jeudi 13 juin 2019

Histoires romantiques

Les pesticides sont partout. Même là où on ne les attend pas. On a beau manger le plus sainement possible, vivre dans un environnement qui semble encore assez naturel, on en ingère tous les jours à notre insu.
En Indre, soixante-neuf personnes, de trente à quatre-vingts ans, ont fait analyser leurs urines. Et les résultats sont inquiétants: tous sont contaminés au glyphosate. Alors que le taux maximal de glyphosate autorisé dans l'eau potable est de 0,1 ng/ml, on constate des taux moyens de 0,809 ng chez les femmes (avec des taux qui atteignent 2,274) et de 0,868 ng chez les hommes (taux maximal: 2,190). Le collectif "Campagne glyphosate 36", à l'origine de ces tests, compte déposer plainte pour atteinte à l'environnement, tromperie aggravée et mise en danger de la vie d'autrui contre les fabricants de glyphosate, l'Union européenne et l'institut allemand de l'évaluation des risques qui a autorisé la mise sur le marché de l'herbicide (1).

En Bretagne, un maire a pris des mesures pout tenter de minimiser l'impact des pesticides sur sa population: il a interdit les épandages à moins de 150 mètres de toute parcelle comprenant une habitation. Cette mesure qu'on peut considérer comme légère et simplement logique est jugée excessive par la préfète d'Ille-et-Vilaine qui considère que le maire de Langouët n'a tout simplement pas le droit de prendre une telle décision. Elle lui demande de retirer son arrêté, considérant que les circonstances particulières locales ou le cas de péril imminent ne sont pas avérés (2).

Faudra-t-il attendre des drames comme en connaît quotidiennement le Paraguay pour que les maires puissent enfin agir? Là-bas, les habitants ne comptent pas, moins, beaucoup moins en tout cas que les intérêts économiques de l'agro-industrie. Coincés au milieu de milliers d'hectares de soja arrosés de pesticides par d'immenses tracteurs et des avions, ils développent - leurs enfants surtout - de nombreuses maladies. Certains en meurent. Dans le documentaire "Vert de rage" (3), un homme raconte la mort de ses deux fillettes de six mois et trois ans, à quelques heures d'intervalle, après vingt-quatre heures non stop d'épandage. "Nous sommes les oubliés du pays", déplore une femme dont le fils souffre de crises incessantes de toux et de diarrhée. Une autre a une fille qui souffre d'hydrocéphalie. "Les malformations congénitales constituent la deuxième cause de mortalité néonatale", constate une pédiatre. Une étude a démontré que 46% de l'ADN d'enfants exposés directement aux pesticides sont endommagés.
La production de soja transgénique a explosé au Paraguay depuis vingt ans et s'étend maintenant sur cinq millions d'hectares. La quasi totalité est destinée à l'exportation, un tiers vers l'Europe. La vie des habitants de ce qui reste de campagne ne vaut rien face à la valeur du soja: plus de trois cents dollars la tonne. Et ce n'est pas le ministre de l'Agriculture qui les défendra: "il s'agit d'économie, pas de romantisme", se borne dit-il à déclarer. Se soucier de la vie humaine serait donc romantique. Comment qualifier le souci de l'économie? De cynique? D'assassin?




(1) "Les soupçons se confirment: tous contaminés au glyphosate", L'Echo - La Marseillaise, 7.6.2019.
(2) https://www.ouest-france.fr/bretagne/langouet-35630/langouet-l-arrete-contre-les-pesticides-considere-comme-illegal-6392181
(3) "Vert de rage", diffusé sur France 5, le 5.6.2019 à 20h55 - "Les horreurs de l'or vert", Etienne Labrunie, Télérama, 29.5.2019.

mardi 11 juin 2019

Autocensure

Ce silence-là fait à peine du bruit. Le New York Times, l'un des plus grands quotidiens au monde, vient de décider de ne plus publier de dessin de presse dans son édition internationale, alors qu'il n'y en a déjà plus depuis longtemps dans son édition nationale. C'est qu'un dessin récent a été jugé antisémite: on y voit un Donald Trump aveugle coiffé d'une kippa tenir en laisse un Benjamin Netanyahu représenté en chien avec une étoile de David accrochée à son collier. C'est ce qu'on appelle une caricature. Et comme toute caricature, elle évoque une situation réelle, souvent pire, bien pire que ce que le dessin montre. On pense à "Ceci n'est pas une pipe" de Magritte. Le dessin n'est qu'un dessin. Il caricature une réalité. Qui est autre chose. Le président américain, incapable de voir quoi que ce soit, se laisse mener par le premier ministre israélien. On a le droit de le penser. Et même de le dire. En quoi ce dessin est-il antisémite? On ne sait, mais peu importe. Le dessin a déplu à certains, les reproches ont plu et le le responsable d'édition a été sanctionné. Les réseaux dits sociaux font la loi. Et interdisent qu'on se moque de leur camp ou de leurs héros. Car se moquer, c'est "méchant", comme pourrait dire le Donald. Dès lors, plus question de choquer qui que ce soit. Voici venu le temps des Tartuffe imprécateurs, des indignés moralisateurs qui hurlent à la moindre critique. Si un journal de la taille du NYT s'écrase devant "une foule en colère", selon l'expression de Patrick Chappatte, dessinateur vedette du quotidien, on peut sérieusement s'inquiéter pour la liberté d'expression et d'opinion. D'ailleurs, ça fait un bon moment qu'on s'inquiète. Après le dessin, les mots? 

vendredi 7 juin 2019

Un coq qui manque de savoir vivre

L'extinction des espèces s'opère à un rythme trop lent. La nature est trop bruyante. Elle empêche l'homme civilisé de dormir. L'homme civilisé est épuisé par sa vie trépidante. Il a besoin de récupérer. Mais la nature l'en empêche.
Sur l'île d'Oléron, un coq a la mauvaise idée de chanter dès le matin. Et même avant. Ce qui réveille un couple de retraités qui s'en plaint. Maurice - c'est le nom du coq - fait ce qu'ont fait avant lui tous ses aïeux: annoncer le lever du jour. Mais ses voisins civilisés n'ont pas besoin de son chant qu'ils trouvent peu mélodieux: ils ont un radio-réveil qui leur propose de la musique de variétés et même de la musique classique. Ils souhaitent donc que Maurice passe à la casserole ou en tout cas aille chanter ailleurs sans plus les importuner. Il suffirait qu'il cesse de chanter. Ce que ne peut un instant imaginer Maurice qui déprime: enfermé toute la nuit dans une cabane, il ne peut en sortir qu'à 8h30. Mais Maurice n'est heureusement pas seul. Il reçoit beaucoup de soutien d'élus et d'habitants soucieux de préserver le caractère du monde rural avec son lot de cocoricos, de sonneries de cloches, de coassements de grenouilles, de chants d'oiseaux, de meuglements de vaches et de rouspétances des voisins civilisés.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/07/maurice-le-coq-chanteur-devenu-le-symbole-d-une-ruralite-menacee_5472718_3224.html

samedi 1 juin 2019

Echec des copies

En politique, les copies ne séduisent pas.
Aux élections européennes en France, le parti Les Républicains a été sèchement battu, réduit à huit petits pour cent. Son président Laurent Wauquiez est aujourd'hui contesté au sein de son parti. Ses positions trop souvent proches de celles du RN-ex-FN ne lui ont pas permis de faire la différence. Nicolas Dupont-Aignan non plus n'a pas convaincu. Pour les électeurs, c'est le parti de la famille Le Pen qui est le seul à porter le gène de l'extrême droite, de la réaction, de l'anti-européanisme et de la grogne.
De son côté, Europe Ecologie Les Verts a été préféré à d'autres (Place publique - PS - Nouvelle Donne, La France Insoumise, la liste de Benoît Hamon), apparaissant comme le parti véritablement porteur du combat écologiste.
A courir derrière l'original, certains se voient aujourd'hui considérés comme de pâles copies.

Les électeurs du Rassemblement national ont d'ailleurs bien compris que leur parti restait d'extrême droite et ne sont pas dupes de l'affirmation de dédiabolisation du parti. Le RN reste le FN. Seuls quelques journalistes bienveillants se plaisent à tomber dans le panneau. Pour constituer un groupe puissant au Parlement européen, Marine Le Pen drague tous azimuts tout ce qui ressemble à l'extrême droite. Les identitaires lui plaisent beaucoup. Par exemple, le parti d'extrême droite Ekre, troisième parti d'Estonie. On peut la voir sur une photo avec un député de ce parti qui fait de la main le signe des suprémacistes blancs américains. Cet élu ne jure que par la race blanche, supérieure à toutes les autres. Mais en son sein il est convaincu de la suprématie des peuples finno-ougriens: les Estoniens, les Finnois, les Hongrois et quelques peuples scandinaves (1). Peu importe pour la fille à papa de ne pas appartenir à la race qui doit diriger le monde, elle considère que Ekre est un parti "responsable".  Elle en veut pour preuve que ce parti est membre du gouvernement. S'il suffit d'être dans un gouvernement pour être responsable, alors Salvini, Orban, Trump, Poutine, Kim Jong-un, Bolsonaro, les barbus iraniens, Assad et tous les dictateurs de la planète sont autant de gens responsables et estimables.  

(1) Jean-Yves Camus, "Marine Le Pen et les suprémacistes responsables", Charlie Hebdo, 22.5.2019.

jeudi 30 mai 2019

Et maintenant

Peut-on être optimiste au vu des résultats de cette élection européenne?
La participation aux élections a augmenté de 8% par rapport à celles de  2014. Cette année, le taux moyen aura été de 51% dans l'ensemble de l'U.E. Soit le taux le plus élevé depuis vingt ans. Reste quand même que la moitié des électeurs ne s'est pas déplacée.
Comme dans la plupart des pays, les vieux partis ont pris des coups au Parlement européen. Et on assiste à une recomposition avec l'apparition de nouvelles forces, tant anti-UE que pro-UE.

Les populo-europhobes ne l'ont pas emporté autant qu'ils l'espéraient. Même s'ils ont des raisons de triompher. En Italie, Matteo Salvini et sa Lega font, de loin, la course en tête. En France, la fille à papa Le Pen et son parti arrivent en tête, mais perdent 1,5% et un siège par rapport aux élections de 2014. Le RN-ex-FN aura vingt-trois élus dans la nouvelle assemblée. Le même nombre que le parti du président Macron. "Le RN s'enracine, mais ne progresse pas", constate un politologue. Le choix du RN apparaît surtout comme un vote non pas de projet mais de rejet. "Le RN ne correspond pas à
mes convictions, déclare une électrice Gilet jaune, mais on en a ras le bol de tout. Pas question que ce soit toujours les mêmes" (1). Même si de très nombreux élus des différentes listes sont de nouveaux venus, inconnus ou presque hier, il est communément admis au café du Commerce que "ce sont toujours les mêmes". Et donc pour éviter ces "mêmes", certains choisissent à nouveau le même parti un peu rance.
Tous ces partis d'extrême droite, souverainistes et europhobes auront du mal à se fédérer et à s'entendre, tant les dissensions sont nombreuses entre eux, notamment à propos de l'accueil des migrants ou à cause de leur liens avec la Russie de Poutine. De toute façon, le rapport de forces entre pro-UE et anti-UE reste très largement favorable aux premiers. Les partis qui soutiennent l'Union détiennent à peu près les deux tiers des sièges au Parlement européen. L'UE n'est pas menacée par ceux qui la haïssent même si ceux-ci constituent désormais la troisième force politique en son sein.

La percée des écologistes est indéniable (2) en Allemagne, en France, en Belgique, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Irlande, en Finlande, mais leur poids reste trop faible au sein du Parlement européen. On aurait pu espérer, au vu de l'urgence climatique et de la pression de la rue, un score beaucoup plus important. "Malgré les résultats honorables des partis verts, estime Riss, l'Europe de l'écologie existe à peine. Alors que les dérèglements climatiques vont devenir une question de vie et de mort pour des millions de personnes sur le continent, l'écologie reste toujours difficile à vendre. Car demander aux gens de réfléchir au-delà de leur pavillon, de leur voiture, de leurs vacances, de leurs courses au supermarché, c'est comme demander à un poisson rouge de penser au-delà de son bocal. L'Europe sociale, de l'écologie, de la culture ou de la défense, est encore à construire." (3)
L'écologie a en tout cas, et c'est positif, été le premier choix des jeunes électeurs. En Allemagne, chez les moins de trente ans, un électeur sur trois a voté pour les Grünen. La transition énergétique, la lutte pour le climat et la préservation de la biodiversité devront être pris en compte pour la composition de la majorité européenne et de la Commission. En France, Emmanuel Macron, s'il veut survivre, devra infléchir sa politique en fonction du succès écologiste.
Et, comme l'ensemble de l'Europe, aller au-delà des déclarations d'intentions, ne plus se fixer des dates aux calendes grecques, ne plus attendre des études dont on connaît déjà les conclusions, mais prendre des décisions très vite. Avec de la concertation et de la pédagogie. Aux partis et aux élus d'agir en personnes responsables. C'est l'avenir de l'UE et de l'humanité qui est maintenant en jeu. Bien au-delà des pathétiques luttes d'ego et de pouvoir.

Il faudra aussi que l'UE se rééquilibre, donne plus - beaucoup plus - de pouvoir à son parlement (ce qui donnera aussi plus de sens et d'intérêt à cette élection). "La difficulté pour les électeurs, estime Antoine Vauchez, directeur de recherches au CNRS et à l'EHESS (4), d'identifier les effets institutionnels et politiques de leur vote est véritablement un des grands problèmes de ces élections. Pendant la mandature précédente, l'institution qui a le plus pesé sur la gestion de la crise financière n'était pas le Parlement mais la banque centrale européenne. Le Parlement n'a eu qu'un rôle consultatif et reste une institution structurellement faible. (...) C'est la Commission qui tient l'agenda."
Au-delà du siège du pouvoir, l'UE doit prendre des décisions fortes. Avec d'autres chercheurs, Antoine Vauchez a publié le manifeste Changer l'Europe, c'est possible! dans lequel ils ont formulé des propositions concrètes "qui visent à remettre en cause les formes d'optimisation fiscale, créent un ISF européen et, globalement, obligeraient les hauts revenus et les gros patrimoines, qui ont le plus bénéficié du développement du marché unique et de l'ouverture des frontières, de mieux contribuer à la solidarité européenne". Il faut sortir de la règle de l'unanimité qui freine voire bloque des décisions fortes, permettre aux pays qu'ils le veulent "d'aller plus loin en se dotant d'un budget des biens publics européens, comme la transition écologique, la possibilité d'une hospitalité européenne pour les migrants ou l'investissement commun dans la recherche et les universités."
"Remettons, appelle encore Antoine Vauchez, de la politique à l'intérieur du projet, pour une Europe qui ne soit plus seulement celle de la concurrence à tous les niveaux - entre Etats, entreprises et individus -, mais celle de la solidarité autour de biens publics qui nous concernent tous."

(1) France 3, Journal, 27.5.2019
(2) https://www.nouvelobs.com/edito/20190527.OBS13555/l-europe-verte-s-est-enfin-mise-en-mouvement.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/05/28/elections-europeennes-vague-verte-sur-l-europe_5468494_3232.html
(3) Riss, "Une vieille fille sur un tas de cons", Charlie Hebdo, 29.5.2019.
(4) Télérama, 29.5.2019.


dimanche 26 mai 2019

Un visionnaire


"Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Petersburg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraitrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. 
Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne. (...)
Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. 
Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le Parlement est à l'Angleterre, ce que la Diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France."
Victor Hugo, discours au Congrès de la Paix, 1849.

Reste à espérer que les électeurs français se souviendront de cette vision optimiste et réjouissante de l'un de leurs plus grands écrivains et ne participeront pas à la transformation de son rêve en cauchemar.

samedi 25 mai 2019

Un espace sans égal

Les mesquins, les rabougris, les racrapautés, les égoïstes, les frustrés, les nostalgiques d'une grandeur mythique de leur pays veulent la fin de l'Union européenne. Ils n'ont d'autre vision que celle de leur nombril. Petites gens que voilà. Leur voix est portée par les Le Pen, les Salvini, les Orban, les Farage, les Wilders, ces nationalistes et populistes qui n'ont pour projet que le rétablissement de frontières. On a vu ambition plus enthousiasmante.
Le Traité de Schengen, dont ils veulent la mort, a créé un espace inédit dans le monde. Les habitants de vingt-six pays peuvent circuler librement, travailler, vivre là où ils veulent. Et, les nationalistes peuvent bien mentir - ou enrager, c'est un succès. Nous sommes plus de vingt millions d'Européens à en profiter à temps plein. A vivre avec plaisir ailleurs que dans le pays où nous sommes nés. Juste parce que nous en avions envie, parce que nous y avons trouvé du travail, parce qu'on nous en offre l'opportunité, parce que nous l'avons saisie.
"L'imaginaire collectif nous présente comme une élite européenne, un petit groupe de privilégiés qui, ayant peut-être fait Erasmus, parcourent le continent pour leur développement personnel", explique Alberto Alemanno, juriste italien vivant à Londres. La réalité est plus complexe, ajoute-t-il: les travailleurs sans qualification ont autant de chances de résider à l'étranger que les personnes diplômées. Et tous ces Européens font vivre le pays où ils vivent (1).
Ce sont, dans l'ordre, la Belgique, l'Autriche et l'Irlande qui accueillent le plus haut pourcenatge d'Européens venus d'un autre pays (+ de 6,8%). L'Allemagne, le Royaume-Uni et l'Espagne suivent dans une fourchette de 3,4 à 6,8%. Les pays de l'est sont les moins attirants (2).

Ici, au cœur de la France, on risque fort demain soir de voir le RN-ex-FN triompher. Il n'ose plus parler de sortie de l'Union européenne, mais veut "retrouver les frontières de la France" et applaudit le Brexit. Or, que se passera-t-il demain, quand le Brexit deviendra réalité? Si les Britanniques sont forcés de quitter cette région pour rentrer chez eux, perdant le statut d'Européen, le déclin économique et la désertification seront bien plus importants encore. Ils sont nombreux à vivre ici, font vivre les commerces, en tiennent parfois, sont impliqués dans la vie locale. En Dordogne, un habitant sur dix est britannique. Quel sera leur sort, que restera-t-il de leurs droits en cas de Brexit dur? Ils sont très inquiets pour leur avenir. Déjà, la fréquentation des touristes britanniques a diminué de trente pour cent (3). Les gens qui vivent loin des frontières ne semblent pas imaginer ce que leur fermeture signifierait concrètement dans leur quotidien.

Le bourg luxembourgeois de Schengen est devenu un lieu de pélérinage pour les Européens, mais aussi pour des Turcs, des Chinois ou d'autres touristes venus de l'autre bout de la planète visiter le "symbole d'une Europe sans frontières, incarnation des idéaux européens de liberté et d'union du continent" (4).
Barak Obama déclarait récemment à Berlin que "l'Europe de 2019 a atteint à certains égards le summum du bien-être de l'humanité. Globalement en Europe aujourd'hui, on jouit en moyenne des plus hauts niveaux de vie que l'humanité ait jamais connus à travers son histoire. (...) On franchit librement des frontières restées longtemps fermées" (5). Mais les populo-nationalistes veulent nous faire croire que c'est précisément en les fermant que nous vivrons mieux. "Le monde est inégalitaire et l'Europe imparfaite, constate la journaliste Marion Van Renterghem (6). Mais qui dit mieux sur la planète?". Oui, qui dit mieux?

(1) "Les expatriés cherchent leur voix", The Guardian, 1.5.2019, in Le Courrier international, 23.5.2019.
(2) Le Courrier international, 23.5.2019.
(3) France 3, Journal 19h30, 25.5.2019.
(4) Leila Al-Serori, "Ode à Schengen", Süddeutsche Zeitung, 14.5.2019, in Le Courrier international, 23.5.2019.
(5) cité par Eric Chol, Le Courrier international, 23.5.2019.
(6) auteur de "Mon Europe, je t'aime, moi non plus" (Stock, 2019).

vendredi 24 mai 2019

L'embarras du choix

On se bouscule sur les bulletins de vote pour les élections européennes en France. Trente-quatre listes, soit une augmentation de plus de cinquante pour cent par rapport à 2014. Elles étaient alors vingt-deux.
Mais on ne se bousculera pas sans doute pas dans les bureaux de vote. Les sondages estiment que quarante-cinq pour cent seulement des électeurs feront entendre leur voix. Plus de la moitié des électeurs n'ont donc pas l'intention de se déplacer. Ce n'est certainement pas l'offre politique qui peut les freiner. Il y en a pour tous goûts. Et même pour tous les dégoûts.
On trouve bien sûr tous les partis représentés à l'Assemblée nationale et au Sénat. Mais aussi des Gilets jaunes d'extrême droite, des Gilets jaunes d'extrême jaune, des Gilets jaunes révoltés, des Gilets jaunes en évolution. Des communistes de toutes les chapelles. Un parti "neutre" mais "actif". Des écologistes verts pâles, verts sapin et verts bouteille. Des royalistes, un parti familial rassemblé autour de la famille Le Pen, un parti Pirate, un autre qui défend le droit des animaux, une liste des "Oubliés de l'Europe", une liste musulmane, une liste de jeunes. Et même une liste qui n'a pour programme que la promotion de l'espéranto.
On y trouve des partis pro-européens, des partis pro-européens mais pas trop, des partis anti-européens, des partis anti-européens mais pas trop. On sent bien que pour beaucoup de listes et leurs candidats, c'est surtout l'occasion (d'essayer) d'exister médiatiquement.

Il y a ceux qui vous promettent la lune, ceux qui se contentent de la terre pourvu qu'elle reste vivable.
Ceux qui n'osent pas être contre l'Europe, mais ne parlent que de la France.
Ceux dont la grande idée est de rétablir des frontières.
Ceux qui veulent "rétablir la démocratie", parce que seule l'extrême droite la garantit. Même si l'Histoire nous a appris le contraire.
Ceux qui ne voient qu'impact négatif dans l'installation de migrants dans "votre ville ou village".
Ceux dont le premier objectif est de battre le parti d'Emmanuel Macron.
Ceux qui, sur un tract A4, présentant leur projet européen, sont capables de citer vingt fois les mots "France" et "Français".
Ceux qui voient tout en noir, agitent des peurs irrationnelles et pestent sur l'Europe responsable même des maux dont nous ne souffrons pas.
Ceux qui veulent rendre à la France sa grandeur en l'arrimant à ses racines chrétiennes.
Ceux qui sont contre toutes les propositions des principaux partis concernant l'U.E.
Ceux qui essaient de vous faire croire que la France ira beaucoup mieux quand elle ne sera plus dans l'U.E., qui sont sûrs qu'ils pourront alors supprimer la TVA sur les carburants, rétablir des frontières et l'ISF et qu'ils pourront alors augmenter allègrement le SMIC et les retraites .

Il aurait pu y avoir douze listes de plus. Elles ne se sont pas présentées faute de financement et/ou de candidats. On aurait alors eu quarante-six listes. Manque à l'appel - et on le regrette - une liste "Rassemblement des contribuables français". Elle avait déjà trouvé son slogan, particulièrement fin et tout en nuances: "Arrêtez d'emmerder les Français". Sans doute les candidats ont-ils décidé de mettre en œuvre eux-mêmes leur slogan.

Voilà deux semaines, sur Arte, on nous disait que "la campagne bat son plein". Peut-être était-ce le cas à Paris et dans quelques grandes villes, mais en milieu rural, c'est le calme plat. A part quelques rares affiches sur les trente-quatre emplacements que les mairies ont dû mettre à la disposition des listes, on n'a pas l'impression d'être à deux jours d'élections pourtant si importantes, où le RN-ex-FN-mais-toujours-d'extrême-droite est donné en tête. La fille à papa a réussi à faire croire que son parti est banalisé. Reste à espérer que les électeurs, qui n'ont évidemment pas le droit de prétendre qu'ils ne trouvent aucune liste qui leur convienne, se mobiliseront quand même ce dimanche.

mardi 21 mai 2019

Ma plus grande patrie *

Comment peut-on être anti-européen? On peut être critique par rapport à l'Union européenne, on peut - on doit - vouloir une Europe plus sociale, plus solidaire, plus ouverte, plus écologique. Il y a, c'est indéniable, tant de frustrations, tant d'injustices, tant de manque d'audace en Europe. Mais il faut n'avoir aucune connaissance de l'histoire, avoir la mémoire qui flanche dangereusement pour vouloir sa disparition ou le rétablissement de frontières en son sein. L'Europe fut durant des siècles un terrain de guerres et de batailles, le cœur des deux guerres mondiales, le théâtre d'affrontements épouvantables. La création d'une "union" y a mis fin. Et toutes celles et tous ceux qui en veulent la fin sont de dangereux aventuriers qui pourraient nous emmener vers des lendemains à nouveau dramatiques. Réinstaurer des frontières n'est pas seulement stupide, c'est aussi et surtout de ne rien vouloir retenir d'une histoire qui a vu tant de voisins s'entretuer. Pour le chanteur britannique Damon Albarn, catastrophé par le Brexit, les cimetières militaires du Pas de Calais "nous rappellent comment l'idée de l'Europe est née. Œuvrer ensemble dans la fraternité, et pas dans l'opposition et le conflit. Au lieu de cela, certains exacerbent des haines qui n'existent pas. On attise la défiance, la peur d'être envahi par les Turcs alors que l'on fait tous la queue pour un kebab!" (Télérama, 20.3.2019)
L'Union européenne, disait Simone Veil qui présida son premier parlement, est la plus belle construction politique du XXe siècle. Qui peut le nier? Où existe-t-il dans le monde une telle "nation de nations" au sein de laquelle ses cinq cent millions d'habitants peuvent se déplacer et même s'installer librement? Mais aujourd'hui, il semble que pour être de son temps il faille noircir le tableau, ne reconnaître aucun avantage, aucune avancée, aucun intérêt à l'Europe. Il convient d'oublier toute nuance, de dire qu'elle n'est qu'ultralibérale, que c'est l'Europe des riches et des marchands, qu'elle est responsable de tous nos maux. Il convient de dénoncer son déficit démocratique et dès lors, paradoxalement, de refuser de participer aux élections européennes.

Au risque de laisser élire ceux qui se sont donné pour mission d'haïr l'U.E., les nationalistes qui préfèrent les murs aux ponts, qui pensent qu'une porte est faite pour être fermée et qui se font aider dans leur travail de sape par Vladimir Poutine et ses réseaux et par Steve Bannon, ex-âme damnée du Trump, tous si heureux de s'être trouvé des alliés dans la place. Leur nationalisme a ses limites et sait s'acoquiner avec les puissances que dérange fortement, pour des raisons poltiques et économiques, une vraie "union". En tentant de fermer des portes entre les pays de l'U.E., ils font entrer le diable par la fenêtre. 

Ce n'est pas moins d'Europe qu'il nous faut. C'est plus et mieux d'Europe. Une Europe qui fasse vivre ses valeurs communes de liberté, de fraternité, d'accueil et d'ouverture, qui harmonise ses règles fiscales et supprime ses paradis fiscaux, qui devienne un modèle de transition énergétique, qui sauvegarde son extraordinaire biodiversité. C'est cette Europe-là qui peut nous faire rêver. C'est cette Europe-là qu'ont envie de rejoindre ceux qui n'en sont pas encore.
Il faut aller voter ce dimanche. Pour ne pas laisser la place aux nuisibles, aux sinistres, aux dresseurs de frontières, aux partis du rejet. Mais surtout pour une Europe qui soit un espace d'avenir.

Oh, les terres de convulsion...
Tant d'événements,
D'agitations, 
Tant de destins avalés...
Et vous trouvez que nous vivons dans une période troublée?
Mais quelle génération a connu plus de calme et moins de dangers?
Les deux siècles qui nous précèdent ne sont que courses, fièvres, assauts et révolutions.
Les siècles qui nous précèdent sont des ogres qui ont avalé le courage et le génie par vies entières.
Et nous sommes là,
Nous,
Avec ces mots qui nous ont été légués: "Nation", "Egalité", "Liberté",
Que nous contemplons avec fatigue.
Depuis si longtemps nous sommes citoyens de l'ennui.
Jeunesse!
Jeunesse!
Il nous faut ton sursaut."
Laurent Gaudé, "Nous, l'Europe - banquet des peuples".

A lire:
- Bernard De Backer, "Europe, le taureau par les cornes",
https://geoculture.blog/2019/05/14/europe-le-taureau-par-les-cornes/#more-3361
Un texte très documenté qui rappelle l'histoire institutionnelle de l'U.E., ce qui la caractérise, son unité dans sa diversité qui constitue à la fois sa force et sa faiblesse.
- Laurent Gaudé, "Nous, l'Europe - banquet des peuples", Actes Sud, 2019: remarquable texte qui retrace l'épopée européenne et appelle à l'ardeur.
A (re)lire sur ce blog:
- "Des histoires de portes", 15.4.2017;
- "Vive l'Europe (quand même)!"15.3.2017.

* Albert Camus

mercredi 15 mai 2019

Fâché (très)

Ecolo serait-il devenu un parti comme un autre? Certains de ses militants  et de ses élus ont  distribué des tracts racoleurs pour convaincre des électeurs. En l'occurrence ici l'électorat musulman le plus réactionnaire (1). Tant pis si le foulard islamique est un signe de soumission de la femme, tant pis si dans des pays musulmans des femmes sont emprisonnées, torturées, tuées pour avoir refusé de le porter (2), tant pis si les religions sont colonisatrices des esprits et des corps, n'aiguisent pas le sens critique ni ne poussent à l'autonomie, tant pis si les animaux non destinés à une consommation par des musulmans doivent être tués de façon "correcte". Pour ces écolos, aucune caresse dans le sens du poil (de barbe) ne sera excessive.
Pour ces écolos-là il y a donc femmes et femmes, il y a donc animaux et animaux. Les femmes, impures par nature, ont le droit d'être voilées, donc d'apparaître soumises. Les animaux peuvent être égorgés sans être étourdis auparavant. Et les hommes? Ils règnent en maîtres, imposent leurs lois. Cette attitude qui entretient le communautarisme et constitue une insulte pour les musulmans dits modérés est détestable.
Ecolo va-t-il demain proposer d'exempter les élèves musulmans du cours de biologie, pour éviter de les choquer avec le darwinisme? Va-t-il faire interdire la vente de bière et de vin dans les quartiers à majorité musulmane? Va-t-il établir des horaires différents pour hommes et femmes dans les piscines publiques?
Le parti a pris ses distances avec ce tract, non validé, paraît-il, par la régionale bruxelloise du parti et sa distribution a été stoppée. La co-présidente du parti a dénoncé une pratique "inacceptable" (3). Mais le mal est fait. Cet épisode indique l'urgence pour ce parti de se situer clairement  dans un combat pour la laïcité, l'universalisme et l'égalité des droits. On a besoin d'Ecolo pour entrer enfin et vraiment dans la transition énergétique et sauvegarder la biodiversité. On n'a pas besoin d'un Ecolo qui lèche les bottes de l'islamisme et fait la danse du ventre devant les barbus.

On notera également que, à travers ce tract, Ecolo fait aussi campagne auprès du même électorat pour le PTB. On atteint là le sommet de la bêtise.


(Re)lire sur ce blog:
- "Cette gauche qui n'aime pas les femmes", 3.8.2018;
- "Mauvaise foi", 28.5.2018;
- "Cinq minutes de courage politique", 8.4.2018;
- "L'arbre qui voile la forêt", 9.5.2016;
et tant d'autres billets sur ces thèmes, sur ce fichu voile, sur cette gauche qui perd la tête.
Post-scriptum: mon frère Pierre partage mon point de vue:
https://www.pierreguilbert.be/je-ne-pourrais-voter-ecolo-que-si/

(1) https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/hallucinant-scandaleux-racolage-communautaire-un-tract-distribue-par-ecolo-au-marche-de-laeken-enflamme-la-campagne-5cdc00a07b50a60294dd392b
https://www.lesoir.be/224399/article/2019-05-15/elections-2019-polemique-autour-dun-tract-ecolo-distribue-dans-un-marche
https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_accuse-de-racolage-communautaire-ecolo-retire-un-tract-polemique?id=10221345
(2) (Re)lire sur ce blog "Nasrin Sotoudeh", 20.3.2019.
(3) https://www.lesoir.be/224447/article/2019-05-15/elections-2019-ce-genre-de-pratique-est-inacceptable-meme-chez-nous-reagit