mardi 19 janvier 2021

Djemila Benhabib et les islamistes

A l'occasion d'échanges épisto(mé)laires avec un ami à propos de l'islamisme, j'ai retrouvé ma transcription d'extraits du livre de la journaliste Djemila Benhabib, "Ma vie à contre-Coran - une femme témoigne sur les islamistes," publié en 2009. Je l'avais gardée en brouillon. 
Djemila Benhabib et sa famille ont fui l'Algérie dans les années '90, quand elle était mise à feu et à sang par les islamistes. La famille a été accueillie au Québec.
A l'heure où le terrorisme islamiste s'est à nouveau manifesté par chez nous, sans avoir jamais cessé de le faire en Afrique et en Asie, ce point de vue de quelqu'un qui l'a vécu de près et qui en parle avec fermeté, garde tout son intérêt, même douze ans plus tard.  

"Une des conditions de sa mise en échec (de l'islamisme) se trouve dans la marginalisation du système communautaire, vivier de l'intégrisme, et l'adhésion à un système citoyen qui met en avant l'intérêt général et le bien commun." (p. 60)

"Qu'ils prient chez eux! Pourquoi nous demandent-ils de transformer le monde en salle de prière à ciel ouvert pour esclaves aliénés? Au Québec, ils ont même transformé une cabane à sucre, lieu de fête par excellence, en sordide kermesse de névrosés." (p. 124)

"Le contrat a été rompu, comme le sont tous les contrats avec les islamistes. Il n'y a pas d'entente possible entre les fous d'Allah et nous." (p. 125)

"Pourquoi Allah a-t-il besoin que les hommes s'agenouillent et s'aplatissent le front contre le sol? Quel est cet Allah du règne de la servitude? Quel est cet Allah de la contrainte, de la colère, de la jalousie et de la dictature? Quel est cet Allah assoiffé de sang et de sacrifices? Quel est cet Allah qui enferme les enfants dans un système sclérosé et infâme? Quel est cet Allah qui donne aux uns le droit de commander aux autres? Cet Allah ne m'est guère sympathique." (p. 125)

"Le Coran reconnaissait la prééminence des hommes sur les femmes et leur autorité sur elles. Il proclamait que le témoignage de deux femmes équivalait à celui d'un homme, préconisait deux parts d'héritage pour l'homme contre une part pour la femme. Le Coran permettait à l'homme de corriger sa femme et cette dernière lui devait obéissance. On nous parlait de justice et de leur statut exceptionnel, je ne voyais autour de moi que des injustices et des violences. Je ne voulais rien savoir de cet Allah qui n'affichait que mépris et arrogance à l'égard des femmes." (p. 143)

"Il faut qu'on arrête de dire qu'ils (les islamistes) sont des exclus ou des victimes du système. Quand bien même le seraient-ils, est-ce que cela justifie leur barbarie? Ce sont les fossoyeurs de l'Algérie. Les assassins de l'humanité. Ils ne seront jamais les plus forts. Jamais les vainqueurs. En Algérie, les islamistes ne se sont pas contentés de tuer. Ils ont torturé bestialement: arraché des orteils, des dents, des ongles, crevé des yeux, fracassé des côtes, asséné des coups de poignard, violé, égorgé, décapité." (p. 175)

"La plupart des pays européens, et la France en particulier, interprétaient la Convention de Genève de telle sorte que ce sont les islamistes qui obtenaient l'asile politique. Seuls les demandeurs persécutés par un Etat ont été reconnus en tant que réfugiés. La réponse de l'Etat algérien au terrorisme islamiste était considéré comme une persécution. L'Occident a lâché les démocrates algériens, les abandonnant à leur terrible sort, et a permis à bien des islamistes de se réfugier sur son territoire. (...)
Qu'espéraient ces pays occidentaux? Prendre le FIS par la main et le conduire au pouvoir? Que voulaient-ils faire de l'Algérie? Un pays de barbares? L'expérience iranienne ne suffisait-elle pas à les convaincre du cataclysme que serait un Etat islamique? Fallait-il encore plus de victimes, plus de morts, plus de sang, plus de destructions? Fallait-il que l'islamisme leur éclate en pleine face pour qu'enfin ils réagissent?" (pp. 202-203)

"Ce que nous avions fui nous rattrapait-il (en France)? Ce que nous redoutions le plus était-il en train de s'orchestrer à nouveau sous nos yeux pour embrigader les populations maghrébines dans le communautarisme et l'intégrisme? Etions-nous en train de vivre dare-dare l'expérience algérienne sous un angle différent mais non moins terrifiant?" (p. 205)

"L'islamisation passe par le contrôle des filles, sous surveillance du frère, du père, du cousin ou du voisin. La cité devient une extension  du village natal des parents ou pire encore. Le tribunal communautaire s'est élargi. A la difficulté compréhensible pour les filles de se plaindre contre leur famille s'ajoute la volonté de sauver leur peau. Car les filles sont victimes de violences régulières de la part de leurs frères auxquelles assistent, impuissantes, leurs mères." (...)
"Ces femmes islamistes, il ne faut pas les prendre pour des enfants de chœur. Moi, je le dis de manière peut-être très brutale: comme je ne suis pas pote avec les Marine le Pen, je ne suis pas pote avec les femmes islamistes. Je suis contre tous les foulards, qu'ils soient portés à Téhéran, Kaboul, Alger, La Courneuve, Lille ou Marseille, qu'ils recouvrent une partie du corps ou totalement, car les foulards du monde entier expriment une même chose: la soumission forcée des femmes à un programme d'oppression." (p. 214)

"Cet apprentissage du foulard se fait sous la pression de l'entourage, pour amener la fillette à revendiquer son foulard vers 14 ans, en affrontant ses professeurs et en clamant c'est mon choix. Cette recherche ethnico-identitaire des adolescentes se fait sur le dos des femmes et il se trouve de ses défenseurs pour crier au racisme." (p. 215)

"Rima Elkouri, dans La Presse, a rapporté les propos diffusés sur le site Internet d'une association islamiste qui a pignon sur rue: Mets un voile, sinon tu pourrais être violée. C'est ce que l'on recevait comme message tout récemment sur le site Internet du Centre communautaire musulman de Montréal, sous une rubrique visant à informer l'internaute non voilée des supposés dangers liés à sa condition. Ne pas porter le hijab peut entraîner des cas de divorce, d'adultère, de viols et d'enfants illégitimes", disait l'avertissement pour le moins ahurissant. On y disait aussi que celle qui enlève son voile voit sa "foi détruite", adopte un "comportement indécent" et sera punie "en enfer". On y traitait aussi la femme occidentale de "prostituée non payée"." (p. 238)

"Un reportage de la CBC diffusé en mars 2007 et intitulé Who Speaks for Islam? montrait l'intimidation dont sont victimes des musulmans canadiens qui essaient de parler au nom d'un islam modéré, pluraliste et séculier. Des gens qui ont quitté des pays où la liberté d'expression n'était qu'une chimère font l'objet de pressions éhontées au Canada au sein de leur communauté. Ce qui est encore plus inquiétant, c'est l'impunité dont jouissent les radicaux qui revendiquent la liberté d'expression pour justifier leurs campagnes d'intimidation." (p. 240)

"L'islamisme politique prend racine partout où il peut, y compris au Canada, pour imposer ses diktats aux communautés musulmanes et faire fléchir l'Etat. C'est à travers des revendications aussi saugrenues que farfelues que les fous d'Allah islamisent les sociétés. Que n'ai-je entendu depuis quelques années dans ce pays? Des tribunaux islamiques au port du voile, à la séparation des sexes, des salles de prière dans les universités et les établissements scolaires à la dispense de certains cours, du port du voile pendant les compétitions sportives au refus de certaines femmes de se faire examiner par un médecin de sexe masculin alors que nous manquons horriblement de médecins, en passant par les cours prénataux réservés aux femmes et les cantines scolaires qui deviennent la cible de parents fous et excessifs." (p. 243)

"La politique de la main tendue aux islamistes est la pire des politiques. A vrai dire, le compromis ne les satisfait jamais et c'est là le véritable danger. Je connais trop bien les manœuvres des islamistes. Je sais quelles sont leurs motivations. L'objectif ultime des islamistes, c'est l'islamisation de la société et la prise de pouvoir." (p. 250)

"On se rend bien compte que cette approche (les accommodements raisonnables) ne marche pas. Si l'on observe, par exemple au Québec, le cheminement des juifs hassidiques, leur cas est fort révélateur. Bien que cette communauté ait bénéficié de plusieurs accommodements, depuis des dizaines d'années, elle continue à vivre en marge de la société. Cela montre bien que la politique des accommodements, lorsqu'elle sert des fondamentalistes, ne favorise pas l'intégration. Bien au contraire, elle renforce les communautarismes. Dans le cas des hassidiques, qu'a-t-on obtenu jusqu'ici? Rien de vraiment encourageant. On fabrique au cœur même de notre société des individus communautarisés qui ne mangent que la nourriture de leur clan, qui ne se marient que dans leur clan et qui n'étudient que ce que leur clan leur permet d'étudier. Le pire, c'est la reproduction de ce système de génération en génération. Jusqu'à quand? L'apprentissage de la vie en collectivité passe justement par l'acceptation de l'idée que les citoyens, quelles que soient leurs origines, doivent interagir pour créer des ponts et les consolider. Lorsque les croyances religieuses deviennent des barrières au vivre-ensemble, doit-on s'en accommoder?" (p. 251)

Les islamistes réclament ces accommodements au nom de la liberté individuelle.
"S'ils étaient les champions des libertés individuelles, ils n'auraient aucun mal à reconnaître la liberté de conscience, la liberté de pensée, la liberté d'expression, la liberté d'opinion et la liberté de la presse. Or, ils cherchent à imposer leur vision du monde aux artistes, aux écrivains, aux cinéastes, aux dramaturges, aux caricaturistes et aux journalistes." (p. 252)

Hassan Butt, ancien djihadiste: "en faisant porter au gouvernement la responsabilité de nos actes, ceux qui défendaient la théorie des bombes de Blair se chargeaient de notre propagande à notre place. Surtout, ils empêchaient toute analyse critique du véritable moteur de notre violence: la théologie islamique." (p. 254)

"Des politiciens entretiennent des relations ambiguës, sinon louches, avec des prédicateurs islamistes, qui se sont autoproclamés leaders, imams, représentants, médiateurs ou porte-parole musulmans. En les considérant comme des interlocuteurs valables, ces politiciens leur offrent une légitimité qu'ils n'ont pas et ces derniers finissent par se poser en acteurs incontournables dans leurs propres communautés." (p. 266)
"Si nos politiciens connaissaient réellement la grande richesse et la diversité des citoyens de foi et de culture musulmanes, ils seraient surpris de l'impopularité de ces imposteurs communautaires. Ce ne sont que des escrocs, des charlatans, des menteurs, des manipulateurs, des hypocrites. Rien d'autre." (p. 267)

Djemila Benhabib, "Ma vie à contre-Coran - une femme témoigne sur les islamistes," vlb éditeur, Québec, 2009.

A (re)lire sur ce blog à propos de D. Benhabib:
"Le Club international des sangliers", 25.1.2016;
 "La Danse des 7 voiles", 22.4.2016;
" Rien à voir", 25.9.2016;
"Mauvaise foi", 28.5.2018;
"Cette gauche qui n'aime pas les femmes", 3.8.2018.

samedi 16 janvier 2021

Etouffement volontaire

Les (derniers) négationnistes du réchauffement climatique tiennent un nouvel argument: la neige tombée en abondance à Madrid leur donne raison. La capitale espagnole n'avait pas connu un tel épisode depuis cinquante ans.
Sauf que l'année 2020 a été l'une des plus chaudes qu'ait connues la planète, au coude-à-coude avec 2016 et 2019, d'après un bilan définitif de l'Organisation météorologique mondiale (OMM). Et l'épisode 2020 de la Nina, qui a provoqué un refroidissement du Pacifique équatorial, diminué la température globale de la planète et limité la chaleur en fin d’année, n'a pas réussi à inverser la tendance. Pas plus que le ralentissement économique dû au coronavirus n'a pu freiner l'augmentation de la concentration de CO2. "Depuis les années 1980, chaque décennie a été plus chaude que la précédente, affirme le secrétaire général de l'OMM, Petteri Taalas. Les gaz à effet de serre qui piègent la chaleur dans l’atmosphère restent à des niveaux record et la longue durée de vie du dioxyde de carbone, le gaz le plus important, engage la planète dans un réchauffement futur." Les dix dernières années sont aussi les dix plus chaudes enregistrées dans les océans, qui absorbent 93 % de l’énergie excédentaire attribuable au réchauffement planétaire. 

2020 a été largement l'année la plus chaude en Europe, avec 0,4 °C au-dessus de 2019, et plus de 2,2 °C au-dessus de la période préindustrielle (1850-1900). Elle a également marqué un record de températures en France depuis le début des mesures en 1900, indique Le Monde. A l’échelle mondiale, la température moyenne en 2020 était d’environ 14,9 °C, soit 1,2 °C de plus que le niveau préindustriel. En Arctique, les températures ont été supérieures de plus de 5 °C à la moyenne. D'où une saison d'incendies inédite et la disparition accélérée de la banquise arctique. Elle a atteint en septembre sa deuxième superficie la plus basse jamais enregistrée. A cette hausse mondiale des températures, s'ajoutent une accélération de l’élévation du niveau des mers, la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, de graves inondations en l’Afrique de l’Est, au Sahel, en Asie du Sud, en Chine et au Vietnam, d'importantes sécheresses en Amérique du Sud, des incendies aux Etats-Unis, au Brésil et en Sibérie et une saison cyclonique record dans l’Atlantique Nord. 

On voit par là que la planète souffre et qu'elle va devenir peu à peu - ou rapidement - inhabitable. "L’humanité est au bord du précipice climatique s'alarme, une fois encore, le climatologue belge Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Cette crise aura des conséquences pour l’humanité et pour les écosystèmes bien plus graves que celles du Covid-19. On se demande ce qu'il faut pour que la situation soit enfin traitée avec l’urgence qu’elle mérite." Les habitants des vallées du Gange et de l'Indus, sont parmi d'autres, durement touchés par ces bouleversements extrêmement rapides et personne, nulle part, ne sera à l'abri. "A la fin du siècle, dans un scénario d’inaction contre le dérèglement climatique, près des deux tiers de la population européenne pourraient être affectés chaque année par des événements climatiques extrêmes, contre 5 % sur la période de référence 1981-2010. Le nombre moyen de décès annuels dus à des extrêmes climatiques en Europe pourrait passer de 3.000 aujourd’hui à environ 100.000 au milieu du siècle et 150.000 vers 2100, principalement à cause des vagues de chaleur." Les solutions, selon lui, à mettre en œuvre en urgence: sortir complètement des énergies fossiles, réduire notre consommation d’énergie, développer massivement les énergies renouvelables, stopper la déforestation, replanter sans affecter la biodiversité, réduire fortement les émissions des autres gaz à effet de serre, réorienter les flux financiers. Tout en sachant que, "si on arrêtait brutalement toutes les émissions d’origine humaine, il faudrait attendre la  fin du siècle pour commencer à observer une température inférieure à celle d’aujourd’hui, à cause de l’inertie du système climatique et de l’effet des émissions passées".

Peut-on être optimiste par rapport à notre avenir? On peut craindre le pire. L'Homme semble trop frileux pour prendre des mesures qui lui éviteront de mourir de chaleur.

D'après "2020, l'une des trois années les plus chaudes", Audrey Garric, Le Monde, 15.1.2021 et  "Il faut arrêter cette machine infernale du réchauffement", propos recueillis par Audrey Garric, Le Monde, 15.1.2021.


mercredi 13 janvier 2021

Jusqu'au bout

Nuire jusqu'au bout. Ubu Trump s'en est fait une mission. Il est d'usage aux Etats-Unis de ne pas exécuter de condamnés à mort pendant la période de passation de pouvoir. Dès lors, lui se fait un devoir d'en faire tuer un maximum. Deux exécutions sont prévues cette semaine par l'administration fédérale, après les dix qu'on dénombre depuis juillet. C'est du jamais vu depuis cent vingt-deux ans, "sans précédent dans l'histoire de l'Amérique moderne", affirme Robert Dunham, directeur du Centre d'information sur la peine de mort: dix exécutions fédérales en cinq mois alors qu'il y en a eu sept dans l'ensemble des cinquante Etats américains durant toute l'année 2020. Voilà dix-sept ans que l'administration fédérale n'avait plus fait procéder à des exécutions. "C'est la première fois dans l'histoire des Etats-Unis que le gouvernement fédéral a exécuté plus de civils que tous les Etats confondus." Les Etats ont d'ailleurs suspendu toutes les exécutions depuis le début de la pandémie. Au cours d'une exécution fédérale, huit personnes ont été infectées par le coronavirus. Mais peu importe, la machine infernale est en marche et doit tuer un maximum de condamnés avant la prise de fonction de Biden. Car lui veut mettre fin aux exécutions fédérales et même supprimer la peine de mort au niveau fédéral.

Les seuls qui ont droit à la grâce présidentielle sont les amis de Trump condamnés pour malversations ou autres délits. Plus que sept jours.


https://www.arte.tv/fr/videos/100514-008-A/arte-journal/

vendredi 8 janvier 2021

Derrière le masque

Depuis bientôt un an, nous avons pris - même si c'est difficilement - l'habitude de porter un masque en public. Un masque comme un uniforme. Parfois nous ne nous reconnaissons plus les uns les autres. Sommes-nous des acteurs dans un grand jeu qui cherche à nous anonymiser quand dans le même temps nous sommes sous le contrôle de logiciels de reconnaissance faciale? Parfois, nous avons l'impression de nous fondre dans un chœur comme à l'opéra, semblables et différents à la fois, mais distants désormais. Quel rôle jouons-nous dans cette société de l'évitement qu'est devenue la nôtre?

En 2008, Nancy Huston écrivait "L'Espèce fabulatrice".  Nous sommes tous faits de fictions, dit-elle. "L'identité nous vient des histoires, récits, fictions diverses qui nous sont inculqués au cours de notre prime jeunesse. On y croit, on y tient, on s'y cramponne."

On trouve dans cet ouvrage les lignes suivantes qui résonnent autant avec l'aspect physique que nous sommes tenus d'adopter aujourd'hui qu'avec l'enfermement dans une identité unique que revendiquent certains:

"Si les fictions avec personnages sont omniprésentes dans notre espèce, c'est que nous sommes nous-mêmes les personnages de notre vie - et avons besoin, à la différence des chimpanzés, d'apprendre notre rôle."

"Personnage et personne viennent tous deux de persona: mot bien ancien (...) signifiant masque". 

"Un être humain, c'est quelqu'un qui porte un masque."

"Chaque personne est un personnage."

"La spécificité de notre espèce, c'est qu'elle passe sa vie à jouer sa vie."

"Les rôles qu'on nous propose seront plus ou moins divers, plus ou moins figés selon la société dans laquelle nous naissons. On nous montrera comment nous y prendre pour les jouer, on nous apprendra à imiter les modèles et à intégrer les récits les concernant."

"L'identité est construite grâce à l'identification. Le soi est tissé d'autres."

"Oui: nous avons tous besoin (comme le disait Beckett) de compagnie."

"Notre cerveau, même celui du philosophe rationaliste le plus misanthrope et monacal, grouille littéralement de la présence des autres." 

jeudi 7 janvier 2021

Ego Premier

Le (non-)président Trump est un mélange de Néron, d'Attila et de Père Ubu, un pyromane infatué qui préfère laisser derrière lui un pays en cendres que reconnaître sa défaite. Il n'aura présidé que sa propre ambition. L'homme qui se présente comme le négociateur le plus habile que la Terre ait jamais connu n'aura eu pour seule stratégie que celle du chaos. Lui qui affirme aujourd'hui-même avoir effectué "l'un des meilleurs premiers mandats présidentiels" démontre que les électeurs américains ont eu raison de lui préférer Joe Biden. Enfermé dans son ego, il ne s'informe que par Twitter, Facebook et Fox News de manière à n'entendre aucun avis différent du sien. Suffisant Ier n'a jamais été un président à la hauteur de sa tache, tous les gens un tant soit peu intelligents l'ont lâché petit à petit. Il n'est plus aujourd'hui que le gourou d'une meute d'abrutis, de cour des miracles fascistoïde, de complotistes fanatisés par ses soins. "Je suis le meilleur et après moi les mouches" est le credo d'un homme dont toute personne sensée savait, même avant son mandat, qu'il n'avait pas les dispositions psychiques pour l'aborder. Le parti républicain - et une partie de la presse, fascinée par ce personnage arrogant - porte là une lourde responsabilité, pour l'avoir choisi comme champion il y a plus de quatre ans. En 2016,  même si nombreux furent ceux qui déplorèrent son élection, personne ne l'a contestée. Aujourd'hui, il a sciemment entraîné ses fans à s'opposer physiquement aux résultats, pourtant incontestables, de l'élection de novembre. Voilà où mènent les théories conspirationnistes: au refus de la démocratie. 

"Voilà bien le plus inquiétant, estimait ce matin sur France Inter l'éditorialiste Thomas Legrand : hier nous avons vu, concrètement, un échantillon du résultat d’années de théories de la conspiration. Il ne s’agit donc plus, dans la démocratie américaine, pour l’instant, de débat d’opinion mais une confrontation de réalité, de vérités… c’était une journée presqu’emblématique de la maladie des démocraties représentatives ou libérales à travers le monde. Les démocraties (et la France subit aussi – en partie - ce phénomène) ne se fissurent plus sur des visions de l’avenir ou du monde mais sur la représentation de réalités différentes. Phénomène qui avait permis l’élection de Donald Trump et – dans cette dernière ligne droite - son enfermement dans un mensonge, un monde factuel parallèle. La puissance du mensonge, des théories du complot, aux Etats-Unis n’a plus comme conséquence de maintenir une partie de la population à la marge, en position de victime, Donald Trump leur a donné des raisons et des mots pour réclamer que leur vérité s’impose. Hannah Arendt le disait La liberté d’opinion est une farce si ce sont les faits eux-mêmes qui sont l’objet de débat. La notion de majorité ou de minorité (donc de démocratie) n’a plus de sens quand ce qui se débat ne sont plus les idées mais les faits. Ce poison menace toutes les démocraties représentatives et parlementaires. La pitoyable journée d’hier nous le rappelle tout simplement…" 

Au moment où les Etats-Unis basculent dans ce moment de folie furieuse, on entend le président brésilien Bolsonaro tenir ces propos ahurissants: "Le pays est en faillite, je ne peux rien faire" et reporter sur la presse et les gouverneurs la responsabilité de la propagation d'un coronavirus qu'il nie et d'un marasme économique. Voilà le vrai visage des populistes, leur irresponsabilité n'a d'égal que leur ego.

Père Ubu.- Corne physique, je suis à moitié mort! Mais c'est égal, je pars en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas droit! Ji lon mets dans ma poche avec torsion du nez et des dents et extraction de la langue. Alfred Jarry, "Ubu Roi".

Note: en France, la fille à papa Le Pen, au vu du scandale qu'ont provoqué les événements américains de la nuit dernière, s'est empressée de reconnaître avec deux mois de retard la victoire de Biden. Jusqu'alors, elle et son parti s'étaient rangés derrière leur ami populiste Donald Ier, roi des menteurs.

jeudi 31 décembre 2020

Une année à virus

Nous voilà enfin au bout de cette année 2020, espérant que la suivante sera moins prodigue en virus. On en a eu son compte. 

Il y a ce satané coronavirus qui nous oblige à nous tenir à distance les uns des autres et à limiter notre non verbal aux regards, qui nous empêche de passer du temps à plusieurs, de nous embrasser, de nous toucher, de nous serrer dans les bras et dans les bars. Ce même virus a fermé les lieux de culture, nous laissant sur notre faim, un peu plus frustrés encore.

Il y a ce virus djihadiste qu'on croyait assoupi et qui est revenu en force cette année, massacrant à tort et à travers, ici et ailleurs, des enseignants et des étudiants, des civils et des militaires, des femmes, des hommes et des enfants.

Il y a le virus de la pureté, du repli sur soi et de l'hystérie identitaire qui s'installe dans les têtes de certains et se répand en gazouillis rageurs comme un poison, faisant la chasse à qui ne pense pas comme il faudrait, interdisant des spectacles, des expos ou des conférences, imposant une vision du monde en noir et blanc.

Il y a ce virus qu'on appelle dérèglement climatique qui mène le monde à sa perte mais semble être aujourd'hui un moindre souci.

A quelque chose malheur étant bon, le coronavirus a créé de la solidarité entre voisins, a (un peu) diminué la production de CO2, a fait revenir la nature dans les agglomérations urbaines, a poussé plus de consommateurs encore vers le bio et les producteurs locaux et nous a obligés à être créatifs. 

N'empêche, qui regrettera 2020? Même pas Ubu Trump. 

A lire: https://www.lemonde.fr/m-le-mag/visuel/2020/12/31/ces-expressions-de-l-annee-2020-qu-on-aimerait-ne-plus-voir-en-2021_6064893_4500055.html


jeudi 24 décembre 2020

Propriété privée

Les accusations d'appropriation culturelle sont à la mode (1). Des mots, des noms, des pratiques culturelles, des coiffures, des musiques, des préparations culinaires sont désormais propriétés de tel ou tel groupe (parfois peu clairement déterminé) qui s'en proclame seul détenteur.  L'heure n'est plus au métissage ou au partage, mais à la chasse gardée. Des associations de défense amérindiennes manifestaient depuis plus de vingt ans contre l'équipe de base-ball de Cleveland nommée The Indians dont le logo représente une tête d'Indien avec une plume sur la tête.  "Nous ne sommes pas votre mascotte", s'indignent les Amérindiens qui y voient un signe de "racisme latent". L'équipe a abandonné le logo et annoncé qu'elle changera de nom en 2022. L'équipe de football américain The Washington Red Skins avait déjà décidé de changer de nom, sous pression des sponsors qui menaçaient de retirer leurs billes, ne voulant pas être accusés de soutenir des équipes qui donnent dans l'appropriation culturelle (2). Dans ces équipes jouent de très nombreux noirs (ou Afro-Américains ou Africains-Américains). On voit par là que contrairement à ce qu'affirment les décoloniaux ni l'appropriation culturelle, ni le racisme (ou supposé tel) ne sont uniquement le fait des Blancs. On peut toujours être (vu comme) le colon d'un autre. Doit-on s'attendre maintenant à ce que les Indiens (les vrais, d'Inde) manifestent contre les Amérindiens pour appropriation culturelle? Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté.

(1) (Re)lire sur ce blog "Mais tissons, métissons", 15.11.2020 et "Police de la langue", 8.12.2020.

(2) Emission "28 minutes" - Arte - 15.12.2020. 

samedi 19 décembre 2020

La culture contre la culture

Qui sont donc ces médiateurs culturels qui encouragent l'entre-soi, soutiennent de facto les censeurs et découragent le débat ? On les entend, on les lit, sans bien comprendre le gloubi-boulga dans lequel ils formulent leurs points de vue brumeux. 

Voilà qu'on découvre que Point Culture, ex-Médiathèque de la Communauté française de Belgique, soutient des ateliers "en non mixité choisie". Récemment, l'un d'eux, très critiqué,  organisé par l'association Imazi-Reine, était  réservé aux "femmes et personnes queers racisées". Sujet de l'atelier: « Pour une convergence des luttes non consensuelle. Entre antiracisme et misogynie, qu’en est-il de nos hommes ? ». On s'interroge - de l'extérieur, forcément: qu'est-ce qu'une convergence non consensuelle? Sans doute s'agit-il de se rapprocher sans vouloir être d’accord sur tout. Mais poser d’emblée qu’on ne veut pas de consensus apparaît pour le moins curieux. La dernière phrase de la présentation de cet atelier est remarquable: « Parce que l’inclusivité est vide de sens, elle est radicalement inclusive ». On a beau la relire tant et plus, on n'arrive pas à la comprendre. On regrette d'autant plus de n'avoir pu participer à l'atelier pour avoir une explication de texte. Mais on se le demande: cette phrase veut-elle vraiment dire quelque chose ou atteint-on là un sommet du pédantisme (ou de l'exclusivité)? Si on lit bien, l’inclusivité est inclusive et vide de sens. On est soit dans "1984", soit dans "Les Précieuses ridicules". Même si on sait qu'on tend là le bâton pour se faire traiter de blanc macho, on se demande s'il faut rire ou s'alarmer.

On le comprend, on se trouve ici dans la mouvance décoloniale, à la mode aujourd'hui, qui divise le monde en deux: les blancs et les non blancs. Etant entendu que les blancs sont les dominateurs, les non blancs les dominés. Que les uns sont racistes et les autres racisés. Que les blancs portent et porteront à jamais la marque infamante de l'esclavagisme dont ont été et restent victimes les autres, tous les autres. Ces antiracistes réinventent la notion de race, pour mieux la combattre, disent-ils. Les racisés sont tous les non blancs, ils souffrent tous, à des degrés divers, de racisme. Racisme qui est le fait des blancs et uniquement des blancs. Et tout blanc qui s'en défend prouve ainsi qu'il l'est. Il y a les bons et les méchants. Fin du débat. Le racisme est dans les gènes de tout Etat occidental qui s'avère, de plus, machiste, patriarcal, islamophobe et homophobe. L'Occident est coupable de tous les maux et les Occidentaux, qu'ils en soient conscients ou non, sont tous coupables d'être les héritiers d'esclavagistes et devront expier leur faute jusqu'à la fin des temps. De leur temps, du moins.

Cette absence de débat et ce manichéisme suscitent des réactions outrées. Auxquelles Point Culture a répondu par un communiqué dans lequel il se dit désolé. Désolé du ton des réactions et désolé d'avoir manqué de pédagogie. Car, bien sûr, l'ex-Médiathèque défend ces "réunions en non mixité choisie (ou safe space ou espace positif ) (qui) ont toujours été un outil d’émancipation important dans les diverses luttes pour les droits des minorités. Elles permettent par exemple aux participant·es de partir d’une expérience commune de la discrimination, sans être constamment obligées d’en rappeler les contours ou même d’en justifier la réalité. Elles ouvrent un espace où la parole et le vécu se partagent plus aisément qu’en présence de personnes assimilées, même inconsciemment, à la domination." Dans sa conclusion, Point Culture affirme que notre société a un besoin criant "de rencontres et de débats (...) et non de polémiques sur les réseaux sociaux". Si on comprend bien les explications, les personnes racisées, en se retrouvant entre elles, n’ont pas à justifier la réalité de leur vécu. Pas de débat donc. Elles sont dominées. La preuve, c'est qu'elles le disent. Et dans ces safe space, elles peuvent se conforter les unes les autres dans leur statut de victimes et se retrouver dans l’entre-soi parce que notre société a besoin de rencontres et d’échanges. Donc de débat. On voit par là que les contradictions ne manquent pas.

Ce qui est inquiétant, c'est de voir des institutions culturelles soutenir le mouvement décolonial au nom duquel nombre de racisés entendent régenter le monde culturel en décidant qui peut traiter de tel ou tel sujet et comment, empêchent physiquement des débats de se tenir (on a en a cité quelques exemples ici), censurent des expos et des spectacles (voir ici encore plusieurs billets), dénoncent ce qu'ils appellent islamophobie (idem). Les islamophobes étant en fait ceux qui ont l'outrecuidance de critiquer l'ingérence de l'islam dans les règles de la société. Les contempteurs de l'islamophobie soutiennent le voile et les dérives d’une religion très largement dominée par une culture machiste qui rabaisse sans cesse la femme. Mais accusent l'Occident d'être patriarcal. 

Les mêmes racisés qui reprochent aux blancs leur euro-centrisme ignorent sciemment ce qu'il se passe et s'est passé ailleurs sur la planète. Ils ne savent rien de la traite négrière islamo-musulmane, ne veulent pas voir le racisme qui sévit au Japon ou en Inde, ont déjà oublié les génocides rwandais et khmer, n'entendent pas les militants saharouis qui dénoncent "la colonisation du Sahara occidental par le Maroc", pas plus qu'ils n'entendent les footballeurs noirs qui se plaignent du racisme dont ils sont victimes en Chine. Ils ne voient pas la répression menée par l'Etat chinois contre les Ouïghours, population musulmane, "depuis la colonisation de la région par la Chine". C'est la présidente de l'Institut ouïghour d'Europe qui en parlait récemment (1), dénonçant "le caractère racial du travail forcé" et "l'esclavagisme" auxquels sont soumis les Ouïghours, et parlant de "la grande puissance impérialiste qu'est la Chine". Mais, encore une fois, pour les racisés et les décoloniaux, seuls les blancs sont coupables de racisme et d'esclavagisme. Ce qui explique les réactions assassines des djihadistes. Les décoloniaux ne veulent pas savoir que 90% des victimes du djihadisme sont musulmanes et vivent essentiellement en Afrique, au Moyen-Orient en Asie. Ces victimes n'existent pas. Ils ne voient pas que les Etats ouvertement homophobes sont aussi ceux où l'islam est le plus prégnant (voir la carte sur la législation sur les droits sexuels - 2). Il n'est point de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Un élément encore: Point Culture justifie sa position en affirmant que les termes blancs et racisés "sont de plus en plus adoptés par nombre de militant·es, professionnel·les et universitaires tout à fait respectables". Le postulat posé, on ne pourrait donc pas les critiquer? Il suffit de lire Pierre-André Taguieff pour comprendre combien on a affaire à une imposture (3) et que nombreux sont les universitaires à critiquer ces théories nébuleuses. On y reviendra plus longuement.

Post-scriptum: à lire aussi: https://www.marianne.net/monde/ameriques/se-soumettre-ou-etre-detruit-le-temoignage-dun-chercheur-americain-victime-du-mouvement-woke-a-luniversite-devergreen

(Re)lire sur ce blog "Un monde en noir et blanc" 28.11.2017 et "Je ne suis pas tout blanc", 9.7.2020.

(1) Arte, "28 minutes", 17.12.2020.

(2)  https://ilga.org/downloads/03_ILGA_WorldMap_ENGLISH_Overview_May2016.pdf

(3) P.-A. Taguieff, "L'Imposture décoloniale - Science imaginaire et pseudo-antiracisme", éditions de l'Observatoire, 2020. 

mercredi 16 décembre 2020

Et les hyènes?

Quels que soient les verdicts du procès des attentats de janvier 2015 - attendus ce jour - resteront les commentaires remarquables - et remarqués - de Yannick Haenel, qui a suivi quotidiennement le procès pour Charlie Hebdo et a partagé ses réflexions profondément empreintes d'humanisme sur le site de l'hebdomadaire. Tous ceux qui insultent Charlie feraient bien de les lire et de le découvrir. Ils comprendraient que ce journal n'est pas la caricature qu'ils se plaisent à en faire. Qu'il est profondément antiraciste, féministe, écologiste, intelligent, sarcastique et humaniste. Et laïc, ce qui dérange visiblement beaucoup de ses détracteurs. Il manquait dans le box des accusés les boutefeux, tous ceux qui ont participé à la haine contre l'hebdomadaire, des rappeurs, des journalistes, des élus politiques, des imams, qui ont fait de Charlie Hebdo ce qu'il n'a jamais été et incité - d'une manière ou d'une autre - les affreux à massacrer une partie importante de l'équipe. Ceux-là ont ma haine à perpétuité.

(Re)lire sur ce blog "La question des limites", 9.1.2015.

mardi 15 décembre 2020

Incapable

En quatre ans de mandat, il n'a pas été capable de construire quoi que ce soit. A part une portion importante de mur à la frontière américano-mexicaine. Incapable d'assumer dignement sa fonction de président. Incapable de mener des projets positifs. Incapable d'unir le peuple américain. Incapable de gérer la crise du coronavirus. Incapable d'admettre des erreurs. Hier, les grands électeurs américains ont confirmé la victoire du tandem Biden-Harris, mais Donald Trump ne l'admet toujours pas. Il n'est même pas capable de perdre.