lundi 18 mars 2019

Zéro chômeur longue durée

En ces temps où s'expriment tant et plus les brutes épaisses, les incendiaires de bistrots, d'immeubles habités et de kiosques à journaux et les yakistes et leurs discours simplistes, il est des réalisations qui réjouissent le cœur de l'homme désespéré.
A l'initiative de Patrick Valentin, d'ATD Quart Monde, la Commune de Mauléon dans les Deux-Sèvres a décidé de devenir Territoire zéro chômeur de longue durée. Le maire et l'opposition ont pesé de tout leur poids pour que le projet devienne réalité. Ce qui est le cas aujourd'hui, puisque, lancée au début 2017, l'entreprise à but d'emploi employait, fin 2018, soixante-sept personnes. Il n'y a plus à Mauléon de chômeurs longue durée. Un roboratif documentaire de Marie-Monique Robin en témoignait hier soir sur M6.

L'idée est simple: réaffecter les budgets publics issus des coûts de la privation d'emploi (indemnités de chômage, RSA, CMU, etc.) pour financer les entreprises à but d'emploi en payant au SMIC les ex-chômeurs qui effectuent des taches utiles à la société mais non effectuées faute de temps ou de budget. Il a fallu qu'une loi votée à l'Assemblée nationale le permette. Elle l'a été à l'unanimité.
"Depuis quarante ans, le chômage longue durée n'a cessé de progresser, constate Patrick Valentin (1). Sa part est passée de 15% à 45% des demandeurs d'emploi. Le budget alloué est devenu pérenne. Un budget d'équilibre social indispensable, mais qui ne répond pas aux besoins des chômeurs longue durée. Eux veulent avant tout avoir un emploi et être autonomes, au lieu de cela, on leur propose des allocations de survie qui les enferment dans des situations de citoyenneté de seconde zone."
L'ESIAC de Mauléon vit donc de l'argent alloué par l'Etat auparavant sous forme d'allocations de soutien - 18000 euros par personne et par an - et doit trouver via ses ressources propres 30%de son financement.
L'idée est étonnante et réjouissante. Le seul objectif de la société créée est de faire travailler les personnes qui décident d'y entrer. A chacun d'y trouver sa place, d'y créer son activité. A Mauléon, toutes les personnes qui se sont présentées ont été recrutées. 
Le documentaire suit ces ex-chômeurs qui trouvent eux-mêmes, en différentes équipes, comment ils peuvent être utiles à la société dans laquelle ils vivent, celle de Mauléon. En recyclant en sacs des rebus de tissus d'usines voisines, en recyclant des palettes de bois et de vieux châssis, en créant des bacs de lombriculture, en tenant un dépôt de pain dans un village voisin sans boulangerie, en aidant des personnes très âgées à faire leur jardin, en assurant un service de nettoyage pour des chambres d'hôtes, en créant des potagers collectifs, en apportant des aides ponctuelles dans les écoles, etc. Le travail, disent-ils eux-mêmes, ne manque pas plus que l'envie de travailler. Dès le départ, les néo-travailleurs de l'ESIAC ont été attentifs à ne pas entrer en concurrence avec des commerces ou des entreprises locales, mais au contraire à jouer la carte de la complémentarité.
Au fil des mois, on voit ces femmes et ces hommes se reconstruire, parfois se métamorphoser physiquement, prendre confiance en eux, s'épanouir, retrouver le plaisir de vivre, le tout dans un climat de solidarité et de quasi autogestion, même s'il a fallu, vu le nombre, désigner dans un souci de meilleure organisation des délégués par secteurs d'activité.
"Le premier bilan de l'expérimentaion le prouve, dit Patrick Valentin: les personnes recrutées coûtaient aussi cher hier comme chômeurs qu'aujourd'hui, mais, à court terme, elles vont rapporter infiniment plus à l'économie locale." En outre, elles participent activement à la transition écologique, "là où notre économie moderne est défaillante".

Actuellement, cette expérimentation d'entreprises d'économie circulaire et solidaire s'étend sur dix territoires pilotes, avec 900 personnes en CDI, et vise la création de ces entreprises à but d'emploi dans cinquante territoires. Et pourquoi pas partout? On le voit, ce n'est que question de volonté politique et de dynamique locale. Comme le dit Philippe Bertrand, dans son émission "Carnets de campagne" (2), "on peut créer du travail pour répondre à des besoins non couverts par des acteurs traditionnels de l'économie ou du service. La magie consiste ensuite à transformer ce travail en emploi".
Un nouveau projet de loi, permettant la généralisation des territoires zéro chômeur longue durée, devrait être votée d'ici la fin de l'année.

(1) "Un CDI, un revenu, juste en traversant la rue!", Télérama, 13.3.2019.
(2) https://www.franceinter.fr/emissions/carnets-de-campagne/carnets-de-campagne-11-mars-2019

samedi 16 mars 2019

Ça suffit

Qu'on arrête d'essayer de nous faire croire que les Gilets jaunes ont le moindre lien avec les écologistes, le moindre souci de l'avenir de la planète. Ils nous donnent l'image de chiens en meute qui agressent, cassent, brûlent, polluent. Des chiens enragés sont évidemment incapables de s'asseoir autour d'une table et de discuter. Ils veulent aller jusqu'au bout. De quoi? Le savent-ils eux-mêmes? Ils ne suscitent plus que dégoût, incompréhension et écœurement. 
Qu'ils regardent les manifestants algériens, les jeunes un peu partout à travers la planète qui se battent pour leur avenir. On peut manifester dignement, joyeusement. Mais les Gilets jaunes se sont enfermés  dans leur rage imbécile et irresponsable.
Il est temps que les Gilets jaunes s'organisent entre eux pour améliorer la société autour d'eux et cessent leurs rassemblements haineux et violents. Ils sont totalement ringardisés par les manifestants pour le climat, autrement plus nombreux et plus audibles qu'eux.

A écouter: http://www.notele.be/it9-media63842-edito-les-gilets-ont-ils-franchi-la-ligne...-jaune.html
A lire:
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/16/il-n-y-a-que-quand-ca-casse-qu-on-est-entendu-recit-d-une-journee-de-violences-des-gilets-jaunes-a-paris_5437197_3224.html
Post-scriptum: dans l'article du Monde, une femme G.J. de Châtearoux affirme que "le train de Paris ne s'arrête plus à Argenton-s-ur-Creuse". Vérification faite sur le site de la SNCF, il y a ce dimanche 10 trains entre Argenton et Paris Austerlitz, entre 10h et 20h. Mais il y a, c'est vrai, des suppressions d'arrêts sur la ligne. De là à dire qu'il n'y a plus d'arrêt du tout, c'est - disons - un peu excessif. Mais les GJ sont tellement enfermés dans leurs certitudes et leurs fake news...

L'Eglise et son sexe masculin

Quand donc l'Eglise catholique va-t-elle affronter vraiment sa grande hantise, ce gouffre qui l'effraie, à savoir la sexualité? Les prêtres délivrent le corps du Christ. Mais le corps humain est sa hantise absolue. Il ne peut exister que dans la souffrance, jamais dans le plaisir. C'est en tout cas ce qui s'enseigne urbi et orbi. La chair est diabolique. Derrière les soutanes pourtant, il y a de la vie. Diabolique.
Toutes celles et tous ceux qui sont passés dans les mains de l'Eglise se souviennent de ces discours sur le péché de chair, sur l'obligation pour les pensionnaires ou lors des retraites de dormir avec les mains par-dessus les couvertures, même à des âges où les allusions de ces prêtres obsédés par le sexe n'étaient pas comprises. Mais suscitaient fatalement questions et chuchotements.
Aujourd'hui, l'Eglise est rattrapée par son obsession malsaine, par ce sexe maudit qui la ronge de l'intérieur. De plus en plus de prêtres et d'évêques, un peu partout à travers la planète, sont condamnés pour des actes de pédophilie ou pour les avoir cachés à la Justice. Le Pape François a consacré un sommet exceptionnel aux abus sexuels commis au sein de l'Eglise. Mais les affaires n'en sont qu'à leurs débuts.

Charlie Hebdo, cette semaine, consacre deux pages au "séminaire des prêtres pédophiles" en Vendée (1). Une suite de témoignages d'hommes aujourd'hui âgés sur les actes dont ils ont été victimes dans les années '60 par des professeurs prêtres au séminaire de Chavagnes-en-Paillers. Les confessions étaient chaque fois l'occasion pour celui que les jeunes surnommaient "Grand cheval" de parler du "péché de chair" en malaxant les parties intimes des jeunes garçons. De nombreuses victimes sont aujourd'hui sous antidépresseur ou en suivi psychologique. Quasiment aucun de ces pédophiles ne sera jamais poursuivi, les faits étant prescrits. Le prêtre Noël Lucas, qui fut prof à Chavagnes, avait été condamné en 1997 à seize ans de réclusion pour avoir violé des dizaines d'enfants. A sa mort en 2017, l'évêque de Luçon le saluait dans un courriel adressé à tous les prêtres du diocèse: "un certain nombre d'entre nous sont touchés par ce décès tant Noël nous avait apporté par sa compétence biblique". L'évêque reconnaissait qu'il avait commis "une faute", mais "quel que soit sa faute, il reste un frère". Même incestueux, un frère reste un frère.

Voilà qu'après les actes de pédophilie, on découvre les viols de religieuses par ceux qui étaient leurs directeurs spirituels. Qui  confondaient allègrement spirituel et sexuel. Un documentaire en a récemment témoigné (2). On y découvre avec effarement comment des prêtres ont systématiquement abusé sexuellement de jeunes religieuses sidérées qui ont attendu de très longues années avant d'oser témoigner et porter plainte. On y apprend même que, en cas de grossesse, si la religieuse ne veut pas quitter les ordres, l'avortement est pratiqué discrètement dans cette institution qui prétend l'abominer.

La sexualité a longtemps servi l'Eglise: Marie-Pierre Raimbault, une des réalisatrices, dit avoir lu un jour un article relatif aux bordels du Vatican: "longtemps, les évêques en ont disposé, prélevant une dîme sur les passes. Un système qui a permis le financement des plafonds de la chapelle Sixtine".
Puis, c'est une résolution en 2001 du Parlement européen qui l'a poussée à entamer un travail de recherche pour un documentaire: le P.E. sommait le Saint-Siège de réagir à la publication par un journal américain de rapports sur les abus sexuels dont des religieuses étaient victimes au sein même de leurs communautés. Une enquête à ce propos avait été menée par des sœurs dans vingt-deux pays dans les années '90 et transmise au Vatican. Qui jusqu'il y a peu pratiquait une omerta totale sur tous les scandales sexuels et a toujours préféré laver son linge sale en famille.

Dans "Religieuses abusées, l'autre scandale de l'Eglise", les réalisatrices donnent notamment la parole à d'anciennes religieuses abusées. Elles ont été incapables de réagir, obéissant aux intermédiaires de Dieu, même quand ils les violaient: "elle se dissocient, victimes d'un effet de sidération, explique Marie-Pierre Raimbault. Elles sont là et absentes à la fois. Elles se rendent compte qu'elles ne veulent pas mais ne parviennent pas à résister.  Même éduquées, elles ont été élevées dans la soumission totale aux prêtres, notamment à leurs directeurs spirituels. Elles doivent tout leur raconter, y compris leurs pensées les plus intimes." Certains prêtres en avaient fait un véritable système, par exemple dans la Communauté de l'Arche où sévissait le père Thomas auprès de plusieurs religieuses qui ne se sont rendu compte que bien plus tard qu'elles étaient nombreuses à souffrir de sa sexualité dévorante. Reconnaissant les faits, trois évêques ont demandé pardon lors d'une "messe de réparation", censée effacer en catimini les délits.
En Afrique, il est courant que des mères supérieures vendent des religieuses à des prêtres. "Un viol au nom de Dieu en quelque sorte!, estime le réalisateur Eric Quintin. Si une religieuse enceinte veut garder son enfant, elle est exclue de la communauté. Quand elle rentre chez elle, elle est considérée comme une pute. On retrouve nombre d'elles mendiant sur les marchés. Personne ne les aide. C'est totalement schizophrénique." L'une d'entre elles témoigne: on l'a forcée à abandonner son enfant à la naissance. Ensuite, elle a été exclue de la communauté. Chassée et punie comme si c'était elle la coupable de ce scandale. Quant à celles qui ne veulent pas d'un enfant, la communauté les aide, très discrètement, à avorter. "Le pape parle (à propos de l'avortement) de tueurs à gage tout de même, s'indigne la réalisatrice Elisabeth Drévillon. Comment oser alors que votre institution abrite des médecins catholiques qui pratiquent l'avortement, tout en faisant par ailleurs du lobbying pour interdire l'IVG?". Des IVG pratiqués suite à des viols commis par des serviteurs de Dieu sur des servantes de Dieu. Le pape a admis récemment que "des prêtres se sont servis de religieuses comme esclaves sexuelles."
"Ce travail sur soi que l'Eglise vient d'entreprendre lors du sommet sur les abus sexuels est d'autant plus incontournable que le bruit ininterrompu des scandales  rend aujourd'hui inaudible, pour certains croyants, l'Evangile qu'elle proclame", écrit Olivier Pascal-Moussellard dans Télérama (3).

Le documentaire a été suivi, le soir de sa diffusion le 5 mars, par un million et demi de téléspectateurs. L'Eglise ne peut plus se taire. De toute façon, elle a perdu toute crédibilité sur les questions de sexualité, d'enfantement, d'avortement, d'amour.
Tant que l'Eglise conservera ses principes totalement contre-nature de chasteté et de célibat, tant qu'elle mettra sous le boisseau cette chair dont elle fait un péché, tant qu'elle restera une affaire de mecs tout puissants, elle continuera à engendrer en son sein des agissements criminels. Quand donc l'Eglise l'admettra-t-elle? Quand elle sera humaine peut-être.

(1) Laure Daussy, "Vendée - Au séminaire des prêtres pédophiles", dessins de Riss, Charlie Hebdo, 13.3.2019.
(2) "Religieuses abusées, l'autre scandale de l'Eglise", de Elisabeth Drévillon, Eric Quintin et Marie-Pierre Raimbault
https://www.telerama.fr/television/religieuses-abusees,-lautre-scandale-de-leglise,-a-voir-en-replay,n6158226.php
(3) O. Pascal-Moussellard, "Le Temps du repentir", Télérama, 27.2.2019.
A lire: le point de vue de l'Evêque de Strasbourg: https://www.huffingtonpost.fr/luc-ravel/je-pleure-sur-les-victimes-mais-je-ne-pleure-pas-les-deboires-de-l-eglise_a_23687878/?utm_hp_ref=fr-homepage

vendredi 15 mars 2019

Que je l'aime

Ils furent nombreux les Gilets jaunes à décréter d'emblée que le Grand débat ne servirait à rien. Ils ont tort. Voilà qu'on apprend que, parmi les centaines de milliers d'idées émises par le million cent mille citoyens qui y ont participé sur Internet, dans les cahiers de doléance en mairie ou dans les dix mille réunions organisées à travers la France, une idée lumineuse a jailli: créer un jour férié dédié à la mémoire de Johnny Hallyday. Et ça, c'est sûr, aucun élu n'y aurait pensé. Rien que pour cette proposition, on en conviendra, le Grand débat valait la peine d'être organisé.

dimanche 10 mars 2019

Plus blancs que blanc

Parmi les mesures envisagées pour satisfaire les Gilets jaunes, on parle aujourd'hui d'une "reconnaissance" du vote blanc. C'est une obsession pour beaucoup de Français depuis longtemps. J’en ai déjà parlé ici (1) et je n'arrive toujours pas à la comprendre.
Quel sens a le vote blanc dans un pays où le vote n'est pas obligatoire? Pourquoi se déplacer jusqu'à un bureau de vote pour aller dire que personne ne vous convient? Si c'est le cas, présentez-vous à l’élection. Si aucun candidat ne peut vous représenter, alors présentez-vous vous-même comme candidat. 

C'est ce qu'ont fait certains, mais en présentant une liste « Vote blanc », (1) pour tenter de récupérer de manière absurde, voire scandaleuse, les votes des insatisfaits.
Pour l’élection présidentielle de 2017, Stéphane Guyot, qui avait mené une liste « Citoyens du vote blanc » en Ile-de-France aux élections européennes de 2014, entendait se présenter comme « le président du vote blanc ». Bien longtemps avant que les candidats à l’élection présidentielle ne soient officiellement connus, son « Parti du vote blanc » avait déjà décidé qu’aucun de ces candidats – non encore déclarés ! – ne répond(r)ait à ses attentes et il voulait donc présenter son candidat avec pour tout programme la reconnaissance du vote blanc. Voilà donc des listes ou des candidats qui reprochent aux autres les manques dans leur programme et qui se proposent au vote sans aucun programme. Si le FN est proche du degré zéro de la politique, on est ici au degré - 3. Peut-on imaginer un seul citoyen qui voterait pour une liste qui n'a ni idée, ni programme, ni souhait, qui se présente aux élections pour affirmer qu'il est insatisfait et est prêt à siéger pour dire qu'il ne pense rien? Quand la démocratie représentative verse dans un tel non-sens, une telle escroquerie, il y a de quoi s'inquiéter.
Pourtant, sans doute, une partie de ces candidats, candidement, croient en défendant le vote blanc œuvrer en faveur du bon sens. Comme si celui-ci existait et constituait une vérité indiscutable. Le bon sens de l’un est le mauvais de l’autre… 

Reste la question délicate de la validité d’élections auxquelles moins de la moitié des électeurs auraient participé. La plupart des consultations populaires et des référendums, pour que leurs résultats soient pris en compte, doivent réunir un certain pourcentage de participation. Devrait-il en être de même pour les élections ? Quand deux ou trois listes seulement se proposent aux suffrages des électeurs, on peut comprendre que certains d’entre eux n’y trouvent pas le programme qu’ils souhaitent. Mais alors n’est-ce pas à eux précisément de présenter une alternative ? S’il n’y a pas suffisamment de partis et de listes en présence, c’est alors aux électeurs insatisfaits de prendre leurs responsabilités. Sinon à qui d’autre ? Ainsi va la démocratie représentative.


(1) (Re)lire sur ce blog "Chèque en blanc", 5.5.2014.


vendredi 8 mars 2019

Education permanente et intelligences collectives

Un peu partout, ces dernières années, la parole citoyenne se libère. En France, c’est particulièrement le cas avec les Gilets jaunes, même si cette parole s’exprime souvent de façon très brouillonne, avec des revendications qui mêlent des points de vue parfois très contradictoires ou irrationnels. Elle s’exprime aussi dans près de dix mille débats organisés à travers tout le pays, dans le cadre du Grand débat, par des maires, des parcs naturels, des associations diverses. Pour certains citoyens, cette expression est une première. C’est la première fois qu’on leur demande leur avis en dehors des isoloirs. Il ne faudrait surtout pas que cette première soit une dernière. On peut espérer que l’Etat jacobin que reste la France aura entendu l’essentiel du message : les citoyens ont des choses à dire. Aux pouvoirs publics maintenant d’ouvrir des espaces de dialogue permanents avec la population. De cesser de « décider pour ». De « décider et construire avec » (ce qui est tout autre chose que la pauvre pratique du référendum). De permettre aux intelligences collectives de se construire et de s’exprimer.
« L’exercice de la citoyenneté, écrit Majo Hansotte, implique pour les citoyens une double responsabilité face aux Etats de droit et à leurs représentants mandatés : maintenir ouvert le débat sur le juste et l’injuste, discerner le légitime et l’illégitime. Cette responsabilité implique que chaque citoyen apprenne à construire des liens entre la réalité concrète et la référence aux principes démocratiques ou aux lois communes. Un tel apprentissage est celui de la raison pratique ; il repose sur une formation du jugement et de l’engagement, à travers l’exercice de la parole et s’appuie sur des processus collectifs ou des méthodes partagées, favorisant la construction d’une intelligence collective. Ces processus et méthodes légitiment les pratiques de délibérations ou d’engagements des citoyens et différencient ces pratiques collectives des consultations solitaires, come le référendum, par exemple. »[1] Majo Hansotte distingue quatre faces à l’intelligence collective : argumentative, narrative, prescriptive et déconstructive.
-       L’intelligence argumentative se situe dans une logique de consensus et questionne les actes de parole pour construire des résolutions communes.
-       L’intelligence narrative se situe dans une logique de rattachement et questionne le sens des récits pour se relier à d’autres histoires.
-       L’intelligence prescriptive se situe dans une logique d’affrontement et questionne ce qui survient pour exiger une perspective de changement.
-       L’intelligence déconstructive se situe dans une logique de dissensus et questionne les catégories dominantes pour débusquer l’arbitraire.
« Ces quatre intelligences citoyennes, explique Majo Hansotte, actualisent des options politiques différentes, complémentaires ou opposées. Elles représentent les exigences méthodologiques par lesquelles la société civile peut advenir à elle-même ou avoir prise sur elle-même. »

Les classes populaires et le milieu rural sont les premiers à se laisser séduire par les sirènes populistes aux discours carrés. Ce sont eux qu’il faut, en priorité, réembarquer dans le jeu démocratique. De nombreuses études ont démontré que plus les citoyens ont un diplôme élevé, moins ils votent pour l’extrême droite. Il ne s’agit pas de doter chacun d’un bac+5, mais de permettre à chacun de mieux comprendre la société dans laquelle il vit, de cesser de craindre le changement et surtout d’être actif dans celui-ci.
Ouvrir la parole citoyenne, permettre aux habitants de partager des réflexions et des analyses sur leur vécu, mieux, de prendre collectivement des décisions, nécessitent de les outiller. Ce qui signifie renforcer les moyens de l’éducation permanente ou populaire.
Former les groupes de citoyens, pour qu’ils puissent prendre la parole, exprimer leur vécu, leurs attentes, défendre un point de vue collectif, et au-delà et surtout construire des projets, c’est là l’objectif de l’éducation permanente. Elle se fonde sur l’idée de progrès social par la connaissance, le débat, la participation. Elle a clairement un caractère politique puisque ses actions visent à la fois l’acquisition de connaissances et de techniques et une action collective visant un changement social et/ou la modification d’attitudes ou de comportements. Il s’agit, pour le groupe concerné par une action d’éducation permanente, de se prendre en charge pour modifier positivement sa réalité.                                                              
L’éducation permanente s’adresse en priorité aux populations les plus défavorisées sur le plan socio-économique et socioculturel, les aide à affronter leur réalité et à agir dans une perspective  de changement. Elle devrait aussi pouvoir les aider à faire la part entre valeurs privées et normes publiques « pour que les citoyens soient capables de définir ce qui est juste pour tous et pas seulement ce qui est bon pour eux ».[2]  Il y a urgence à investir dans l’éducation et la culture. Et de manière créative et innovante.
Je rêve de trolls positifs sur Internet, de théâtre invisible dans les bistrots, où le populisme s’auto-alimente, ou dans les quartiers qui vivent un sentiment d’abandon, d’animateurs-comédiens qui apportent la contradiction, ouvre vers d’autres points de vue, suscitent réflexions et débats. Les débats actuels font vivre positivement la France. Ne les laissons pas se réinstaller dans les Cafés du Commerce.


C'est alors qu'Adam comprend: L'espèce humaine est profondément malade. Elle n'en a plus pour longtemps.  C'était une expérience aberrante. Bientôt le monde sera rendu aux intelligences saines, les intelligences collectives. Les colonies et les ruches.
Richard Powers, L'Arbre Monde, éd. Le Cherche-Midi, 2018.




[1] Majo Hansotte,, “Les intelligences citoyennes, comment se prend et s’invente la parole collective, De Boeck Editeur, 2005, p. 211.
[2] Majo Hansotte, op. cit., p. 85.

lundi 4 mars 2019

Le pacte avec les loups

Le populisme réduit au dégagisme ne mène nulle part. Démonstration en Italie avec le Mouvement 5 Etoiles. Le parti anti-partis partage officiellement le pouvoir avec la Ligue, parti populiste lui aussi, mais clairement installé à l'extrême droite. C'est ce dernier, et surtout son chef Matteo Salvini, qui mène le jeu. Les 5 Stelle promettaient un gouvernement par le peuple et en réalité c'est la seule extrême droite qui gouverne, relégant dans l'ombre de falots démagogues quasi inexistants.
"La politique faite directement par le peuple me semble une illusion dangereuse, affirme Nanni Moretti (1), une manipulation infantilisante et démagogique. Chez nous, les 5 Etoiles ont remporté des élections sur ce seul discours, sans réelle identité politique. Résultat: ils participent à un gouvernement qui porte en réalité la marque forte de leur allié, la Ligue. Laquelle, en revanche, a une identité très claire d'extrême droite." Le cinéaste pointe l'inaction des 5 Stelle à Rome, ville qu'ils ont conquise il y a trois ans, "sans vision ni projet, sur la seule vindicte contre les politiciens professionnels. C'est aujourd'hui une ville totalement à l'arrêt".
Le pays entier est sous la botte de la Ligue et de Salvini qui "recycle l'idée berlusconienne que les élus sont au-dessus des lois, quand il prétend ne pas pouvoir être poursuivi en justice puisqu'il est élu alors que les juges ne le sont pas. Mais quel rapport? Cela s'appelle la séparation des pouvoirs ! Nos dirigeants sont des analphabètes des institutions et de la politique".

En France, un énième membre actif des Calimero habillés de gilets jaunes annonce, après d'autres, une liste pour les élections européennes de mai prochain (2). Le programme sera annoncé cette semaine, promet-il. On risque fort de découvrir un projet écrit à la va-vite sur un coin du comptoir du Café du Commerce. Dans la grande confusion qui domine actuellement le champ politique, les yakistes (ceux qui croient qu'yaka) sont partout. Mais n'iront nulle part. Dans l'ombre, les loups se lèchent les babines.
Ils ont pour nom Steve Bannon et Vladimir Poutine. Les Gilets jaunes conspuent la presse, coupable de ne pas dire leur vérité et leur principale référence est Russia Today, chaîne d'information porte-voix du Kremlin qui prend un malin plaisir à amplifier, quitte à sortir des contre-vérités (ou des vérités alternatives), toute nouvelle qui peut mettre à mal l'Union européenne.
Celle-ci, ils sont au moins deux, l'un à l'ouest, l'autre à l'est, à vouloir sa mort: "bien qu'il reproche à Trump de ne pas défendre les intérêts américains face à Poutine, Bannon travaille dans la même direction que le Kremlin dès qu'il s'agit d'affaiblir l'Europe", écrit Caroline Fourest (3). Et dans leur objectif de faire imploser une Union européenne qui prend trop de place dans le jeu international, ces deux nuisibles se sont trouvé des partenaires telles que la Ligue italienne et le RN-ex-FN en France. Ce n'est pas par hasard, nous dit Caroline Fourest, que c'est en Italie que Bannon vient d'acheter un immense monastère où il compte former des militants. Deux journalistes de l'Espresso s'apprêtent à publier Le Livre noir de la Ligue dans lequel ils révèlent les nombreux rendez-vous entre des proches du Kremlin et le parti de Salvini.
Le RN, lui, à son époque FN, avait contracté un prêt de 9 millions d'euros auprès d'une banque russe qui, depuis, a fait faillite "et dont les créances sont désormais gérées par la Banque centrale de Russie. Celle-ci peut réclamer le remboursement de ses intérêts ou temporiser, au choix. Une alternative qui ouvre un moyen de pression évident." Quand l'agence russe a réclamé le remboursement de ses intérêts, le RN-ex-FN a pu être rassuré rapidement par une intervention du Kremlin: "tout a été pris en main par l'Etat russe", a déclaré son trésorier. Et voilà comment on retrouve ces partis souverainistes manger "dans la main d'une puissance étrangère dont la politique d'ingérence menace les intérêts de nos nations".

Les populistes-dégagistes du type 5 Stelle ou Gilets jaunes apparaissent ainsi comme les idiots utiles d'une extrême droite, prétendument patriote, très claire dans ses objectifs destructeurs et qui sans état d'âme s'acoquine avec les loups.

Post-scriptum (8.3):
"Il n'est pas rare qu'un Etat se retrouve, comme certains sujets psychotiques, membra disjecta, démembré, morcelé. Quand la parole ne tient plus, quand elle ne peut plus tenir les membres ensemble, le corps humain, comme le corps social peut partir en morceaux. C'est peut-être ce qui se passe aujourd'hui pour l'Europe. On entend dire qu'elle s'enfonce dans le gouffre néo-fasciste par les pieds: par la botte, par l'Italie." Yann Diener, "Faites attention à vos pieds", Charlie Hebdo, 6.3.2019.

(1) "L'Italie ne regarde plus qu'elle-même", Télérama, 20.2.2019.
(2) https://www.ledauphine.com/vaucluse/2019/03/03/le-gilet-jaune-du-vaucluse-christophe-chalencon-annonce-le-lancement-d-une-liste-pour-les-elections-europeennes
(3) "Bannon et Poutine à l'assaut de l'Europe", Marianne, 1.3.2019.

dimanche 3 mars 2019

Morosité et populisme

Baignons-nous dans le pessimisme? L'émission d'Arte Vox Pop se posait la question récemment (1). Tant qu'on y est, demandons-nous aussi si les mouvements sociaux auxquels on assiste actuellement sont réellement sociaux. Ne sont-ils pas plutôt le signe d'un repli sur soi, d'un narcissisme qui nourrit le populisme?
Le psychologue canadien Steven Pinker, professeur à Harvard et invité de Vox Pop, rappelle que "aux Etats-Unis, le taux de criminalité est en baisse depuis 25 ans (note: un historien français constatait récemment qu'en Europe, en quatre siècles, le nombre de crimes de sang a été divisé par cent), que le
taux de  pauvreté dans le monde a chuté de 75 % en trente ans. Mais le populisme repose sur l'idée que tout empire, que rien ne fonctionne, que tout irait mieux si on fermait nos frontières. Et qu'il faut donc faire table rase de ce qui existe, qu'on peut résumer en un mot le système.
Pour exister, les populistes ont intérêt à exagérer les réalités, à confondre faits et ressentis, à augmenter la grogne et le mal-être. A nous faire broyer des idées noires.
En réalité, c'est surtout la peur du déclassement qui motive les votes populistes. La baisse du pouvoir d'achat est plus un ressenti qu'une réalité. Depuis une vingtaine d'années le pouvoir d'achat connaît une croissance régulière partout en Europe (même s'il augmente moins depuis 2008). Et si nous avons le sentiment d'une perte du pouvoir d'achat, c'est dû en effet à une augmentation de dépenses contraintes (loyers, prix de l'energie, coût des transports, etc.), mais aussi à l'augmentation de nos consommations, notamment en outils technologiques et en voyages, qui butent sur les limites de nos revenus. (2)

"Le soutien aux populistes ne vient pas des plus pauvres, constate Steven Piker, mais souvent de la classe moyenne et de beaucoup de riches. En général, le populisme bénéficie d'un soutien culturel, non économique. Ce sont des gens qui pensent qu'il y a trop de politiquement correct, trop d'influence de ces bureaucrates éloignés à Bruxelles, qu'il y a trop d'universalisme, pas assez de patriotisme ou de nationalisme." Beaucoup de gens qui estiment leur situation plus ou moins satisfaisante mais se sont convaincus que le pays entier est en crise.
De tous les pays développés, affirme-t-il, "la France a le plus haut taux de redistribution du P.I.B. réalloué aux service sociaux. (...) Les gens ne peuvent pas à la fois réclamer moins d'impôts et plus de prestations sociales, parce que les aides de l'Etat viennent des taxes".
Une fois au pouvoir, les populistes n'essaient pas de réduire les inégalités. Trump supprime des impôts aux riches, réduit les allocations des pauvres, ne s'attaque pas aux inégalités et ses soutiens s'en fichent.
On ne peut comparer, toujours selon Steven Piker, aux années '30 la période actuelle: "la plupart des pays dans le monde sont des démocraties, il y a des organisations internationales qui rendent la guerre illégale, il y a une grande réduction du nombre de guerres et de gens qui en meurent, il y a une grande interdépendance économique. (...) Certains partis populistes ont des idées semblables à celles de certains partis européens fascistes des années '30, mais le fait qu'ils soient similaires ne veut pas dire que nous vivons dans le même monde."

A refuser de participer aux milliers de débats organisés actuellement à travers toute la France, la secte des Gilets jaunes s'enferme dans sa vision, se prive d'autant d'occasions d'entendre des nuances, d'autres analyses, d'autres points de vue, de quitter des idées reçues, de prendre du recul. Et préfère affirmer haut et fort que ces débats ne servent à rien. Et effectivement, ils ne peuvent, du point de vue des G.J., que servir à rien puisqu'ils n'y participent pas. D'autant qu'y participer risquerait de mettre à jour les visions parfois diamétralement opposées qui existent entre eux.
A propos de leur incapacité à se mettre d'accord sur des revendications communes et à se structurer, Jacques Julliard (3) constate, chez les G.J., l'absence "de volonté propre, d'objectifs et de moyens pour les faire aboutir". "Quand la volonté du peuple est un pavillon de complaisance pour camoufler l'individualisme le plus débridé, c'est que quelque chose ne fonctionne plus dans la démocratie.
Autrement dit, le mouvement des G.J., en tant que symptôme d'une série de dysfonctionnements de notre société - inégalités criantes, confiscation de la démocratie par les élus, vertigineuse solitude du président de la République -, a aujourd'hui épuisé sa fécondité, et il est temps d'en finir avec le narcissisme d'opprimés et de passer à des applications concrètes."
Il est temps, oui. Temps, par exemple, d'agir positivement dans son quotidien plutôt que de s'enfermer dans la conspuation d'un système honni. C'est un bon moyen de cesser de broyer du noir, de sortir de l'auto-apitoiement. 

(1) https://www.arte.tv/fr/videos/083974-005-A/vox-pop/
(2) (Re)lire sur ce blog "Sobriété", 18 janver 2019.
(3) https://www.marianne.net/debattons/editos/pour-en-finir-avec-le-narcissisme

vendredi 1 mars 2019

Hâtif mais tellement réjouissant

Nous voilà au premier jour du printemps météorologique, même si le printemps se manifeste depuis plusieurs semaines déjà. On aurait pu se croire en mai en février. Comment réagit l'homme face à ce dérèglement des saisons? Il se réjouit. Une journaliste de France 3 Centre - Val de Loire a interrogé les consommateurs qui ont envahi les terrasses de cafés sur la place de Tours. Elle a rencontré le bonheur. On profite au maximum de ce beau temps, nous disent-ils tout sourire. Quel plaisir de pouvoir boire un verre en terrasse en février! C'est du jamais vu, que du bonheur!
On aurait pu espérer un certain recul, une mise en perspective, une analyse de la part de la rédaction d'une télévison de service public. Mais non, on ne va pas gâcher notre plaisir en nous disant qu'il y a bien plus de quoi s'inquiéter que de se réjouir.
Et de toute façon, en soirée, la même chaîne nous propose son émission de jeu "La carte au trésor", où présentateur et concurrents circulent en hélicoptère et en quad. Que du bonheur, on vous dit.
On est rassuré: l'homme mourra heureux.

lundi 25 février 2019

Parlons pesticides

Rencontre avec Paul François,
Un paysan contre Monsanto, président de l’association Phyto-victimes



Vendredi 1er mars à 19h30 à la salle des fêtes de Lignac (36)
Organisation : Mairie de Lignac

Si l’usage des pesticides est à présent interdit aux particuliers, il reste cependant autorisé aux professionnels. Non sans risque pour la santé des riverains et, en premier lieu, des agriculteurs, viticulteurs et jardiniers professionnels.
Gravement intoxiqué en 2004 par un produit de la firme Monsanto, Paul François, agriculteur en Charente, a porté plainte contre Monsanto et gagné en 2012 et en 2015. Mais le combat judiciaire n’est pas terminé : en 2017, la Cour de Cassation a renvoyé l’affaire devant la Cour d’appel, estimant que le fondement ne serait pas le bon, à savoir non pas défaut d’information sur la dangerosité du produit, mais plutôt produit défectueux. Paul François est donc retourné affronter Monsanto au tribunal de Lyon le 3 février dernier. Les délibérés seront rendus le 11 avril.
Pratiquant une agriculture intensive conventionnelle, il n’aurait jamais imaginé que ces pesticides qui lui facilitaient la vie allaient aussi la détruire. Aujourd’hui, il a converti l’intégralité de son exploitation en bio, il croit à une agriculture performante respectueuse de l’environnement et du social. Il préside l’association Phyto-victimes qui vient en aide aux professionnels victimes des pesticides.
A l’initiative de la mairie, Paul François viendra à Lignac (36) le vendredi 1er mars à 19h30 (salle des fêtes, place de Lignac) témoigner de ce qu’il vit, de son combat contre les pesticides, de la manière dont il voit l’agriculture de demain.