets-jaunes-se-presentaient-ils-feraient-12-dapres-un-sondage_a_23612850/?ncid=other_trending_qeesnbnu0l8&utm_campaign=trending
(2) A part une série de revendications, sur lesquels certains G.J. se sont mis d'accord via Facebook, un catalogue de bonnes intentions, souvent généreuses, parfois simplistes, parfois discutables, naïves, inacceptables, piochées dans le programme politique des différents partis de l'extrême gauche à l'extrême droite. Pas grand chose concernant le climat et l'avenir inquiétant de la planète.
(3) "L'extrême droite: Nous sommes en marche", Dagens Nyheter, 16.9.2014, in Le Courrier international, 9.10.2014.


lundi 10 décembre 2018

Exercice démocratique

Discours à la fois humble, calme et décidé du Président de la République ce lundi soir. Il reconnaît des erreurs, condamne la violence, annonce des mesures concrètes et rapides en faveur des revenus les plus faibles. Il dit vouloir affronter les questions du réchauffement climatique et de l'immigration  et promet une consultation large de l'ensemble de la société notamment pour en finir avec une société trop centralisée. Il appelle chacun à assumer ses devoirs et promet de revenir rendre des comptes. Il met en avant trois valeurs: dialogue, respect, engagement. Que pouvait-il dire de plus? Annoncer des mesures fortes en faveur du climat qui, plus que tout, doit être la priorité des priorités (1). Mais pas celle des Gilets jaunes
Le risque est grand de voir la société française basculer dans un chaos que souhaitent les pyromanes, nombreux tant dans ce qu'on appelle la société civile que dans la classe politique. Les irresponsables se sont multipliés ces dernières semaines. 
Il y a quelques jours, dans l'Obs, le journaliste Serge Raffy (2) appelait à voler au secours du "soldat Macron": "jamais aucun président n'avait connu un tel déferlement de haine". Certains, dit-il, lui ont prédit une fin à la Kennedy, "ce qui ressemble furieusement à des incitations à la haine". Il rappelait la légitimité d'Emmanuel Macron, malgré ses erreurs et son arrogance. Il reste, écrit-il, "le rempart contre toutes les dérives, celles du chaos, de l'insurrection généralisée courant vers une France trumpisée. Car il ne faut pas se voiler la face, le mouvement des Gilets jaunes n'a rien de bolchevik. Il pourrait très vite se transformer en un mélange détonnant du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue qu'on voit à l'œuvre en Italie."
Certains à l'extrême gauche soutiennent pleinement le mouvement, guère gênés par les positions racistes et réactionnaires d'une partie des G..J. Toujours cette même vieille logique simpliste et dangereuse qui veut que les ennemis de notre ennemi sont nos amis. Les populismes se retrouvent dans le dégagisme, et la surexcitation de la perspective d'une révolution peut rendre aveugles voire stupides certaines personnes qu'on pensait plus  mesurées et capables d'analyses un peu nuancées.

Dès la fin du discours du Président, des représentants (légitimes ou non? on s'y perd) des G.J. condamnaient (3) ses annonces, témoignant de leur incapacité à saluer leur propre victoire, de leur volonté de jusqu'au boutisme (mais pour aller au bout de quoi? chacun d'entre eux seul le sait) et de leur analphabétisme démocratique. 
S'ils étaient honnêtes avec eux-mêmes, ils reconnaîtraient qu'ils ont été entendus sur la part la plus importante de leurs revendications, ils célèbreraient leur victoire et ils quitteraient leurs ronds-points, au risque, sinon, d'y tourner en rond et d'apparaître comme totalitaires. Leurs actions ont créé entre eux de nombreuses rencontres et des liens forts. On peut comprendre qu'ils abandonnent difficilement leurs campements. A eux de passer à un autre mode de fonctionnement, à être actifs et solidaires dans leurs villages, dans leurs quartiers, à participer, comme tout citoyen, aux débats qui se mettront en place et à inventer l'avenir. Dans le dialogue, dans le respect, dans l'engagement.

(1) http://www.lalibre.be/actu/planete/en-2030-le-climat-ressemblera-a-celui-d-il-y-a-3-millions-d-annees-5c0ed1b1cd70e3d2f72d4142
(2) https://www.nouvelobs.com/politique/20181207.OBS6746/edito-il-faut-sauver-le-soldat-macron-par-serge-raffy.html
(3) sur le plateau de France 2.

Cette mauvais odeur qui règne

Le "Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières" (1) a été signé aujourd'hui à Marrakech. L'annonce de ce pacte, absolument nécessaire même s'il n'est pas contraignant, a provoqué la folie et la hargne de certains esprits chagrins et retors qui se sont fait un malin plaisir d'appeler à faire tomber avant ce lundi le président français qui s'apprêterait, en signant ce pacte, à "vendre la France à l'ONU". Tous les moyens sont bons pour tenter à la fois de destituer un président légitimement élu et s'opposer à une politique humaine de migration.
"Macron profite de la situation sociale actuelle pour nous vendre", assurent des messages largement partagés sur les réseaux dits sociaux. Certains assurent même que ce pacte est le moyen officiel de permettre ce "grand remplacement" fantasmé. Et évidemment, les médias nous le cachent, disent-ils. Mais heureusement, ils veillent, eux, gardiens de l'ordre, de la culture et de l'identité françaises. Oubliant au passage la devise de la République française.
Comme l'expliquait Pierre Haski sur France Inter (2), "le pacte part du principe que le phénomène migratoire est là pour durer et fixe 23 objectifs qui vont de la lutte contre les facteurs qui poussent des personnes à quitter leur pays d'origine, à l'action contre le trafic de migrants, ou appelle à donner aux migrants et aux sociétés les moyens de l'intégration des étrangers." L'idée, dit encore Pierre Haski, est  "d'humaniser un phénomène qui s'accompagne aujourd'hui d'une grande déshumanisation - sans pour autant l'encourager". 
Mais l'ambiance populiste qui règne actuellement augmente la défiance vis-à-vis des médias et a contrario la confiance dans les prétendues informations et les analyses perverses qui circulent sur Internet. L'excitation est à son comble et tant de gens réfugiés dans l'entre-soi du Net se mettent à hurler avec les loups. Y compris chez les Gilets jaunes (3) où les opinions les plus opposées s'expriment. Et donc notamment les pires. Ils réclament plus de considération pour les petits, les obscurs, les sans-grade, mais oublient qu'il y a toujours plus petit que soi.
Un peu partout en Europe, les nationalistes crient à la perte de souveraineté (4), préférant monter des murs, refusant de prendre de front, de manière réfléchie et responsable, la question migratoire. En Belgique, les nationalistes de la NVA en ont profité pour quitter le gouvernement fédéral. Exit donc  le boxeur (comme l'appelait le journal Le Monde) Théo Francken, Secrétaire d'Etat à l'asile et aux migrations. Qui le regrettera?
Résumons-nous: les égouts débordent.

(1) http://undocs.org/fr/A/CONF.231/3
(2) https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-06-decembre-2018
(3) https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/12/06/vendre-la-france-a-l-onu-de-donald-trump-aux-gilets-jaunes-l-itineraire-mondial-d-une-intox_5393268_4355770.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/10/manipulations-autour-du-pacte-mondial-sur-l-immigration-de-l-onu_5395199_3232.html
(4) ttp://www.lalibre.be/actu/international/comment-est-ne-le-pacte-sur-les-migrations-qui-dechaine-les-passions-de-bien-des-etats-5c0d6e96cd70e3d2f728e799

samedi 8 décembre 2018

Haut les cœurs

Marche pour le climat à Châteauroux ce samedi. Dix minutes avant l'heure annoncée du début de la marche, nous sommes vingt tout au plus sur la place Sainte-Hélène. Nous serons finalement quatre-vingt, guère plus, à défiler dans des rues le plus souvent vides. Il pleut. C'est déjà ça.
Au moment où la marche conclut sa boucle, apparaît au bout de la place la manif des Gilets jaunes.
Ils sont, semble-t-il, trois à quatre fois plus nombreux. Ils scandent: "Macron, t'es foutu, les Français sont dans la rue!". On attend en vain des revendications ou des propositions. Au moins leur marche est-elle aussi tranquille que la précédente. 
Certaines amies m'assurent que les revendications sont identiques. Mais pourquoi alors les Gilets jaunes n'ont-ils pas participé à la marche pour le climat? On aurait pu crier: "climat foutu, humanité perdue!"
Dans la Nouvelle République, on peut lire que le Gilet jaune de l'Indre interviewé récemment sur France Inter s'est fait huer et enfariner sur un rond-point par ses camarades. Personne n'a le droit de les représenter, aucune tête ne doit dépasser.
Retour en voiture (en co-voiturage, bien sûr). Toujours sous la pluie. C'est déjà ça. Ce qui manque aux Gilets jaunes, c'est le sens du "commun", constate un commentateur invité sur France Inter. Il relève d'ailleurs qu'aucun Gilet jaune n'a réclamé la libération de ses camarades arrêtés. Un des grands slogans de '68 était "libérez nos camarades". Au moins ont-ils l'air content d'être ensemble. C'est déjà ça.
Résumons-nous: y a pas que Macron qui est foutu. 


jeudi 6 décembre 2018

Historiques ou hystériques?

Ici, dans ce coin de France profonde, voilà quatre jours que nous n’avons plus de connexion Internet. Alors que le clavier me démange, tant le volume de bêtises débitées chaque heure dépasse l’entendement. Ainsi va, parfois, la France profonde. Ce qui ne m’amènera pas pour autant à enfiler un gilet jaune.

Ces journées de blocage de la France seront-elles historiques ? L’avenir en jugera. Elles sont en tout cas hystériques. Le mouvement des Gilets jaunes est, nous dit-on, celui de la France oubliée. Et c’est vrai que depuis trop longtemps, les services publics s’éloignent de la population rurale : fermeture de gares, de bureaux de poste, de maternités… Ce serait aussi celui d’une France qui se voit basculer dans la précarité. Et sans doute s’inquiète plus de ce qui l’attend que de ce qu’elle vit.
Elle est d’abord une révolte d’automobilistes : c’est la demande de baisse des taxes sur le carburant qui a mis le feu aux poudres, c’est sur les tableaux de bord que s’affiche le signe de ralliement au mouvement. Et sur les routes et les autoroutes que s’exprime celui-ci : blocage des péages et saccage ou mise hors d’état de fonctionner des radars. Au milieu de certains ronds-points trône, tel un totem, une voiture. Comme si les Gilets jaunes voulaient signifier leur volonté de rouler en bagnole à leur guise. En quelque sorte, un remake des Bonnets rouges mais à l’échelle nationale. (1)

Au-delà de ces revendications et de celle plus globale de baisse des taxes liée à plus de justice sociale, ce mouvement m’apparaît comme l’expression à la fois d’une demande de plus de démocratie et d’un analphabétisme démocratique. Parti de l’une ou l’autre vidéo de râleurs postée sur Facebook, il s’est développé à une vitesse que seuls ces réseaux dits sociaux  permettent. C’est la première cyber révolte en France, avec son lot de fausses informations et de photos interprétées qu’on se fait un malin plaisir de diffuser autour de soi. Ces réseaux sont-ils réellement sociaux, font-ils société ?  Chacun y parle à la première personne. C’est moi, ma situation à moi, mon point de vue à moi, mes exigences à moi. Où est le social, le point de vue collectif ? Quelle société veulent-ils ? Chacun a son avis, le mouvement semble n’être qu’une somme de points de vue personnels, d’impressions et surtout d’émotions. La raison semble avoir sombré au pays de Descartes.

Les Gilets jaunes  se défient des représentants politiques, et à certains égards on peut les comprendre (2), mais la défiance existe aussi entre eux. Ils ne se reconnaissent aucun  porte-parole. Les menaces d’agression voire de mort se multiplient entre eux.
Ils n’acceptent pas plus de représentants que de négociation avec qui que ce soit, insultent le président de la république, le premier ministre, le gouvernement, l’ensemble de la « classe politique ». La démocratie suppose écoute, valeurs communes, projets, négociation. Elle nécessite d’accepter de s’asseoir autour d’une table et de dialoguer. On entend des Gilets jaunes réclamer plus de démocratie, plus de participation des citoyens aux décisions politiques. On ne peut que les soutenir sur ce point, mais on voit bien que la culture démocratique fait totalement (pour l’instant en tout cas) défaut dans leur mouvement. Comme s’ils ne savaient pas comment elle fonctionne. Ou comme si certains d’entre eux s’étaient solidement installés dans une position totalitaire.

Face à leur détermination et à leur radicalisme, face à la violence de nombre d’entre eux, le gouvernement a fini par lâcher du lest. Mais visiblement ce ne sera jamais assez pour beaucoup de Gilets jaunes, convaincus, grâce au soutien populaire dont ils bénéficient, d’avoir tous les droits, d’être dans le justeQui peut dire ce qu’est le juste ? Ils appelent à nouveau, de manière irresponsable, à de nouveaux rassemblements à Paris. Malgré les appels à la violence qui se multiplient et font craindre le pire. Les voilà, à leur tour, comme l’analysait Thomas Legrand, éditorialiste de France Inter, « déconnectés de la réalité », refusant la main qui leur est tendue, ne s’écoutant plus eux-mêmes, tournant en rond dans leurs ronds-points, enfermés dans une logique jusqu'au-boutiste (3).

Et pour défendre quelles revendications ? Au début du mouvement, certains d’entre eux disaient que ceux qui pensent que leur priorité c’est le prix du carburant n’ont rien compris. Il y a deux jours, certains affirmaient que c’était là la priorité des priorités. Et quand le premier ministre Philippe annonce qu’il n’y aura pas d’augmentation des taxes, ils hurlent qu’on refuse de les comprendre. On avouera qu’il est extrêmement difficile de négocier avec une non organisation aux revendications extrêmement multiples et parfois contradictoires.
Récemment, sur France Inter (4), un membre (un représentant ?) des Gilets jaunes de l’Indre expliquait qu’il y a pour lui quatre points indiscutables : baisser les taxes (pas de moratoire), augmenter les salaires et les retraites, améliorer les services publics et faire participer plus les citoyens à la vie politique. Les trois premiers points sont l’œuf de Colomb de la politique : comment aucun parti politique n’y a-t-il pensé : faire plus avec moins ? Comment améliorer les revenus et les services publics tout en diminuant les ressources de l’Etat. C’est la politique au niveau zéro. Quel candidat, quel parti ne rêverait de proposer un programme aussi simpliste ?
Pour améliorer la participation des citoyens aux décisions politiques, certains réclament l’organisation de référendums. Mais sur quoi et avec quelle(s) question(s), quels objectifs ? Les référendums récemment organisés en Grande-Bretagne, en Catalogne, dans le Kurdistan irakien n’ont absolument rien résolu. Au contraire. Ils n’ont apporté que des problèmes, aucune avancée.
Il est d’autres voies, telles les assemblées citoyennes, pour avancer de manière plus nuancée et intelligente sur des questions complexes. Mais il faut accepter de s’écouter, de se parler, de réfléchir ensemble, d’être représenté par d’autres, ce qui semble difficile en ces temps où chacun ne voit que lui-même, ne fait confiance qu’à lui-même.

Dans quel jeu nous retrouvons-nous aujourd’hui? L’hystérie qui a gagné quelques centaines de milliers de Français dépressifs est suivie, propagée, parfois sans recul, minute après minute, par une bonne partie de la presse qui en fait un feuilleton et n’ose pas leur poser des questions qui pourraient les fâcher. Tels autant de Trump, quantité de Gilets jaunes crachent sur la presse. Certains agressent des journalistes.
Ils refusent de rencontrer le gouvernement qui leur propose de discuter. Ah non, monsieur, moi je n’entre pas dans ce jeu-là. Certains semblent prêts à faire de la politique, ne répondent pas aux questions gênantes, manient la langue de bois comme des pros : les menaces de mort qu’ils ont reçues viennent-elles de leur propre camp ? Tututut, on n’en sait rien, je ne veux critiquer personne.

L’opposition politique, de son côté, est lamentable. Totalement irresponsable, elle ne semble pas avoir d’autre idée que de jeter de l‘huile sur un feu qui ne cesse de se propager. Pour l’opposition, c’est le peuple qui s’exprime. LE peuple, vraiment ? Est-il monolithique ? Où sont tous ceux qui se préoccupent d’abord et avant tout d’écologie et ont décidé de vivre plus sobrement ? N’appartiennent-ils pas au peuple ?
Les Verts, qui devraient être aux premières lignes politiques aujourd’hui où le danger climatique se fait de plus en plus prégnant, ont toujours été traités d’irresponsables, d’ayatollahs, de khmers verts. Ceux qu’on pourrait qualifier de khmers jaunes, eux, (qui insultent, agressent à tout va, y compris des fonctionnaires des impôts, traités de nazis et de collabos) ont les faveurs de la presse, de l’opposition et de l’opinion publique. Il semble qu’ils puissent tout se permettre. Etrange et inquiétante société.

Les Gilets jaunes veulent la tête de Macron. Sans doute celui-ci l’a-t-il cherché, trop suffisant, trop sûr d’avoir raison, d’être au-dessus de la mêlée, trop loin des préoccupations quotidiennes de ses concitoyens. Mais s’il devait tomber, par qui serait-il remplacé ? Par quelqu’un qui tombera encore plus vite que lui ? Réclamer la démission du président n’a aucun sens, déclarait sur France Inter un Gilet jaune : un autre président sera aussitôt critiqué. Mais peut-être touche-t-on là au grand plaisir des Français : se choisir un roi, puis s’empresser de le guillotiner.

Les Français sont de grands nostalgiques. Ils aiment rejouer 1789 et 1793. On disait qu’on était des révolutionnaires. On disait que ça suffisait. On disait qu’on tuait le roi. Même si la France, Etat de droit, démocratique est encore un Etat-providence où le système social reste malgré tout solide et généreux. Quand j’ai eu le culot de parler, il y a quelques années, de « France grognonne » (5), j’ai reçu un paquet d’insultes : tu viens profiter de notre système social sans pareil, alors ta gueule ! Faut-il donc croire que ce merveilleux système s’est effondré en quelques années, qu’il n’en reste plus rien ? Plus de police, plus de système de santé, plus d’administration, plus de services publics, plus rien qui fonctionne (comme le clamait récemment un Gilet jeune) ? On se calme, on respire, on regarde, on réfléchit, on prend du recul. On prend son vélo, on marche. Ça fait du bien.

(1) En France, circuler en voiture ne coûte pas très cher : bien moins en tout cas qu’en Belgique par exemple : pas de taxe annuelle de circulation, des tarifs d’assurance peu chers et un contrôle technique très léger. Par contre , les autoroutes sont payantes, mais avec un service impeccable.
(2) La défiance touche toute la « classe politique », y compris la fille à papa et le Mélenche qui tous deux vivent de la politique depuis toujours. Peuvent-ils prétendre qu’ils savent ce qu’est avoir des fins de mois difficiles ? Ce qui ne les empêche pas d’ajouter leurs voix à la cacophonie actuelle.
(3) Th. Legrand, France Inter, 5.12, 7h45.
(4) France Inter, 4.12 sur F.I. à 7h50.
(5) « Ma vie en pays grognon », publié sur rue89: 
www.rue89.com/2014/01/05/vie-belge-pays-grognon-france-248774

A écouter :
D. Cohn-Bendit 4.12 sur France Inter, à 8h20.
Les éditos de Th. Legrand, France Inter, 4 et 5.12, à 7h45.

Post-scriptum: 
- le prix du baril de pétrole a diminué de 30% ces derniers jours. Mauvaise nouvelle pour la planète. Et donc pour l'humanité. Mais est-ce important?
- "La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer", dit Sylvain Tesson.
- A lire sur le même sujet un billet de Philippe Dutilleul, vivant lui aussi en France:
https://blogandcrocs.blogspot.com/2018/12/gilets-jaunes-et-peste-brune.html?showComment=1544189583609

Note aux commentateurs de ce blog : je n’ai qu’occasionnellement accès à Internet ces jours-ci. (Merci, les voisins.) Il est donc possible que des commentaires ne soient pas publiés rapidement.
(7.12: ça y est, liaison rétablie après cinq jours!)


dimanche 2 décembre 2018

D'urgence

Pendant que, en France comme en Belgique,  des chiens en meute mettent le feu à des bâtiments publics, saccagent des commerces, incendient des voitures, des pneus et du mobilier urbain - contribuant à leur triste manière à la pollution et au réchauffement climatique, d'autres plaident pacifiquement pour une France sans pesticides de synthèse et pour un climat vivable.
Ainsi va ce monde où le club des brutes épaisses s'agrandit un peu plus chaque jour, à la base comme au sommet, tandis que des citoyens conscients et responsables se lèvent.
Comme chaque premier vendredi du mois, celles et ceux qui veulent des coquelicots se réuniront, ce 7 décembre à 18h30 sur la place de leur commune ou devant leur mairie pour faire signer l'appel à l'interdiction des pesticides (1).
Et ce dimanche après-midi, des dizaines de milliers de citoyens marchent à Bruxelles pour réclamer des mesures de sauvegarde d'un climat plus malmené que jamais. "L'Europe, France y compris, explique le climatologue Jean Jouzel, a (...) tenu les engagements pris à Kyoto (en 1997) de réduction des émissions... jusqu'en 2007, où celles-ci sont reparties à la hausse." (2) La concentration de CO2 dans l'atmosphère n'avait jamais dépassé les 300 ppm (3). "Or, rappelle Jean Jouzel, on est passé en seulement cent cinquante ans à plus de 400 ppm, du jamais-vu depuis huit cent mille ans. Et cela va continuer à monter..."
Que faire pour contenir le plus possible la hausse des températures? "Abandonner le pétrole, le gaz et le charbon d'ici à 2050, c'est justement ce qui permettrait de tenir l'objectif d'1,5 degré. Cela signifie qu'on diminue par deux nos émissions dans les dix prochaines années, et qu'on poursuive l'effort dans les vingt ans qui suivent! C'est drastique. Pour cela, il faut que chaque citoyen réfléchisse à chacun de ses comportements, et surtout que tous les secteurs d'activité, logement, transports, agriculture, énergie... s'y mettent. Cela suppose des investissements majeurs."
Ces investissements pourraient être financés, propose Jean Jouzel, par "une Banque européenne du climat, qui mettra à disposition des prêts à taux zéro pour des projets liés à la transition énergétique. On y ajoute un budget européen de 100 milliards d'euros par an appuyés sur une taxe modique de 5% sur les bénéfices non réinvestis des sociétés." Et on crée six millions d'emplois en Europe. Qu'attendons-nous? Nous peut-être. Nous qui peinons à accepter un changement que nos modes de vie ont rendu obligatoire. Nous qui boudons les élections européennes. Nous qui devons cesser de laisser les dirigeants de la planète agir si peu en faveur du climat. 
Il n'est pas trop tard. Mais il est plus que temps de cesser de croire que nous avons le temps. 


(1) A signer sur https://nousvoulonsdescoquelicots.org
(2) Télérama, 21.11.2018.
(3) partie pour million, cad millionnième. 300 ppm = 300 cm3 de CO2 par m2 d'air.

mercredi 28 novembre 2018

Le temps des autruches

Quelques mesurettes ici, quelques autres là-bas, le réchauffement climatique n'a pas de souci à se faire. Il va pouvoir sévir pleinement et ses conséquences, incalculables, se faire sentir à travers la planète entière. Et après nous les mouches. S'il en reste.
A part quelques rares pays, telle la Suède, les gouvernements ne prennent aucune mesure sérieuse  pour changer notre mode de vie et de consommation et nous permettre d'entrevoir un avenir moins noir. Et seul un faible pourcentage de la population est prêt à changer de mode de vie pour éviter la catastrophe. 
De plus en plus de pays sont gouvernés par le Club des Brutes épaisses qui rient des catastrophes climatiques annoncées, ne se soucient que de faire des affaires ou la guerre économique ou militaire. Parfois le tout ensemble. 

Le gouvernement français veut mettre fin au "tout bagnole" et annonce un réinvestissement dans le rail. 15,4 milliards d'euros seront investis dans les infrastructures et le fonctionnement du chemin de fer, avec une priorité aux lignes de proximité. Et la SNCF consacrera chaque année 3,6 milliards d'euros à l'amélioration de son réseau. On ne peut qu'applaudir. Sauf quand on constate que la même SNCF, dans le même temps, supprime des arrêts de train (et peut-être bientôt les gares elles-mêmes) à Argenton-sur-Creuse, à Loches, à Chinon, à Saint-Maixent et dans tant d'autres villes considérées comme secondaires. Pour donner priorité aux trains des lignes secondaires, aucune nouvelle ligne TGV ne sera créée, bravo! Mais bien quelques nouvelles liaisons autoroutières: les axes Rouen-Orléans et Toulouse-Castres, la route Centre-Europe-Atlantique, les contournements d'Arles et de Rouen, la désaturation de l'A31 en Lorraine. La vignette poids lourds est, une fois de plus, abandonnée, de même que le péage urbain. Mais qu'on se rassure: l'autopartage sera favorisé tout autant que celui des trottinettes (1).
Pendant ce temps, des Gilets jaunes occultent des radars et réclament la suppression de la limitation à 80 km/h. Il s'agit là, apparemment, d'une liberté non négociable: celle de rouler à la vitesse qui nous plaît. Qu'importent la sécurité routière et le climat? Heureusement, dans ce mouvement hétéroclite, d'autres réclament l'interdiction du glyphosate.
N'empêche, les contradictions sont partout. Tout le monde dit et fait n'importe quoi. Le match est (totalement) nul: 0-0.

La Belgique, elle, est menacée par la montée des eaux. On dit la Belgique, mais il s'agit plus précisément de la Flandre. La Vlaamse kust pourrait avoir totalement disparu en 2100. Mais les leaders nationalistes flamands ont d'autres priorités: l'indépendance d'un pays dont une part importante sera demain sous eau. La densité de population dans cette Flandre réduite à la portion congrue risque de dépasser celle de Hong Kong. De Wever et ses troupes se trompent totalement de combat. Au rythme où progresse le réchauffement climatique et où monte le niveau de la mer, 1,8 million de Flamands devront déménager d'ici la fin du siècle. De De Panne à Knokke, toutes les villes côtières seront des cités fantômes englouties par la mer. Même Antwerpen sera sous eau (2). Les nationalistes ont intérêt à prévoir de très hauts mâts pour leurs drapeaux.

Explications du climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du GIEC: "Cette chaleur supplémentaire que nous créons par nos émissions de gaz à effet de serre reste seulement pour 1% dans l'atmosphère. Plus de 90% vont dans l'océan. Le véritable test du réchauffement climatique, c'est l'océan.
"Il y a une telle inertie dans l'énorme machine océanique qu'une fois la montée des eaux engagée, on ne pourra plus l'arrêter. Elle sera le résultat de la dilatation thermique - l'eau chaude occupe plus de place que l'eau froide - et de la fonte des glaces. Si nos émissions de gaz à effet de serre continuent à augmenter, on se dirige vers près de 1 mètre supplémentaire à la fin de ce siècle, 2 ou 3 mètres à la fin du siècle prochain et, à échéance millénaire, la fonte totale du Groenland. De grandes villes côtières, Tokyo, Shangai, Bangkok, Dacca, mais aussi Miami, New York ou Lagos sont très vulnérables. Même si l'on maintient, par une réduction de nos émissions, le réchauffement à 2 degrés, les océans auront monté de 50 centimètres à la fin du siècle. Et surtout, l'élévation va se poursuivre pendant des siècles, voire des millénaires."

Il reste possible, selon le climatologue, de limiter les dégâts. Mais cela exige des mesures fortes: "abandonner le pétrole, le gaz et le charbon d'ici à 2050, c'est justement ce qui permettrait de tenir l'objectif de 1,5 degré. Cela signifie que l'on diminue par deux nos émissions dans les dix prochaines années, et qu'on poursuive l'effort dans les vingt ans qui suivent! C'est drastique. Pour cela, il faut que chaque citoyen réfléchisse à chacun de ses comportements, et surtout que tous les secteurs d'activité, logement, transport, agriculture, énergie..., s'y mettent. Cela suppose des investissements majeurs".

Les politiques devraient écouter les scientifiques. Mais ils regardent ailleurs semblent sourds. Ils préfèrent préserver leurs chances de réélection en prenant des mesurettes qui ne les rendront pas (trop) impopulaires. L'humanité sera-t-elle réélue? 

J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
Molière, "Le Misanthrope"

(1) Denis Daumin, "Comment la France va mieux bouger", La Nouvelle République - Indre, 27.11.2018.
(2) https://reporterre.net/La-Belgique-a-la-merci-de-la-montee-des-eaux
(3) Télérama, 24.11.2018.
A lire à ce sujet: https://reporterre.net/6-questions-6-reponses-sur-le-changement-climatique-ses-effets-et-les

lundi 26 novembre 2018

Ce surréaliste les un an. Mais pas que.

Il y a des mots et des expressions qui, pour être à la mode et utilisés à tort et à travers, en sont devenus insupportables. Surtout depuis qu'ils sont passés dans le langage quotidien de tant de journalistes.
Exemples parmi d'autres:
- Surréaliste: l'adjectif est maintenant utilisé comme synonyme d'étonnant, de surprenant, d'exceptionnel, d'étrange. On le met à toutes sauces. Sur le site du journal L'Avenir (1): "Scène surréaliste dans un magasin frontalier: les clients confinés!". Que vient faire le surréalisme dans cette situation (2)?
- Mais pas que: remplace désormais pas uniquement ou pas seulement. On sent bien qu'il manque un ou des mot(s) après mais pas que. Pas que quoi? Le terme que, nous dit le Larousse, "sert de corrélatif aux mots". On comprend par là qu'il ne peut terminer une phrase.
- Les un an: on célèbre les un an de tel évènement. Rappelons que les est un article pluriel et qu'il n'y a pas plus singulier que un. Les deux ne s'accordent pas, l'article les précède obligatoirement un pluriel. Les un an peuvent (peut?) aisément - et plus pertinemment - être remplacés par le premier anniversaire.
- Voire même: un pléonasme surutilisé depuis longtemps. Voire signifie et même
- Carrément: oui est plus bref et serait plus correctement utilisé.

(1) 25.11.2018.
(2) "Le surréalisme, selon le Larousse, est un mouvement littéraire et artistique (...) qui se dresse, au nom de la liberté, du désir et de la révolution, contre les conventions sociales, morales et logiques, et leur oppose les valeurs de l'imagination, du rêve et de l'écriture automatique, qui révèlent le fonctionnement réel de la pensée."

(Re)lire sur ce blog: "En français dans le texte", 31.10.2016.

samedi 24 novembre 2018

La fin de l'insouciance

De quoi les Gilets jaunes sont-ils le signe?

D'une grogne, voire d'une colère, c'est sûr, de citoyens qui sont ou ont l'impression d'être abandonnés par celles et ceux qui les représentent. Grogne contre les taxes (sans qu'on sache très bien lesquelles: la CSG est citée, mais personne ne relève que la taxe d'habitation a été supprimée - ce qui est d'ailleurs une erreur pour les finances communales). Grogne contre le train de vie des élus, contre le coût de la vie, contre la limitation à 80 km/h, contre les contrôles de vitesse, contre un président qui favorise les riches et les puissants et a supprimé l'impôt sur les grandes fortunes. Grogne, d'abord et avant tout, contre le prix d'un carburant vu comme indispensable aux déplacements quotidiens alors que les avions ou les bateaux de croisière ne sont pas taxés. 
On peut comprendre la colère des petits, des obscurs, des sans-grade à l'heure où on apprend qu'un grand patron qui gagne 16 millions d'euros par an fraude le fisc. Et quand on sait que les plus riches produisent une quantité de gaz à effet de serre inversement proportionnelle à leur nombre. Mais c'est une grogne informe qui semble l'emporter: un Gilet jaune affirme se battre pour l'avenir de ses enfants. Et de critiquer en vrac "les assurances, les mutuelles, le contrôle technique défavorable aux anciennes voitures". On s'interroge: comment voit-il l'avenir de ses enfants? Le voit-il sécurisant avec des véhicules dangereux et polluants? Un autre affirme: "on n'est pas des pollueurs, enfin pas plus que les autres" (1). Et c'est bien là le problème: on est tous responsables, donc personne ne l'est. Surtout ne changeons rien tant que rien ne change.

Les Gilets jaunes sont le signe d'une défiance exacerbée entre électeurs et élus, d'une remise en question de la démocratie représentative élective. Mais combien de citoyens seraient prêts à prendre leurs responsabilités, à siéger dans des assemblées, à lire des rapports, à écouter les autres, à aller sur le terrain, à négocier, à prendre des décisions qui ne feront jamais l'(impossible) unanimité? On repense à cette maire d'un petit village, vilipendée par un de ses concitoyens: "vous êtes tous pareils, vous ne pensez qu'à vous en mettre plein les poches!". Elle lui avait répondu que si c'était le cas, elle aurait choisi une autre occupation que la fonction de maire et avait invité cet électeur à se présenter aux prochaines élections pour la remplacer. Il avait refusé en riant: "Si c'est pour avoir toutes les emmerdes que vous avez!".

Ils sont le signe de la fin d'une époque. Celle où on consommait joyeusement, où on se déplaçait quand et comme on le voulait. C'est-à-dire tout le temps et en voiture individuelle. La première crise pétrolière, il y a quarante-cinq ans, nous avait alertés en son temps. Mais la vie a repris son cours. Nous avons à tout prix (c'est le cas de le dire) voulu qu'elle soit insouciante et légère. Et voilà que la fin annoncée et indispensable de la société carbonée la plombe, nous obligeant à imaginer que nous devrions changer nos modes de vie. Le prix à payer devient trop lourd, mais nous ne pouvons l'accepter (2).

Le signe aussi d'une époque qui a perdu le sens de la nuance, celle de l'analyse, du respect, de l'assertivité. C'est celle d'Internet. Une époque où tous les excès sont permis, où chacun, sur ces réseaux dits sociaux, flingue ceux qui ne pensent pas comme lui, sur la Toile comme aujourd'hui dans la rue. Où chacun est convaincu d'avoir raison, défendant d'abord ses intérêts propres bien avant ceux du collectif. Les bloquages de routes ont révélé l'humain sous toutes ses facettes: solidarité parfois, mais aussi, trop souvent, agressions racistes et homophobes ou encore délations vis-à-vis de migrants.
C'est l'époque de chaînes de télévision bas de gamme qui ont érigé l'affrontement, le simplisme, la dichotomie et la vulgarité au rang de valeurs. Mais aussi celle où des leaders politiques appellent à "pourrir la vie" de journalistes. Avec pour conséquence des tentatives de lynchage de certains d'entre eux. C'est une époque qui sent l'égout.

Le signe que ceux qui veulent devenir califes à la place du calife sont prêts à tout pour ce faire: ainsi Marine Sainte-Nitouche et Jean-Luc MélenChe qui passent l'essentiel de leur temps à jeter de l'huile sur un feu qui n'en a pas besoin. Sans apporter de réponse aux questions que pose la grogne. Parce que cette époque est aussi celle d'un manque de politiques visionnaires, d'un manque de la part de tous les gouvernements qui se sont succédé en France d'un vrai projet de transition énergétique et de mobilité. Comment croire qu'elle puisse exister quand on voit, exemples parmi tant d'autres, des gares fermer leurs portes, des arrêts de train supprimés et de nouveaux projets autoroutiers?

Le signe d'une résistance au changement en cette époque de grands bouleversements. Ce n'est que le début des grands changements qu'induit déjà le dérèglement climatique. Sécheresse, inondations, incendies, modification des productions alimentaires vont se multiplier. Notre mode de vie est suicidaire, mais rien ne change - ou si peu - dans nos pratiques socio-économico-politiques.
Il y a quelques jours, dans L'Emission politique (France 2), un gilet jaune a demandé à Nicolas Hulot de "revenir à la réalité". Mais la réalité est là: celle d'une terre qui meurt.
Et pourtant, tout le monde (ou presque) veut continuer à prendre sa voiture, les entreprises à occuper des terres agricoles, les agriculteurs à utiliser des pesticides, les gouvernements à fermer des gares et des services publics de proximité, à relancer la croissance et à choyer les multinationales qui évitent l'impôt.

Les Gilets jaunes devraient être le signe du début d'une nouvelle ère. Le réchauffement climatique, ses conséquences innombrables et souvent traumatisantes et ses perspectives angoissantes nous emmènent vers une société nouvelle qui implique l'abandon de ce confort aussi sécurisant pour nous que destructeur pour les générations qui nous suivent. Il est temps de (ré)concilier, comme le dit Nicolas Hulot, écologie et social, de repenser la démocratie, de mettre fin à la notion de classe politique, d'amener chaque citoyen à prendre ses responsabilités dans la réflexion et ensuite la décision et la construction. Et pas seulement dans une grogne destructrice, dans une insurrection populaire ou populiste. Il est temps de penser loin, il est temps d'agir maintenant.

(1) Personnellement, je n'ai pas l'habitude, quand je suis fâché, de brûler des pneus ou de mettre le feu à une cabane de chantier
(2) Tels ces motards venus ce samedi faire hurler leurs moteurs en Limousin ou dans le Vaucluse pour protester contre le prix des carburants. Comprenne qui peut.

mardi 20 novembre 2018

Le désert gagne

La France rurale se désertifie. Entendez par là que les jeunes s'en vont là où ça brille, là où il y a de la lumière, des commerces, des écoles, un bon réseau téléphonique et peut-être du travail. Suite logique de cet exode, les maternités tournent au ralenti. Ce qui arrange visiblement assez bien les responsables publics de la santé qui s'empressent de fermer des institutions considérées comme non rentables. Que les mères aillent accoucher ailleurs. Plus loin. Et qu'elles possèdent une bonne voiture pour aller jusque là. Des associations de citoyens à raison fâchés se constituent au Blanc, à Vierzon, dans différentes villes qui voient fermer leur maternité. Elles dénoncent la spirale: sans maternité à proximité, les jeunes couples risquent de se rapprocher des villes, plus sécurisantes à certains égards. Les écoles rurales fermeront, faute d'enfants en nombre suffisant. Les commerces feront de même. Les gares aussi.

Reste que la fermeture de maternités est aussi (d'abord?) due à un manque de médecins. Ils font comme les jeunes, vont là où ça brille. Dans les grands centres hospitaliers ou dans le midi. Mieux vaut ne pas être malade en Moselle, dans le Finistère ou dans l'Indre. Certains médecins sont attirés en France depuis la Roumanie. Au détriment de la population roumaine. On lutte contre la désertification médicale en en créant une autre. Alors que jamais autant de médecins n'ont été diplômés en France.
Les enseignants et tant de fonctionnaires travaillent là où leur autorité de tutelle les désigne. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les médecins? Leurs longues et coûteuses études sont en bonne partie payées par la collectivité. Il ne serait que logique que les médecins, durant une période au moins égale à celle de leur formation, paie une part de leur dette à la société en se rendant utiles là où ils sont attendus.

Les gilets jaunes grognent et tempêtent contre le prix des carburants. Nous n'avons pas d'autre alternative que la voiture individuelle pour aller travailler, disent-ils. Ce qui est parfois vrai, parfois pas. Le confort qu'offre notre sacro-sainte bagnole nous a donné de mauvaises habitudes, polluantes à bien des égards. Le co-voiturage reste trop peu pratiqué. Des bus circulent parfois vides ou presque. Et le télétravail n'est pas assez développé. Il éviterait des déplacements que les moyens informatiques actuels rendent parfois inutiles.
Qu'on le veuille ou non, il va bien falloir admettre que pour des raisons tant écologiques qu'économiques le temps de l'usage immodéré de la voiture individuelle est terminé.

Il est urgent de monter de vrais projets de territoire, à partir d'une réflexion globale liant lutte contre la désertification, production alimentaire locale, mobilité, travail à la campagne (notamment via le télétravail dans des espaces de co-working), santé, formation, valorisation et préservation des ressources locales. Il est urgent de penser autrement. De vivre autrement.
Vivre et travailler au pays, réclamait-on en 1977. Quarante ans après, c'est le seul choix que nous pouvons faire.